‹ La philosophie chrétienne (volume 2)Chapitre 37 sur 108 · LES PÈRES DE L'ÉGLISE ET PLATON · texte numérisé non relu

LES PÈRES DE L'ÉGLISE ET PLATON

des grands hommes du paganisme, n'est pas un crime nouveau et propre seulement à toutes les nuances du rationalisme actuel. Il y a cent cinquante ans que, dans son Histoire des Oracles, l'académicien Fontenelle avait dit ceci : «Jamais philosophie n'a a été plus à la mode que le fut celle de Platon chez les chrétiens a pendant les premiers siècles de l'Église. Les païens se parta- « geoient encore entre les différentes sectes des philosophes; « mais la conformité que l'on trouva qu'avoit le platonisme avec « la religion mit dans cette seule secte presque tous les chrétiens « savants. » C'est encore Fontenelle quia dit : «De là vint l'es- « time prodigieuse dont on s'entêta pour Platon. On le regarda

« comme une espèce de prophète Aussi ne manqua-t-on pas

« de prendre ses ouvrages pour des commentaires de l'Écriture, « et de concevoir la nature du Verbe, comme il l'avait courue. » On le voit donc, dans tout ce que l'école rationaliste se permet aujourd'hui d'affirmer touchant la doctrine des Pères de l'Église, dans ses rapports avec la philosophie de Platon, elle ne dit ni plus ni moins, sinon avec le même talent, au moins avec la même outrecuidance et la même légèreté que ce qui (il y a un siècle et demi) avait été affirmé par Fontenelle.

Fontenelle ne reproduisit pas impunément en langue française ces extravagances que le Hollandais Yan-Dale avait le premier éditées en latin. Il se trouva en présence d'un des plus grands savants de son époque, qui l'écrasa sous le poids d'une logique impitoyable et d'une immense érudition. Ce fut le célèbre Balthus, de la société des jésuites, qui, dans son étonnante bé- PONSE en 2 volumes a l'histoire l»es oracles de Fontenelle {Strasbourg, 1709), fit justice des témérités de l'auteur catholique qui s'était fait le triste écho d'un système tout protestant.

Nous allons reproduire ici quelques pages de l'intrépide et zélé vengeur de la dignité et de la gloire des saints Pères. La chose en vaut bien la peine; car il ne s'agit pas seulement de la réputation d'un grand homme, mais de la constatation d'une importante vérité. Et, d'ailleurs, nos adversaires gagneront en honneur à être battus par un auteur éminent et dont il est impossible de soupçonner la bonne foi et le savoir.

Pour M. Fontenelle , comme pour les rationalistes de nos jours, tous les chrétiens savants des premiers siècles se seraient

donné rendez-vous dans la secte de Platon: «Voilà qui est as- « sûrement nouveau, » dit là-dessus le P. Balthus, « ce ne sont a pas les Justin, les Pantène, les Aristide, les Athénagoras et a un grand nombre d'autres philosophes , qui quittent leurs « sectes pour embrasser le christianisme, comme on l'a cru jus- « qu'à présent ; mais ce sont eux et presque tous les autres chré- « tiens savants des premiers siècles, qui abandonnent le christia- « nisme pour suivre la secte de Platon, ou qui font un affreux a mélange des dogmes de la doctrine de l'Évangile avec les éga- « rements de cephilosophe païen. Ainsi ils enseignent avec lui la « pluralité des dieux, la métempsycose, la communauté des fem- « mes, l'homicide et un grand nombre d'autres erreurs détesta- « bics. Il ne reste plus qu'à ajouter que c'est pour soutenir la « philosophie de Platon qu'ils ont écrit tant de livres et d'apolo- « gies, essuyé tant de persécutions, souffert tant de tourments, « et donné enfin leur vie au milieu des plus horribles supplices « {Rép. à VHist. des oracles, t. I,p. 76). »

Quant à l'entêtement pour Platon, dont Fontenelle avait gratifié les Pères de l'Église : «Quoi! Monsieur, » lui dit son vaillant antagoniste, a les anciens chrétiens ont été entêtés de « Platon jusqu'au point de le regarder comme une espèce « de prophète, et de prendre ses ouvrages pour des com- « mentaires de PÉcriture ? Nous sommes donc bien malheu- « reux d'avoir reçu la foi de ces anciens chrétiens. Quel dan- « ger, qu'au lieu de nous avoir transmis la doctrine de Jésus- « Christ et des Apôtres, ils ne nous aient débité que les idées et « les égarements de Platon? Comment osons-nous, après cela, « lire leurs ouvrages pour y apprendre notre religion? Comment « le concile de Trente [Sess. IV) peut-il ordonner que l'on suive, « dans l'explication de l'Écriture sainte, le sentiment unanime « des Pères de l'Eglise, puisque tous presque ont été entêtés du « platonisme, et ont pris les livres de Platon pour des commen- « taires de cette même Écriture ? Quelle joie pour les sociniens, « d'entendre un catholique, homme d'esprit et de réputation , « parler d'une manière si conforme à leurs sentiments 1 En effet, « l'auteur du Platonisme dévoilé, tout socinien déclaré qu'il est, « pourrait-il s'exprimer sur ce sujet d'une manière plus forte et « plus hardie {Ibid.) ? »

LES PÈRES DE l'ÉGLTSE ÉT PLATON. 71

« Mais de grâce , Monsieur , dites-moi qui sont ces anciens « chrétiens dont vous parlez, et dans qui vous avez trouvé cet ence têtement prodigieux pour Platon? Est-ce Eusèbe? lui qui ex- « pose fort au long dans sb. Préparation évangélique [Prœp., « lib. XIII, cap. 15 et 16) les raisons que les chrétiens ont eues « de rejeter toutes les sectes des philosophes, sans en excepter « celle de Platon, dont il rapporte et réfute amplement les er- « reurs et en particulier celle où il a été touchant les démons. « Est-ce saint Justin martyr? qui, pour prouver la même chose, a fait un long dénombrement des contradictions des philosoc( phes [Cohort. ad Grœcos), et en particulier de celles de Place ton^ dont il a fait d'ailleurs [ApoL I, et Dial. cum Trijph.) une « profession si ouverte d'avoir abandonné la doctrine^ pour sui- « vre celle des prophètes et des apôtres. Est-ce Lactance? qui, « après avoir réfuté, dans les deux premiers livres de ses ins- « TiTUTiONS (liv. III, Be falsa sapientia), les superstitions du pa- « ganisme, réfute, dans le troisième, les erreurs des philosophes, a et en particulier celles de Platon, et fait voir qu'aucun d'eux « n'a connu la vérité ; qu'ils se sont tous égarés, et que, pour c( acquérir le véritable bonheur de l'âme, la véritable sagesse, il c( n'y a point d'autre parti à prendre que celui qu'il soutient, a Est-ce saint Augustin? qui a choisi les platoniciens entre tous « les autres philosophes, pour les réfuter dans ses livres de la a Cité de Dieu (lib. YII, IX et X], et qui, les ayant loués dans c< ceux qu'il a composés contre les académiciens, désavoue ses « louanges (lib. I, cap. 1) dans ses Rétractations, en disant qu'il « ne devait pas les donner à des impies, contre les erreurs desa quels il faut défendre la religion. Est-ce Théodoret^qui rap- (i porte (lib. De Grxc. affect. car. Senn. IX, De leg.) les égarecc mcnts étranges de Platon, et fait voir que, dans ses livres, il a c( enseigné et autorisé les plus grands crimes et les plus grandes « infamies. Est-ce enfin saint Épiphane? qui, dans son traité des ce Hérésies (lib. I, Eœres. YI, quse est Platonicormn) , met le plaa tonisme entre les sectes du paganisme qui sont tombées dans « les plus grandes erreurs, et dont les chrétiens ont toujours eu a autant d'horreur que du paganisme même. Vous dites que « presque tous les anciens chrétiens savants ont embrassé la secte « de Platon; et moi je vous soutiens qu'il n'y en a pas eu un, de

72 § U- PHILOSOPHIE DE SAIitT AUGUSTIN.

« tous ceux dont il nous reste des ouvrages, qui n'ait fait profes- « sion de rejeter Platon et sa philosophie , pour s'attacher uni- « quement à Jésus-Christ et à sa doctrine.

« Il est vrai que, lorsqu'il s'agissait de comparer les philoso- « phes païens entre eux, ils donnaient la préférence à Platon a [Auyust., I.VIII, De Civit .) conxme, à celui dont la philosophie « était la moins éloignée en quelques points des dogmes du chris- « tianisme ; mais ils n'étaient pas platoniciens pour cela : ils ne « prenaient pas les ouvrages de Platon pour des commentaires c( de l'Écriiure sainte, ce qui aurait été un égarement et une « extravagance dont j'ai peine à croire que les plus fous des hé- « rétiques aient été capables. Les anciens chrétiens savaient trop « ce que l'apôtre saint Paul a dit [Coloss., cap. ii, v. 8) sur ce « sujet, et qui n'est pas ignoré, au rapport de saint Augustin a même {August.,\.Wil, De CmY., cap. ix), par les plus sim- « pies des fidèles, qui est de prendre garde que personne ne les « séduise par les raisonnements d'une fausse philosophie , qui « vient de la tradition des hommes et qui n'est fondée que sur « les éléments d'une science humaine et non sur Jésus-Christ.

« J'ajoute que si, pour justifier vos expressions outrées sur ce « sujet, vous m'opposez ce que quelques auteurs célèbres ont « avancé touchant le platonisme des Pères qui ont vécu avant le « concile de Nicée, jai à vous répondre : 1" qu'il s'en faut bien (( qu'ils aient porté les choses aussi loin que vous; 2" qu'ils n'ont « point apporté de preuves de ce qu'ils ont dit; 3° que ce n'est « point là du tout ce qui a été le plus approuvé dans leurs li- « vres, ou ce qui mérite le plus de l'être; 4° enfin que, pour vé- « rifier votre proposition, il faut que par un parallèle exact vous « montriez la conformité des sentiments des anciens chrétiens « avec ceux de Platon dans la plupart des points de leur doc- « trine et que vous produisiez les endroits de leurs ouvrages (t où ils ont fait profession de suivre ce philosophe, comme je « vous ai indiqué quelques-uns de ceux où ils le rejettent abso- « lument , et où ils combattent fortement ses erreurs. Or c'est « ce que je ne crois pas que vous ni M. Van-Dale puissiez jamais « faire (toni. I, p. 85).»

Dans le second volume du même ouvrage, le père Ballhus est revenu avec plus de force encore sur le même sujet. Il re-

Page 1