DANS SES BAPPOBTS AVEC LE DOGME CHRÉTIEN
« En vous communiquant ma pensée par les mots, je ne m'en « dessaisis pas. En passant dans votre esprit , elle ne se sépare « pas du mien : Pervenit ad vos et non recessit a me (iè/d.). Avant « que j'eusse parlé, j'avais cette pensée en moi-même et vous ne « l'aviez pas. J'ai parlé, vous avez commencé à l'avoir en vous; « je vous l'ai donnée, et je ne l'ai perdue ni en tout ni en partie, « parce que je continue à la garder dans mon esprit, aussi coni- « plète qu'auparavant : Antequam dicerem, ego habebam et vos a non habebatis ; dixi , et vos habere cœpistis, et ego nihil per- « didi {ibid.}. Ainsi donc, la pensée, le verbe que je viens d'arti- « culer ; est devenue sensible à vos oreilles et ne s'est point sé- « parée de mon esprit. C'est de la même manière que le Verbe « de Dieu s'est fait sensible à nos yeux et n'a pas quitté son a Père : Sicut verbum meum prolatum est sensui tua et non re- « cessit a corde meo; ita Verbum Dei prolatum est sensui nostro « et non recessit a Paire suo {ibid.). »
« Si, au lieu de vous administrer le pain de la parole de Dieu, « ajoutait saint Augustin à ses auditeurs , je ne taisais que vous « distribuer un nombre de pains , inférieur au nombre de ceux « qui m'écoutent, deux choses arriveraient: d'abord plusieurs « d'entre vous ne recevraient pas de pain , tandis que d'autres « en recevraient; secondement, on aurait du pain de la même « masse , mais non du pain identiquement le même , ni du pain a dans son intégrité; au lieu qu'en parlant ma pensée, ceux « auxquels parvient ma voix reçoivent tous identiquement et in- « légralement cette même pensée : Si proponerem vobis panes, « si ad vnum pervenirent , cœteri nihil haberent; ecce loquor et « omnes habetis, etparum est quod omnes habetis, omnes totum « habetis , pervenit ad vos totum {ibid.}. »
Voilà ce qu'a dit saint Augustin, et cette manière à lui d'expliquer le mystère de l'intelligence divine et le mystère de l'intelligence humaine, a été partagée par les docteurs qui l'ont suivi immédiatement; car dans les actes du concile d'Ephèse , cités par Alapide, il est dit : « Comme notre parole intérieure, « lorsqu'elle est revêtue du son de la voix dans le langage , ou « du signe de la lettre dans l'écriture , devient visible et trai- M table , de même le Verbe de Dieu , par l'incarnation , est « devenu sensible : lit cum sermo induerit elernenta et iiiteras
Sfi ^ 8. PHILOSOPHIE DE SVmT AUGUSTIN
« visibilia fit atque tractabilia , sic Verbum Dei tractabilis a invenitur {In I Jonn.). »
Ailleurs, saint Augustin a été plus explicite : « Voyons si nous « pouvons encore rencontrer, dans la connaissance des choses « temporelles, quelque image de la Trinité, comme nous lavons '( rencontrée dans les sens du corps , et dans les imagpn qui , « par les sens du corps, entrent dans notre esprit; de telle sorte « que 1° par rapport aux choses corporelles, existant hors de nous « et que nous percevons par le sens corporel , nous nous trou- « vous ayant les ressemblances des corps gravées dans notre « mémoire ; 2° nous formons notre pensée; et 3° nous émettons « l'acte de la volonté qui unit nos images à nos pensées (1). » Ainsi donc , d'après saint Augustin , l'homme commence toujours par recevoir par ses sens dans son imagination {imaginaliter intraverunt) les ressemblances des choses corporelles. Ces ressemblances se fixent dans sa mémoire (sensitive). Cela fait, son esprit s^en forme ta pensée ou en extrait l'idée , et sa volonté se plaît à cette pensée. Ainsi , d'après saint Augustin , il y a dans l'esprit humain 1" une puissance se formant, elle , la pensée ou l'idée,, à V occasion des ressemblances des choses corporelles que les sens transmettent à l'imagination ; 2° il y a une pensée formée , ou une parole intérieure , un verbe que l'esprit aurait engendré en lui-même , de lui-même ; et 3° il y a la volonté. Et c'est ainsi que, d'une part , l'image de la sainte Trinité se trouve dans l'homme , et que, de l'autre, pour saint Augustin , la sensation est la base et le point de départ des fonctions de l'esprit humain. Mais c'est , en toutes lettres, la doctrine de V intellect agissant, se formant , lui , les idées à l'occasion des fantômes reçus par les sens; doctrine que plus tard saint Thomas a développée et dont il a fait , comme on l'a vu dans notre ouvrage sur la Tradition, la base de sa philosophie; doctrine à
(1) « Etiam in hac (teniporaliura reram natiirali cognitione) inveniamus, si K possumus, aliquani Trinitatem, sicut iuvcuiebamus m seusibus corporisetin iis « quae per t-os in animaui vel sjjirituni nosiriini itiiaginaliter intraverunt, ut pro -< lorporalibus rébus, quas corporeo forit posltas attingin.us sensu, iiitus corporis « fiiinilitudines bal)er.'miis impressas in luemoria, ex quibns cogitatio foimare- <c tur, tertia \oluntate utruniqite jungente (DeTkinit., lib. XII, c. xv). »