BANS SES RAPPORTS AVEC LE DOGME CHRÉTIEN
« trois choses ;, en tant que chacune se rapporte mutuellement « aux deux autres (l). »
Il est certain que tout ce que vient de nous dire ici saint Augustin se passe réellement dans notre être intelligent; et que c'est là tout le mystère de notre esprit, présenté sous sa formule la plus simple, la plus précise et la plus claire. Notre intelligence EST; notre intelligence CONNAIT qu'elle est; notre intelligence AIME son être et sa connaissance. Cette connaissance que notre intelligence a d'elle-même est un verbe intérieur, un discours que l'esprit tient à lui-même; une conception générale d'un être particulier; une formule intellectuelle d'une chose réelle; en un mot, c'est l'idée, et la première de toutes les idées, c'est la raison, et le principe et la base de la raison.
Il faut donc voir comment, pour saint Augustin, cette connaissance se forme en nous, quelle est la source dont elle découle, quelle est la cause qui la produit, parce que c'est là que nous rencontrerons encore la vraie doctrine de cet immortel génie, sur l'origine des idées.
Or, en plusieurs endroits de ses ouvrages , le grand évêque d'Hippone appelle cette connaissance : «le verbe de Tesprit, verhum mentis; le fils du cœur, filhnn cordis; » et il établit qu'elle se produit en nous de la même manière dont le Verbe éternel se produit dans le sein de son Père.
Cette manière d'envisager le mystère de l'esprit humain lui est commune avec plusieurs autres Pères de TÉglise. Saint Bazile en particulier dit : « Notre verbe à nous a une certaine res- « semblance avec le Verbe de Dieu; car il renferme toute la « conception de l'esprit (2) . » Saint Jean Chrysostome dit , lui aussi : « Le Fils éternel procède du Père, comme notre raison
(1) « Sicut duo sunt mens et amor ejus, cuin se amat, ita quoque duo sunt a mens et notitia ejus, cum se novit. Igitur ipsa mens et amor et notitia ejus « tria quœdam sunt, et tisec tria unuia sunt. Ha-c igitur tria quoniàm non sunt « très vitse, sed una vita, nec très mentes, fed una mens; consequenter utique « nec très substantiœ sunt , sed mia substantia. Tria lia^c sunt unum , quo ad « una Tita, una mens, una substantia, eo vero tiia quoad se invicem referuntur « {De Trinit.). >-
(2) « Habet v.rbum nostium divini Veibi similitudinem quandam; déclarât « enim totani mentis conceptionein {Apud a Lapid, in I Joan.). »
52 § 8. PHILOSOPHIE DE SAllVi AU(il'STIN
« procède de notre esprit (1). » C'est là encore la manière de s'exprimer de tous les Pèros grecs. Car, d'après la remarque de Cornélius à Lapide, leur logos n'est que le fils de l'esprit : Logos Grœcis est proies mentis. Au même endroit, ce savant interprète des livres saints résume dans ce beau passage la doctrine des Pères et des Docteurs de l'Église, touchant ces sublimes analogies entre le verbe de l'homme et le Verbe de Dieu. « Comme « lorsque nous pensons, ou que nous comprenons , nous nous « formons une conception de la chose que nous avons pensée ou « comprise; et cette conception s'appelle LE VERBE DE L'ES- « PRIT; de même le Père éternel en entendant, et en compre- « nant sa propre essence et tout ce qui s'y rapporte, produit son « Verbe éternel, parfaitement égal et ressemblant à lui; et de là « arrive que ce Verbe est Dieu [%. »
Or personne n'ignore que^, d'après la théologie chrétienne, le Verbe éternel est vraiment et réellement engendré par l'Intelligence incréée , et que c'est à cause de cette génération ineffable dont il est le produit , qu'il s'appelle à juste titre et qu'il est réellement le Fils de Dieu. Voici le profond et magnifique raisonnement de saint Thomas sur ce sujet : « La génération « dans les êtres vivants n'est que roriyiae d'un être vivant pro- « venant d'un principe, conjoint et vivant, lui aussi, par voie de « ressemblance dans la nature de la même espèce (3). En Dieu ff la procession du Verbe est une génération véritable. Le verbe « procède du père par voie d'opération intelligible , qui est une « opération de vie accomplie par un principe vivant, conjoint, et a par voie de ressemblance; parce que TOUTE CONCEPTION DE a L'ENTENDEMENT EST UNE RESSEMBLANCE DE LA CHOSE « ENTENDUE ET EXISTANTE DANS LA MÊME NATURE (4). »
(1) « Sicut latio a meute, sic Filins a Pâtre procedit (In I Joann.). » (9.) « Sicut nos, cogitando vol inlelligeiido, formamiis nobis conceptuiu rei « cognitse vel intellectae, qui dicitur Verbum menth; ita Pater aeleriius, iiitel- « ligendo et comprehendeado siiam essciitiam » l ornnia quît iii ea sunt, forma- « vit et produxit 1i<tc Verlîuiii a'ternum sibi ada-qualuni et siinilliiiiuin : quo « lit ut Verbum hoc àt Deus (Ibid.). »
(3) " Ceneratio iii vivcntibus est origo viventis a priacipio vivente conjuiicto, « secundum rationem ; irnilitudinis in iiatura ejusdem speciei (I Par. 27, " art. 2)...
(4) « Processio Verbi in divinisbabet ralionem gencrationis; procedit enim per
DANS SFS lUrPORTS AVF.C I,F. DOGMK CHBBTIKr<l. 5"
Si donc , pour saint Augustin , comme pour tous les Pères et les Docteurs de l'Église , le verbe ou l'idée de l'esprit humain se produit en lui comme le Verbe éternel se produit en Dieu , par voie de génération , et s'il est le fils de l'esprit ,Jîlius mentis, il est évident que, pour saint Augustin et pour les Pères et les Docteurs de l'Église , l'esprit humain ne porte pas les idées ou les conceptions universelles des choses et de lui-même , empreintes en lui-même , et ', par conséquent , qu'il n'y a pas à'idées innées. Il est évident qu'il ne puise point ses idées en regardant Dieu ; et que , par conséquent , il n'y a pas d'idées provenant de la vision Malebranchienne de Dieu ; il est évident qu'il ne reçoit pas les idées par l'impression physique des objets extérieurs , ni par la communication morale de l'enseignement ; et, par conséquent , qu'il n'y a pas d'idées provenant des sens ou de la parole : et , par conséquent , il est enfin évident que pour saint Augustin , aussi bien que pour les Pères et les Docteurs de l'Église, les idées sont le résultat de la vertu génératrice de l'esprit; qu'elles sont le travail de son activité intellecluelle ( la seule chose qui est innée en lui ) ; que c'est lui qui , en vertu du grand privilège que Dieu lui a départi d'être cause réelle et efficiente des premières fonctions de la nature intellectuelle, se forme toutes ses idées, à l'OCCASION que les sens lui découvrent les objets présents et visibles , et que l'instruction lui révèle les objets du monde invisible et éloigné. Voilà le vrai système de saint Augustin sur l'origine des idées.
Qu'on ne dise pas que cette doctrine s'applique à toutes les pensées de l'esprit humain indistinctement , et qu'elle ne se rapporte nullement à la question de l'origine des idées ; car, dans les passages qu'on vient de lire , saint Augustin ne parle que de la connaissance que l'esprit se forme de son être et de son amour, qui est , nous le répétons encore , la première de toutes les idées. Il ne parle, comme on va le voir encore mieux tout
« inodum intelligibilis operationis, qu.Te esi opiratio vitae, et a principio con- « juacto et sccuiidtim rationeni siinilitudinis. Quia conceptio iiitellectus est si- « militudo rei intelleclae, et iii eadeiu natui a evistens (I, p. q. 27, a. 2). »
à l'heure , que de ces conceptions primitives et universelles de l'esprit qui, lors même qu'elles sont traduites au dehors par la parole , n'en restent pas moins dans l'esprit même qui les engendre dans le temps , comme le Verbe de Dieu , en se faisant homme, n'en est pas moins demeuré dans le sein du Père qui l'a engendré de toute éternité: Unif/eràtus gui est in sinu Patris (Joan). Il ne parle que de ces formules intentionnelles, sous lesquelles l'esprit comprend le particulier d'une manière générale. Mais ce sont là les premiers principes généraux que l'intellect agissant des scholastiques se forme lui-même à l'occasion de la perception des objets particuhers; qu'il dépose dans Vintellect possible pour servir de point de départ au discours , et par lesquels la raison qui n'était qu'en puissance devient la raison en acte. Mais ce sont là les idées et ce ne sont que les idées, dont il s'agit dans la présente discussion.
Des principes qu'il avait établis, saint Augustin a déduit d'autres analogies non moins sublimes, non moins lumineuses, entre le Verbe de Dieu et le verbe de l'homme.
« Tant que mon verbe ou ma pensée est dans mon esprit , il « est une chose tout intellectuelle, toute spirituelle, et bien dif- « férente du mot ou du son de la voix : Verbum guod est in « corde meo , aliud est quam sonus {Senn. 119 de Verb. Joan.). « Lorsque cette pensée veut se manifester au dehors de mon es- « prit , que fait-elle ? Elle cherche un véhicule dans le son de « la voix ; car le son de la voix est le véhicule de la pensée , du « verbe : Vehiculum quxrit , vehiculum verbi somis est vocis a (Tract. XXXXll in Joan.). Et c'est , portée sur ce véhicule, « que ma pensée traverse l'air , et de mon esprit passe dans le « vôtre : Imponil se in vehiculum , transcurrit aéra et pervenit « ad vos (ibid.). Ma pensée donc, mon verbe, voulant se faire « connaître à vous , passe dans la voix , s'unit à la voix, s'in- « carne en quelque sorte dans la voix, se fait voix. C'est de « cette manière que le Verbe de Dieu , voulant se faire connaîa tre à l'homme , est passé dans la chair , s'est uni a la chair , a s'est incarné dans la chair, s'est fait chaib : Verbum meum « apud me est et transit in vocem; verbum Dei apudPairem erat, « et iransivit in carnem (Ser. i 19 in Joan.).