DU POINT DE DÉPABT ET DU BUT DE LA PHILOSOPHIE DE SAINT AUGUSTIN
§ 9. La méthode des hérétiques et la méthode des Pères de VÉgttse , touchant la science de Dieu et de l'homme. — Portrait du Dieu Trine et Un, par rapport à l'intelligence, et de Z'Homme-Dieu, par rapport à V union de V âme avec le corps. — L'homme nepeut être connu qu'àl'aidede la connaissance de son auguste Original. — Faute de cette connaissance, les anciens philosophes ont complètement ignoré l'homme. — Les Pères seuls l'ont connu, par leur connaissance parfaite de Dieu et de Jésus- Christ , et ont créé une philosophie vraie, avec le secours de la vraie théologie. — Saint Augustin a marché dans cette voie, et n'a pas appris sa sublime doctrine sur l'homme à l'école de Platon, mais à l'école de l'Évangile.
A. l'occasion de ces belles pensées de saint Augustin, nous ne pouvons nous empêcher de faire quelques remarques sur les sources auxquelles il a puisé cette sublime philosophie, et sur l'u.sage qu'il en a fait.
Ce fut une maladresse et même un crime, de la part des chrétiens, enthousiastes jusqu'au fanatisme de la philosophie do Platon, d'avoir voulu faire de la théologie à l'aide de cette philosophie et d'avoir, par cette voie, ouvert la porte à toutes les
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erreurs. Quant à saint Augustin et aux autres Pères de l'Église , ils ont suivie comme on vient de le voir, une méthode tout à fait contraire. C'est par la théologie qu'ils ont fait de la philosophie. C'est dans l'Église qu'ils ont cherché la lumière pour éclairer l'école. C'est à la foi qu'ils ont demandé de vouloir bien guider leur raison; ce qui les affermit dans toutes les vérités, même de la raison , sans qu'ils aient rien perdu de l'humble simplicité de leur foi.
En un mot, tandis que les philosophes chrétiens ont voulu arranger à leur manière la doctrine touchant Jésus-Christ , d'après les fausses idées qu'ils s'étaient formées sur l'homme, les chrétiens philosophes n'ont voulu connaître l'homme qu'avec le secours de la doctrine de la foi touchant Jésus-Christ. Et tandis que ceux-là, demeurant dans leur ignorance platonique par rapport à l'homme , sont tombés dans l'hérésie par rapport à Jésus- Christ, ceux-ci , au contraire, conservant dans toute sa pureté leur foi en Jésus-Christ, ont fini par atteindre la connaissance la plus complète et la plus parfaite de l'homme. Il n'en pouvait être autrement.
En ci'éant l'homme , Dieu avait dit : Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance : Dixit Deux : faciamvs hominemad iniaginem et similitudinem. nostram {Gen. II). Par cette grande parole au nombre pluriel, il est évident, d'après la remarque qu'en ont faite les interprètes, les Pères et les conciles, que l'homme n'a pas été seulement formé à l'image et à la ressemblance du Dieu UN, mais aussi à l'image et à la ressemblance du Dieu TRINE.
C'est cette doctrine que le prince des théologiens, saint Augustin, a exprimée dans ces termes: « Nous portons en nous a l'image de Dieu, c'est à-dire , de sa trinilé souveraine. (Jette « image n'est pas adéquate, il s'en faut; elle est même infini - « ment distancée de la grandeur de son Original ; elle ne lui est « pas coéternellc; et, pour tout dire en un mot, elle n"est pas « de la même substance que Dieu. Cependant, dans les choses « que Dieu a faites, il n'y a rien qui approche de la nature de « Dieu plus que l'homme. Son image en juous peut être ré-
« formée et perfectionnée toujours, mais rien n'est plus près de « la ressemblance de Dieu que cette image (1). »
Saint Paul nous a révélé à son tour que, semblable à un artiste qui commence par effigier en petit et avec de la terre le modèle de la glorieuse statue que , plus tard , il taillera de grande dimension dans un marbre précieux, Dieu , en formant l'homme , n'a fait que le dessin , le modèle , le type de Jésus- Christ, et qu'il a annoncé au monde, par son image anticipée j l'apparition de ce divin Original : Adam primus gui est forma futuri, c'est-à-dire que l'homme est aussi l'image fidèle du Dieu fait homme ; et que , par conséquent , il représente en lui-même, en tant qu'être intelligent, produisant son verbe et son amour, le mystère de l'Unité et de la Trinité de Dieu; et en tant qu'être intelligent , uni substantiellement à un corps . il représente^ aussi le mystère du Verbe de Dieu, uni substantiellement à la nature humaine. L'homme porte donc, dessiné en lui même, par les traits les plus frappants , les deux principaux mystères de la religion; il offre en lui-même la Divinité cffigice tout entière, la Divinité dans sa nature Une et Trine, et la Divinité dans la plus grande de ses œuvres , l'Union du Verbe avec la nature humaine : en un mot , l'homme ' est l'image, quoique imparfaite, de Dieu, et le portrait fidèle de Dieu.
Or, tout portrait n'est qu'une description dans une langue inconnue, n'est qu'une énigme indéchiffrable, une lettre close pour ceux qui n'ont pas la moindre connaissance , qui n'ont jamais entendu parler de son original. Cela explique le phénomène, aussi déplorable que certain , de la profonde ignorance dans laquelle est demeurée toujours et partout la philosophie païenne, par rapport à l'homme. Le grand mystère du Dieu un dans la nature et trine dans les personnes , n'avait pas encore été révélé au monde dans toute sa magnificence et sa clarté ; le
(1) « Et nos guidera in nobis, tametsi non icqualera, imo valde longeque dls- « t;mteni,neqi]ecofetcniam et, quobrevius totum dicara,non ejusdem suhstan- (i tiiT cujus est Deus; tamcn , qiia Deo niliil sit, in rebus ab eo factis, natura « propius , imaginem Dci, iioc est, scmm e illius Trinitatis agnosciinus, adluu; « roformatione perficicnda, ut sit etiam similitud'me pro\ima (De Tr'niif., « lib. XII, c. XV). »
mystère ineffable du Dieu, descendu jusqu'à rhomme et fait homme , ne s'était pas accompli. Ces deux mystères étaient confusément pressentis; leur manifestation était soupçonnée d'une manière vague, elle était même attendue; mais, à de rares exceptions près^ les hommes ne les connaissaient pas. Dieu donc, le grand type, le grand original de l'homme, n'étant pas encore connu , par rapport au plus grand mystère de son être, de sa manière d'être et de la plus étonnante de ses opérations, l'homme , son portrait et son image, n'était point connu , lui non plus , ni ne pouvait l'être. La philosophie païenne le considéra toujours et partout comme un être terrestre, ne tenant en rien au ciel, ou comme la forme de l'humanité et n'ayant aucun rapport avec Dieu. On l'étudia en lui-même , on chercha à deviner ce qu'il était, sans se douter le moins du monde de sa haute dignité, celle d'être l'image vivante et complète , autant qu'il pouvait l'être, de son propre Auteur. Dès lors, on ne comprit rien à l'harmonie de ses facultés , à la condition de son être ; et de là toutes ces hypothèses absurdes par lesquelles on prétendait se rendre compte du mystère de son intelligence et de son union avec le cor[)s , et par lesquelles on ne fit que le ravaler, le dégrader et même l'insulter , comme on jette dans le coin d'un grenier un portrait dont on ne connaît pas l'auguste personnage qu'il représente, ni le grand artiste qui l'a fait. Platon , ne croyant guère possible que l'intelligence humaine pût engendrer en elle-même son verbe ou les idées des choses extérieures, fit, comme on vient de le voir , de ces idées des idoles, des subsistances étrangères à l'homme , et sautant des objets extérieurs et se glissant dans l'esprit de l'homme.
Aristote, convaincu de la même impossibilité, fil des idées, comme on va le voir, tantôt des réalités, n'existant que dans les choses , tantôt des jeux de mots, n'existant ni dans les choses ni dans l'esprit de l'homme.
Platon, ne croyant pas possible non plus la multiplicité de facultés dont chacune est toute l'âme , dans une seule et même âme, imagina plusieurs âmes dans chaque homme. Aristote, qui de tous les philosophes anciens s'est le moins écarté des vérités du sens commun, des croyances traditionnelles et du
SON POl-N'T DE DEPAKT £T SON BUT. 61
langage de rhumanité, respecta l'unité de l'âme, mais il attribua au corps des fonctions qui n'ont rien de corporel.
Platon, enfin, ne crut point possible une union substantielle entre une substance spirituelle, l'ànie, et une substance matérielle, le corps. De là sa doctrine, que l'âme nest unie au corps que d'une manière accidentelle et éphérnère , comme l'ouvrier est uni à l'instrument dont il fait usage, et le moteur à ce qu'il met en mouvement ; de là aussi sa doctrine , que le corps est tout à fait inutile et qu'il est même un embarras et un obstacle pour les libres fonctions de l'âme.
Aristole, s'en tenant, sur ce sujet, plutôt aux idées et au langage de l'humanité qu'à ses propres rêves, admit une union intime et réelle entre les deux substances qui composent l'homme; il en attribua les opérations à l'âme incorporée et au corps animé , et , par son Entéléchie , il préluda à la doctrine de la philosophie chrétienne, Que l'âme intellective est la forme substantiell • du corps hvmah) .^la\s, ayant trop accordé aux sens, il ne réhabilita l'importance du corps qu'aux dépens de l'importance de l'âme , et fournit des arguments au matérialisme ; comme Platon, à force d'amoindrir l'importance du corps, pour donner tout à l'âme, encouragea la négation du corps et devint le père de l'idéaUsme.
Ainsi donc la philosophie païenne a tellement méconnu l'homme , non-seulement par rapporta son origine, à ses devoirs et à ses destinées, mais aussi par rapport à sa nature; nonseulement sous le rapport moral et religieux , mais aussi sous le rapport purement philosophique; que, de toutes les définitions de l'homme , celle de Platon est demeurée la plus célèbre et a été la plus suivie , savoir : que l'homme n'est qu'un animal à deux pieds et sans plumes : Animal bipes el implume. Ce qui valut à son auteur celte sanglante réfutation de la part d'un bel c-prit de ce temps qui un jour lança au milieu de l'Académie un coq déplumé, en s'écriant : Voilà l'homme de Platon! Ecce homineiti Plotonis!
On ne trouve rien de semblable parmi les vrais philosophes du christianisme. Nous défions les détracteurs insolents des Pères de lÉglise de trouver, dans leurs écrits, une seule erreur dans leur manière d'apprécier l'homme naturel, ou l'homme
régénéré. Leur philosophie sur ce sujet est aussi pure et aussi vraie que leur théologie. Mais c'est, nous le répétons , parce qu'ayant connu le vrai original de l'homme, Dieu, par la révélation, il leur a été facile de reconnaître l'homme, son portrait, et de se rendre compte de ce qu'il est. Ainsi donc, à l'aide de la lumière jaillissante du grand mystère de Dieu , un dans sa nature et trinc dans ses personnes , et du mystère du Verbe de Dieu qui a assumé la nature humaine de manière à ce qu'elle formât avec lui un tout substantiel et indissoluble, ils n'eurent pas de peine à admettre : 1" Que l'intelligence humaine est une dans sa substance et trine dans ses facultés ; 2° Que cette intelligence engendre en elle-même, dans les profondeurs de sa nature, son verbe intérieur, son logos , et qu'elle se forme les idées; 3° Que l'amour procède de l'intelligence se tournant sur elle-même et de la connaissance qu'elle a d'elle-même ; 4" Que la nature divine étant infiniment plus éloignée de la nature^humaine que la substance spirituelle de la substance matérielle, le Dieu qui s'est uni substantiellement à l'homme a pu , à plus forte raison, unir l'âme de l'homme à un corps; 5° Que, ainsi que saint Athanase l'a établi, dans ces quelques mots célèbres qui résument, à eux seuls, toute la théologie et toute la philosophie chrétiennes : « De même que Jésus-Christ , étant vrai Dieu et vrai homme, n'est cependant pas deux , mais un sewl Jésus-Christ, de même l'homme, tout en ayant un esprit véritable et un véritable corps, n'est cependant pas deux, mais un seul et même homme. L'âme rationnelle et le corps, c'est l'homme , réellement et substantiellement UN ; comme, par l'incarnation. Dieu et l'homme est réellement et substantiellement UN seul et même Jésus-Christ. C'est parce que, comme en Jésus-Christ, la divinité ne s'est pas transformée dans la chair , mais seulement la chair a été prise par la divinité ; de même dans l'homme l'âme ne se fond pas dans le corps, mais c'est le corps qui est associé à partager l'être de l'âme. C'est encore parce que, dans l'une et l'autre union , les deux natiu'es et les deux substances sont intimement liées sans se confondre. En sorte que ( à l'exception près qu'en Jésus-Christ la personnalité étant propre au Verbe , ne résulte pas de deux natures, comme dans l'homme elle résulte de deux substances ) l'âme et le corps sont substantielle-
ment unis dans l'unité du seul être de l'âme , comme en Jésus- Chrisl la divinité et l'humanité se sont substantiellement unies dans la seule personne du Verbe : Qui iÇhristus) licet Deus sit et homo, non duo tamen sed unus est Christus ; unus anieni non conversione divinitalis in carnem, sed assumptione humanitutis in Deum. Unus omnino non confusione svhstantix sed unitate personx. ISam sicut anima rationulis et caro unus est homo, ita Deus et homo unus est Christus. »
C'est ainsi que la connaissance complète et parfaite de Dieu et de son Verbe fait homme, a amené les Pères de l'Église à la connaissance complète et parfaite de l'homme. C'est ainsi qu'après avoir appris par la foi ce qu'est le vrai Dieu et son Christ , c'est-à-dire toute la vraie théologie , ils sont parvenus par le raisonnement à savoir ce qu'est vraiment l'homme, c'est-àdire la vraie philosophie. C'est-à-dire que leur philosophie n'est que le reflet fidèle, je dirais presque l'écho, de leur théologie.
En nous arrêtant si longtemps sur cette remarque, touchant l'école à laquelle les Pères de l'Église et saint Augustin en particulier ont puisé leur science de l'homme , nous ne sommes pas sorti de notre sujet; car il résulte de ce qu'on vient de lire: 1° Que saint Augustin n'a pas emprunté à Platon sa philosophie, aussi différente de celle de Platon que la lumière l'est des ténèbres , la vérité de l'erreur ; :2" que Platon n'ayant ni connu ni pu connaître l'homme , par la raison qu'il ignorait les deux plus grands mystères de Dieu , il a été de toute impossibihté que saint Augustin ait volé à Platon ce qu'il a dit de vrai et de sublime sur la nature et les facultés de l'intelligence humaine , et sur son union avec le corps; et 3° par conséquent, que faire de saint Augustin un écolier de Platon, c'est une grande injustice et une grande indignité.
g4 § 10. PHILOSOPHIE 1>E SAINT AUGUSTIN;
S 10. Saint Augusdn yt'afait servir sa philosophie sttr l'homme qu'au développement et à la défense des dogmes de la Trinité et de l'Incarnalio)j — les mystères de Dieu et tes mysières de l'homme s'éclairent et se soutiennent réciproquement. — En attribuant à saint Augustin une fausse philosophie, le semi-rationalisme fait non-seulement tort à ce grand esprit, mais sert à obsaircir la Foi de l'Église et favorise l'hérésie.
Les magnifiques passages de saint Augustin que nous avons rappelés donnant lieu à d'autres remarques, non moins importantes, toucliant l'usage qu'il a fait des conceptions purement rationnelles de sa haute intelligence.
11 n'a relevé les belles analogies qu'on vient de lire, entre l'intelligence créée et l'intelligence Incréée, que dans le but d'expliquer et même de démontrer autant qu'il lui était possible de le faire, les deux grands mystères qui forment la base de toute la religion. Le passage, où il a établi la vraie philosophie touchant la génération du verbe humain, commence par ces mots : « Et NOUS AUSSI, nous ne pouvons nous empêcher de recon- « naître en nous, l'image de la Trinité souveraine de Dieu : Et « nos quidem in nobis imaginem snmmx illius Trinitatis agno- « scimus. » C'était dire aux Ariens : n'êtes-vous pas inconséquents et même stupides, en refusant d'admettre dans le grand original. Dieu, le mystère incompréhensible, d'un Dieu unique en trois personnes coéiernelles et coégales , dans chacune desquelles se répète tonte la nature divine; tandis que vous ne pouvez nier que l'intelligence humaine, faite à son image, offre, elle-même et en elle-même, le mystère incompréhensible, lui aussi, d'une seule àme en trois facultés, procédant l'une de l'autre , et cependant coexistantes en même temps , parfiutement égales, et répétant chacune d'elles toute l'àme ?
L'analogie que le même docteur a fait remarquer entre le Verbe de Dieu qui s'est fait chair , et le verbe de l'homme qui sefait voix, n'a été introduite par lui que pour répondre à cette objection des Ariens : Nous ne pouvons admettre l'Incarnation, car nous ne pouvons croire que le Verbe de Dieu, par lequel tout a été fait, ait pu se raccourcir dans la chair d'une vierge; et se trouver en même temps dans le sein de son Père au plus
haut des cieux et dans le sein de sa mère, dans un coin de la terre : Quomodo fieri potuit ut Verbum Dei, per quem facta sunt omnia, coarctaret se in virginis carne, et habitaret in cœlis. Car le saint docteur ajoute ceci ; « Vous trouvez ce mystère étrange, inadmissible? Avez-vous donc oublié que le Verbe est Dieu? Que le Verbe de Dieu est tout-puissant? Que le Verbe de Dieu est partout, étant Dieu lui-même? D'ailleurs, vous ne pouvez pas me refuser qu'il se trouve quelque chose de semblable, quoique infiniment inégal, dans Fintelligence humaine; comment donc serait-il impossible pour le Verbe de Dieu, ce qui est unfaitpourle verbe de l'homme? « Qind miraris? Deum a tibi loquor, Verbum Dei omnipotens est, Verbum Dei iolum « ubique est; verbum humanum aliquid siniile potest, quamvis « longe impar {Serm. 119 et 120, de Verb. Joan.). »
Puis saint Augustin continue à exposer les merveilles (que nous avons indiquées) de ce verbe humain, passant dans la voix , et par la voix devenant sensible et se reproduisant tout entier dans l'intelligence de ceux qui l'écoutcnt , sans se séparer de l'inteUigence qui l'a engendré; et il conclut dans ces termes : « 0 prodige de ma parole ! Nous voilà , nous pauvres et chétives créatures, capables de donner à notre verbe une extension si grande, une si grande puissance; capables de le multiplier, toujours le même, dans l'esprit de tout le monde; capables d'opérer avec ce verbe tant de prodiges dans notre esprit, dans notre langue, dans notre voix et dans les oreilles, dans l'esprit et dans le cœur des autres 1 Comprenons donc, par ce qui arrive dans le petit, ce qui peut, à plus forte raison, arriver dans le grand. En considérant les prodiges que nous-mêmes nous accomplissons sur la terre, admirons et soumettons notre raison devant les prodiges du ciel, et, en voyant de quoi est capable le verbe de l'homme, écrions-nous : De quoi n'est donc pas capable le Verbe de Dieu! « 0 miraculum verbi mci ! Creaturx sunius et tania miraculafiuntde verbo meo, in corde meo, in are meo, in voce mea, in auribus vestris, in cordibus vcslria ! De parvis magna conjicite. Considerate terrena, laudate cœlestia. Quid est ergo Verbum Dei [Ibid.) ! » Puis saint Augustin ajoute ceci : « Avant de vouloir comprendre comment Dieu s'est fait homme, commencez par comprendre, si vous le pou-
vcz, comment votre pensée se fait parole? Comment il se fait que la pensée qui est quelque chose de vivant, une conception toute spirituelle, se transmet à l'esprit des autres par la langue , par le son , par l'oscillation de l'air , par les oreilles, choses matérielles? Gomment il se fait que, par ces mêmes moyens matériels, je parviens à déposer mon intelligence dans votre intelligence, mon cœur dans voire cœur? Avant de vouloir comprendre comment ce Verbe de Dieu a pu, en même temps, se trouver avec son Père dans le ciel, et sur la terre dans le sein de sa mère, commencez par vous expliquer à vous-mêmes comment il se fait que votre pensée, sans se séparer de l'esprit qui l'engendre, se reproduit exactement la môme, par la parole articulée ou écrite, dans tant de milliers d hommes qui l'entendent ou qui la lisent, et convenez que vous êtes aussi niais qu'impies de blasphémer contre le mystère du Verbe de Dieu, parce que vous dites ne pouvoir le comprendre, tandis que vous admettez, sans le comprendre davantage, le mystère de la parole de l'homme : « Humana comprobemus si possumvs; ad aurem « hominum sonum vocis perducùnus, et per mortux vocis sonum a intellectum qnodammodo per aurem in corde ponimus... Cur a Verbum Dei contemnis qui verbum hominis non comprea hendis ? »
C'est ainsi que saint Augustin, après avoir, à l'aide du mystère de Dieu, connu le mystère de l'homme, se servait du mystère de l'homme pour mieux développer et pour défendre le mystère de Dieu. C'est ainsi qu'après avoir appris, à l'école de la vraie théologie, la vraie philosophie, inconnue à Platon lui-même, il employait cette philosophie à expliquer et à confirmer la vraie théologie. Saint Thomas, comme on va le voir, en a fait exactement de même, en sorte que, pour ces grands hommes, il ne faut jamais séparer le mystère de l'intelligence Incréée du mystère de l'intelligence créée : ces deux mystères s'éclairent mutuellement, se prêtent mutuellement appui, se démontrent en quelque manière, et se comprennent mieux l'un par l'autre; et toute altération qu'on introduit dans la croyance de l'un réagit d'une manière fâcheuse sur la croyance de l'autre. De là il s'ensuit qu'en attribuant à saint Augustin une fausse doctrine, touchant l'homme, le semi-rationalisme non-seulement fait tort à la
haute intelligence de ce docteur, mais porte encore atteinte à la vérité de Dieu.
En effet, s'il était vrai que l'intelligence humaine n'engendrât pas son verbe, ne se formât pas les idées premières des choses, en vertu de l'activité miraculeuse qu'elle puise au reflet de l'intelligence divine sur elle ; s'il était vrai que l'intelligence humaine reçût ses idées toutes faites par l'action créatrice, ou bien qu'elle les vît directement en Dieu ; enfin , si ces hypothèses romantiques, imaginées par Platon, reproduites et attribuées avec tant d'injustice à saint Augustin par l'école Cartésienne, étaient l'expression fidèle du mystère de l'intelligence humaine , cette intelligence, comme nous l'avons observé ailleurs, ne serait qu'une puissance purement passive par rapport à la première de ses fonctions ; elle n'engendrerait rien, elle ne produirait rien dans les profondeurs de sa nature; son discours intérieur, ainsi que la volonté et l'amour qui en sont le résultat, seraient nonseulement des entités distinctes entre elles, mais encore étrangères à l'être de l'âme ; elles ne seraient que des entités, venant du dehors, accidentelles, accessoires, n'ayant pas de raison et de principe dans l'âme même. Dès lors il n'existerait pas en nous la moindre trace de l'intelligence Incréée, engendrant elle-même son Verbe; il ne se trouverait plus en nous cette image de la Trinité que, d'après saint Augustin et saint Thomas , Dieu a gravée, par mode de vestige, per modum vestigii, dans toutes les créatures irrationnelles , et par mode de ressemblance , per modum similitudinis, dans toutes les créatures rationnelles.
Ainsi donc, rien que par les fausses idées philosophiques dont le rationalisme ose affubler saint Augustin, il est convaincu de dépouiller l'ineffable mystère de la très-sainte Trinité de la plus frappante de ses analogies, de la plus solide de ses preuves extrinsèques; de l'envelopper d'une ombre plus épaisse et d'augmenter son incompréhensibilité. Il est convaincu de briser d'une main sacrilège le miroir dans lequel ce grand mystère se reflète avec le plus d'éclat. Il est convaincu de rompre la statue, le portrait vivant de Dieu, que Dieu même a tracé de sa propre main dans l'homme, et qu'il a chargé de placer en quelque sorte tout dieu sous nos yeux, en même temps que sa parole divine le révèle à nos oreilles. Il est convaincu d'étouffer une des voix les
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plus éloquentes qui aient la mission de rendre témoignage à la trinité des personnes divines dans l'unité de la même nature. Mais, effacer l'image, détruire la statue, voiler le portrait d'un grand personnage, et imposer silence aux langues qui l'annoncent, c'est non-seulement faire insulte à ce personnage, mais encore travailler à le faire méconnaître, à le faire mésestimer, à le faire oublier. C'est exactement ce que fait le cartésianisme par rap- |!ort à Dieu, à la suite des étranges idées qu'il professe touchant l'intelligence de riiomme. C'est, du reste, ce qu'avait fait le néoplatonisme, son père, dans les premiers siècles de l'Église; car, nous le répétons, ce n'est que par leur entêtement à vouloir s'expliquer Dieu, d'après les fausses doctrines de Platon sur l'homme, que les premiers hérétiques ont amoncelé tant d'erreurs touchant les mystères de la Trinité et de l'Incarnation, et qu'ils ont justifié cette sanglante parole deTertuUien : Que Platon a été le PATRIARCHE DE TOUS LES HÉRÉTIQUES Cl IC PlatO-
nisme l'assaisonnement de toutes les hérésies.
SIXIÈME CHAPITRE
RÉFUTATION DE l'OPINION QUE LES PÈRES DE L'ÉGLISE ONT ÉTÉ DISCIPLES DE PLATON.
§ 11. La triste pensée du semi-rationalisme de faire, des rires de l'Église et de saint Augustin en particulier, des écoliers de Platon , victorieusement réfutée par un auteur célèbre du dernier siècle. — M. de Fontenelle et le P. Baltlius. — Preuves irrécusables de la fausseté , de Vabsurdité de cette pensée semi-rationaliste, et de ses funestes conséquences par rapport à la religion. — Ce sont des coups mortels que nos adversaires ne sauraient décliner.
Avant d>n finir avec l'injustice du semi-rationalismc qui a voulu faire de saint Augustin une médiocrité insignifiante et un produit de l'enseignement de Platon, nous croyons devoir faire remarquer que cette démangeaison de certains chrétiens de rapetisser les grands hommes de l'Église, en les mettant au-dessous