LA QUESTION DES IDEES
PREMIER CHAPITRE
LA TERMINOLOGIE DES inÉES SELON LA PHILOSOPHIE CHRETIENNE.
§ 34. Importance de la question des idées. — Manière dont elle sera traitée ici. — Des Universaux et des Prédicaments en général. Les Prédicaments sont des Universaux eux aussi. Explication des cinq Vniversa^ix.
\Jn vient d'entendre saint Augustin affirmer (§ 6), « Qu'il n'y a pas de science possible sans la connaissance parfaite de la nature des idées; Tunta in ide/'s vis constituitur, ut, 7iiyi lus rntelleclis, sapiens esse nemo posiit. » En effet, si, comme on l'a vu.
on a à regretter tant d'impiétés et tant d'extravagance dans la philosophie de Platon et d'Aiistote, c'est parce qu'ils ont complètement ignoré la vraie doctrine sur les idées; et si, comme on vient de le voir aussi, l'école cartésienne et la philosophie de nos jours, qui est sortie de la même école, sont tombées, elles encore, dans les plus graves et les plus déplorables erreurs, la cause en est absolument la même. Or la vraie doctrine sur les idées ne se trouve que dans la philosophie, née du christianisme, parce que le christianisme est la source et le dépôt de toute vérité, et par conséquent ne se trouve, nous le répétons, que dans saint Thomas, qui n'a puisé que dans le christianisme sa philosophie , et qui est le vrai fondateur de la philosophie chrétienne.
C'est donc là que tout philosophe chrétien doit la chercher, et il ne doit la chercher que là. Mais le semi-rationalisme s'est particulièrement acharné contre la théorie du Docteur angélique sur la connaissance. Notre devoir est de faire justice de ces incroyables attaques; et avant de les signaler à l'indignation de nos lecteurs, nous devons faire connaître la grandeur, l'importance de la doctrine contre laquelle ces attaques ont été dirigées : c'est le meilleur moyen d'en faire sentir l'injustice et la témérité.
Avant d'entrer en matière , nous devons résumer ici la doctrine scholastique des Univeusaux, qui sert de base à celle des idées, et préciser la signification et la portée du mot idée; car la première cause pour laquelle on ne peut s'entendre, pas même parmi les personnes de bonne foi, sur les idées, c'est parce que, trop souvent, on se forme une idée fausse de l'idée, et qu'on parle de l'idée sans savoir au juste ce qu'est l'idée (1).
Dieu, ayant tout créé en nombre, en poids et en mesure : In mensura el numéro et pondère [Sapient. xi) {i), a établi, entre
(1, Cela est d'auîant plus nécessaire q;e, dans les prt tendus cours de philosophie, coiume celui de i.joa, dont on te sert dans foutes les écoles cartésiennes, ces premières et iinporlan ts notions S'.nt aiscignees ./une manière fausse, incomplète, ou ne^ont pas enseignées du tout. Et de la l'ignorance, l'ineptie, le vaj^ut', le \L\e du ianj^age plidosojihiq e; ei de la encore Icn contradi' lions et les erreurs des pauvres plnlosOj lies ijui ont été formés à ces tristes écol s!
(2) On trouvera jikis loin la belle explication qu'en suivant saint Augustin, sailli Thomas a doiniée de ces profondes paroles des Livres saints.
les êtres^ certains rapports par lesquels ils s'appartiennent nmtuellement, sans se confondre, et forment différentes catégories, tout en conservant leur individualité.
Aristote, en suivant un certain Archyte de Tarente, et les anciens scholastiques, en suivant Aristote, ont réduit à quinze ces catégories qui renferment l'universalité des êtres, de leurs spécialités et de leurs rapports. Ils ont appelé UNIVERSAUX les termes qui expriment les cinq premières de ces catégories, et ce sont : 1° le Genee, 2° I'Espèce, 3° la Différence, -4" le Propre, 5" l'AcciDENT. Ils ont dit PRÉDICAJMENTS les termes adoptés pour signifier les autres catégories, et ce sont: 1" la Substance, 2" la Quantité, 3° la Relation, A" la Qualité, 5" TAction , 6°laPAssi0N, 7° laTEMPORANEiTÉ, 8» la Localisation, 9" le Site, IOM'Habit.
N" 1. L'Universel, le Genre et l'Espèce.
L'Universel, ainsi que l'indiquent assez l'étymologieetlacomposition du mot (I), est toute chose une qui convientà plusieurs sujets, et peut être affirmé de i^li'sienrs choses. Les mots Genre et Espèce, sont des termes universaux, parce que l'un exprime ce qui est prédicable de plusieurs espèces différentes, et l'autre ce qui est prédicable de tous les individus d'une même espèce. Ainsi, tous les noms appeUalifs ou communs, comme les mots animât, homme, sont des termes universaux, parce que le mot « animal » est prédicable de l'espèce humaine et de toutes Les espèces des brutes ; et le mot « homme » l'est de tous les individus de l'espèce humaine.
!\" 2. Les Prédicameuts.
Les PitÉDicAMENTS sont une série de plusieurs choses qui peuvent s'affirmer en même temps d'une seule et même chose. On peut affirmer en même temps d'un seul et même homme : Qu'il est substance, qu'il est raisonnable, qu'il est sensible, qu'il a telle force, telle qualité , telle vertu, telle taille, telle figure. Ces affirmations sont donc des prédicaments.
(1) Le mot latin universelle est composé tîe ces trois mois : V)iinn,= versus, = nlia. Il signifie donc une chose iendaut, ayant rapport, ou étant disposée à être appliquée à plusieurs choses
242 § 34. PHILOSOVHIU CHBÉTIENNE.
Il paraîtrait que les Prédicaments seraient l'opposé des Universaux; car les prédicaments sont « plusieurs choses convenant à une seule et même chose [phira versus vnum),ï> tandis que l'universel « c'est une chose convenant à plusieurs choses {unum versus alia).n Cependant, puisque les différentes choses ;, indiquées par les prédicaments , peuvent être affirmées en même teinps, non-seulement d'une seule et même chose, mais aussi de tous les individus de la môme espèce, de toutes les espèces du même genre, au fond, les Prédicaments sont aussi des Universaux. Et, au contraire, puisque le Genre, {'Espèce, et tous les autres termes universaux , peuvent s'affirmer aussi d'une seule et même chose individuelle, au fond , les universaux sont des prédicaments. Aussi saint Thomas, le moins scholastique des scholastiques, et le philosophe qui a le plus simplifié la terminologie de la philosophie, dans le fait n'a pas tenu un compte rigoureux de la différence péripatéticienne entre les universaux et les prédicaments; et pour lui les prédicaments, en tant qu'ils s'appliquent à tous les individus de la même espèce, à toutes les espèces du même genre, ne sont ni plus ni moins que des genres, des espèces, ou des Universaux.
Voici maintenant, toujours d'après saint Thomas, la signification philosophique des principaux de ces termes, exprimant l'universalité des êtres, et de leurs dérivatifs les plus importants, dans leurs rapports avec le sujet des idées.
N« 3. La Différence.
On vient de voir ce que c'est que le Genre et I'Espèce.
La DIFFÉRENCE cst Simple ou spécifique. La différence yiinple est toute nuance ou toute particularité accidentelle, indiquant une diversité quelconque dans le même individu, ou distinguant une chose d'une autre. La différence spécifique, qui est la différence véritable et propre, est cette propriété , cette particularité , cette nuance par laquelle une chose diffère d'une autre par rapport à Vespèce. C'est, par exemple , la raiionabilite par laquelle l'homme diffère spécifiquement de la brute. Ainsi la différence simple, en diversifiant la chose, n'en fait pas une autre chose; tandis que, parla différence spécifique , une chose diffère d'une autre chose par son essence et par sa nature.
Dans toute définition, la différence est ce qui est exprimé par l'adjectif; tandis que le sujet &^i ce qui est exprimé par le substantif. Ainsi dans ces définitions : « L'âme est la forme substantielle du corps — L'homme est un animal raisonnable » les mots substantielle et raisonnable annoncent la différence ou bien ce en quoi l'homme diffère de tous les êtres animés, et l'âme diffère de toutes les formes.
N" h. Le Propre et l'Accident.
Le Pbopre, comme la faculté de rire, seule propre de l'homme, ainsi que la capacité d'être ouvrier, médecin, chrétien, au fond, ne diffère pas de I'Accident: nous n'en dirons pas davantage. L'Accident lui-même appartient aux prédicaments;car, la substance exceptée, les prédicaments sont tous des Accidents.
L'Ace f DENT, en tant que terme universel, logique, est ce qui est uni à l'essence de la chose, mais d'une manière contingente; et se définit: o Ce qui est présent , dans le sujet, ou en est absent, sans qu'il en soit altéré. » L'accident est donc ce qui existe dans un être comme dans son sujet, comme la grandeur, la petitesse delà taille, la couleur, la beauté, le savoir dans un homme. Les fleurs ne sont pas des accidents du vase-aux-fleurs, parce qu'elles n'existent pas dans le vase comme dans leur sujet. Il en est de même des vêlements de l'homme.
11 y a des accidents, plujsiqiiemenl inséparables du sujet, mais (\m absolument "penxQwi en être séparés, sans que sa nature en soit altérée, comme la noirceur du nègre et du corbeau. Il y eu a d'autres qui sont séparables de leur sujet, comme la science, la vertu, de l'homme. Tout accident subsiste dans le sujet. Cependant, par un prodige de la toute-puissance de Dieu, dans l'Eucharistie, les accidents subsistent par soi (1).
Les accidents distinguent les uns des autres les individus de la même espèce.
(1) Voyez les explications philosophiques que, d'après saint Thomas, nous avons données de ce prodige, au III'^ volume de la Raison philosophique, etc., Xl.X*^ conl'érence sur les Harmonies de l'Eucharistie avec la raison.
2i4 § 35. PHILOSOPHIE CHBÉTFENNE.
§ 35. Des trois premiers Prëdicaments en particulier. Observations importantes sur la si.BSTANCE, sur la quantité et sur la iokmk.
N" 5. La Substance ou le Sujet.
La Substance est ce qui subsiste par soi-même, en soi-même : Substantiel guud per se svbsistit , comme l'ange, l'iionmie^la brute, la plante, la pierre. Quant à Dieu, le Docteur angélique, suivant saint Denis l'Aréopagite et d'autres Pères de l'Église, veut qu'on l'appelle Super-substcaice, plutôt que substance, parce (|uc Dieu est la seule substance existant en elle-même et par elle-même, d'une manière absolue ; tandis que toutes les autres substances n'existent en elles-mêmes et par elles-mêmes que d'une manière contingente, en tant que Dieu les a ainsi faites ; et par conséquent Dieu est la substance par excellence, la substance audessus de toutes les autres substances , qui les a toutes créées du néant, qui les domine toutes et les conserve dans leur être.
La substance est 1° ou spirituelle (l'esprit), ou matérielle (le corps); 2° incorporelle (l'ange), ou corporelle (l'âme humaine); 3" ou rationnelle (l'homme), ou irrationnelle (la brute) ; 4" organique et animée (le corps de l'homme, de la brute, de la plante), ou inorganique et inanimée (tous les autres corps).
Les parties qui ont un ordre nécessaire à un tout, comme les bras, les mains, les jambes, par rapport au corps, ne diffèrent pas de la substance, en font partie, et s'appellent substances partielles ou incomplètes. Cependant , tout en n'étant qu'une partie de l'homme, Tàme humaine est une substance entière, parfaite, parce qu'elle entend, veut, opère, et par conséquent subsiste en elle-même, par elle-même.
La substance s'appelle ainsi du mot latin subslare , parce qu'elle est sous des accidents et leur sert de base et de support. C'est pourquoi elle se dit aussi sujet, subjectuia. Et puisque les accidents s'appuient sur la substance comme sur leur sujet, elle se nomme encore « Le sujet de l'inhésion, subjecluni inhœsionis. »
Tout ce qui existe, ou est en soi, ou est dans un autre être. Tout ce qui existe est donc ou substance ou accident ; et ces deux termes sont les termes les plus universaux, parce qu'ils embrassent à eux seuls toute l'universalité des êtres.
LES UNIVEBSAUX. 245
!^*> 6. La Quantité et ses propriétés.
La Quantité est un accident extensif de la substance, en certaines parties.
Parménide et Anaxagore chez les anciens , Descartes et toute l'école matérialiste chez les modernes ;, ont enseigné que l'essence de la substance corporelle est dans l'extension des parties ou dans la quantité. C'est une grave et grossière erreur. Par la quantité, le corps n'est susceptible que de l'étendue, en parties plus ou moins grandes. Mais avant de concevoir le corps étendu, on doit le concevoir dans son être ; on doit concevoir en lai les principes substantiels par lesquels il est, et par lesquels il est aussi rendu apte à s'étendre en parties, aussi bien qu'à réunir en lui d'autres qualités ou d'autres accidents. Il n'y a pas de corps qui ne soit étendu , mais il n'y en a pas non plus qui n'ait une forme extérieure, une couleur, etc. ÉtabUrez-vous dond'essence du corps dans la forme extérieure ou dans la couleur? L'essence des choses est immuable, invariable, et n'est pas susceptible d'augmentation ou de diminution. Il n'y a pas de plus ou de moins dans l'essence. Tout ce qui peut s'accroître ou se diminuer n'est pas essence, mais accident. Placer donc l'essence des corps dans l'étendue, c'est la placer dans l'accident, c'est faire un accident de l'essence, c'est détruire, c'est nier l'essence, c'est ouvrir la porte à la négation de la matière, ou à l'Idéalisme (1). Il est certain, par le témoignage des sens, qu'après la Consécration, le pain et le vin de l'Eucharistie conservent leur quantité. Si la quantité formait donc l'essence du corps, le pain et le vin consacrés conserveraient aussi leur essence, ils seraient le vrai corps- pain, le vrai corps-vin, avec le vrai corps et vrai sang du Seigneur. C'est l'hérésie de Luther, c'est Vimpanation, ou la coexistence de la substance du pain avec la substance du corps de Jésus-Christ.
Parla Quantité, l'' le corps peut étendre ses parties par rapport à elles mêmes, de manière à ce que l'une d'elles soit hors de l'autre. 2° Il peut s'étendre par rapport au lieu, par l'occu-
(1) c'est, en effet, par cette porte que, comme on le verra plus loin, l'idéalisme du grand disciple de Descaries a fait irruption dans l'école cartésienne.
palion d'un plus grand nombre de points de l'espace. 3" Il est impénélrahle, c'est-à-dire qu'il occupe son lieu de manière à ne pouvoir admettre d'autre corps dans le môme lieu, -i» Il est divisible (si les parties sont séparables). 5" 11 est mesurable. Les quatre dernières propriétés découlent de la première, à savoir, de l'étendue des parties par rapport à elles-mêmes : c'est donc là qu'on doit placer l'essence du prédicament de la quantité (non pas l'essence du corps),
N" 7. La Quantité Permanente et Successive , Continue et Discrète.
Le prédicament de la quantité se divise et se coordonne ainsi : 1° en quantité permanente &\. successive. La quantité permanente, ou l'étendue en parties existant ensemble, se subdivise en quantité conlinue ou quantité de la masse {qiiantitus molis) et en quantité discrète ou quantité de la multitude.
La quantité continue, qui est l'extension en parties coexistantes et mutuellement unies , comprend sous elle les lignes , les surfaces et les solides. La ligne est une grandeur seulement longue, ou l'étendue continue seulement en longueur, ou c'est le flux continu du point en longueur. La surface est l'étendue ou flux continu de la ligne en longueur et en largeur. Le solide est l'étendue en longueur, en largeur, en profondeur, ou le flux continu de la surface dans tous les sens. Le solide ainsi considéré s'appelle corps mathématique, et se distingue du corps physique en ce que ce dernier est la substance à laquelle inhère cette étendue comme un accident , tandis que le corps mathématique est la même étendue, considérée simplement dans ses trois dimensions.
La quantité de la multitude ou discrète comprend sous elle tous les nombres, dont chacun forme une espèce différente.
La quantité successive ou l'étendue en parties qui se suivent successivement, et qui, par conséquent, ne sont pas toutes en même temps, comprend sous elle, quoique improprement, le temps, le mouvement, le son de la voix ou lo discours. Cette espèce de quantité est particulièrement le propre des fluides.
N" 8. La Relation Rationnelle et Rt'clle.
La BELATiON est ou purement rationnelle ou réelle. La relation
purement rationnelle est entre les choses qui ne se rapportent réciproquement que selon l'appréhension de la raison, comme la relation entre Fêtre et le non-être. La relation de cette espèce n'appartient pas aux prédicaments, parce qu'elle n'a rien de réel.
La relation réelle est «le rapport d'une chose à une antre, à un « titre qui convient réellement à toutes les deux ou à l'une « d'elles. » Ce sont d'abord, les relations résultant de la quantité, comme les relations entre le Grand et le Petit, le Simple et le Double, le Tout et la Partie, l'Entier et la Moitié, etc. Ce sont, en second lieu, les relations qui suivent l'action et la passion, comme celles qui existent entre le père et le fils, la mesure et le mesuré, la chose dessinée et la chose exécutée , le moteur et le mû, et, en général, entre la Cause et son Effet , entre les choses intelligibles et les choses sensibles. Cette relation ne convient qu'à ces dernières, parce que les choses intelligibles et les choses sensibles ne sont pas du même ordre, et que le sensible ne se rapporte à l'intelligible que d'un mode purement intentionnel.
La relation est donc un accident, consistant tout entier dans le rapport réciproque de deux choses.
La relation est encore ou générique ou spécifique ou numérlque. La première est le rapport entre les choses du même genre, comme l'animalité l'est entre l'homme et la brute, et l'intelligence l'est entre l'homme et l'ange. La relation spécifique est entre les êtres de la même espèce, comme la raison l'est entre les hommes, la sensibilité entre les brutes. La relation numérique est celle qu'ont les nombres entre eux.
IV" 9. La Qualité et ses quatre espèces.
La QUALITÉ est, pour Aristote, « un accident selon lequel une chose est indiquée comme elle est. » Saint Thomas la définit « Un accident modificatif ou dispositif de la substance », parce que , dit-il, connnece qui détermine la substance selon son être substantiel se nomme différence ou qualité essentielle, de même ce qui détermine la substance selon son être accidentel se dit qualité accidentelle. C'est particulièrement dans ce dernier sens que la QUALITÉ forme un prédicament.
C'est en quatre manières différentes que toute substance peut
?48 § 35. PHILOSOPHIK CHBETIF.NM:.
être déterminée selon son être accidentel: 1» Par rapport à sa nature, de manière à se trouver bien ou mal, et de là, la première espèce de la Qualité, ou l'HABiTunE. 2" Par rapport à Vaction, de manière à pouvoir agir avec force ou avec langueur , et de là, la qualité de la Puissance ou de I'Impuissance. 3" Par rapport à la Passion, de manière à pouvoir éprouver plus ou moins facilement un effet, produit sur elle par une cause extérieure, et de là, la Passion proprement dite. Et A% par rapport à la Quantité , et de là, la Forme ou la Fjguhe. Ainsi, la Qualité est un genre suprême, renfermant sous lui quatre espèces: 1° THabi- TUDE, 2° la Puissance, 3° la Passion, et A° la Forme.
Voici les caractères de ces qualités, leurs principales espèces et leurs dérivatifs. Nous remarquerons seulement ici que la Puissance et la Passion sont une qualité qui constitue le sixième prédicament, et que la Forme physique doit être rapportée au deuxième, qui est la Quantité.
N" 10 La première espèce de la Qualité.— L'Habitude et la DispoMtlou.
L'Habitude {hahitus) est donc une qualité intimement inhérente au sujet, et par laquelle il est bien ou mal déterminé, ou par rapport à lui-même, ou par rapport à son opération.
Le corps, par exemple, est par soi également disposé à être sain ou malade, de même que l'âme l'est à être sanctifiée par la grâce ou maculée par le péché. Ils ont donc besoin d'une qualité qui les détermine à un état bon ou mauvais. Oi-, c'est la santé qui détermine le corps à l'état bon; comme c'est la maladie qui le détermine à un état mauvais. De même, c'est la grâce qui détermine l'âme à se trouver bien, et c'est le péché qui la détermine à se trouver mal.
L'Habitude est infuse ou acquise. L'Habitude in/jise de Dieu renferme sous elle la grâce, les trois vertus théologales, les dons du Saint-Esprit , la lumière de la gloire, la lumière prophétique, et les autres vertus surnaturelles.
L'Habitude acquise estlnfe/lecfîielle ou Morale. L'bitellectuelle se subdivise en Lmelligence ou intellect, qui est «l'habitude qui « perfectionne le même intellect, touchant ce qui est vrai par soi, « ou l'habitude des principes [hubitvs principinrnm) \ » en Prudence, qui est la manière de bien agir; en Art, qui est la
LES UMVEKSAUX. 249
manière d'exécuter les choses artificielles. L'Habitude morale est bonne ou mauvaise. La bonne renferme les vertus cardinales ; la mauvaise, les vices capitaux.
Lorsque cette Qualité est légèrement inhérente au sujet, elle se dit plutôt Disposition. LaDisposrnoN est, elle aussi, de différentes espèces. Elle est ou Corporelle on Spirituelle ou Intellectuelle.
La disposition corporelle est ouOpérative, et contient diverses habitudes, comme celle délire, d'écrire, de peindre, de sculpter, eic,.\ ou NonOpérative, et contient la beauté, la laideur, la santé, la maladie. La disposition spirilnelle comprend toute aptitude naturelle ou acquise pour accomplir des travaux dans les sciences, dans la littérature, dans les arts, dans les métiers, dans tout ce qui est du ressort de l'opération d3 l'homme et de toute substance vivante.
La disposition intellectuelle renferme VOpinion, la Foi humaine, la Suspicion, le Doute et toutes les dispositions changeantes de l'esprit.
IN'" 11. Deuxième espèce de la QiiuMié — La Puissance et ses différentes siguincation$.
La Puissance est une qualité qui dispose la substance à agir ou à résister, ou bien c'est le principe de l'action et de la résistance. Elle se divise donc en puissance d'agir et en puissance de résister. La puissance active t'si ou Immanente, ou Passant au dehors. La puissance immanente est celle dont l'œuvre demeure dans le principe qui la produit, comme la puissance de percevoir, de vouloir, de juger. La puissance passant au dehors est celle dont l'œuvre demeure au dehors de l'artisan, comme la puissance d'exécuter des objets d'art, ou matériels.
La puissance immanente estou cognoscitive, ou appétitive, ou végétative. La végétative se subdivise en puissance nutritive, augmeniative et générative ; la cognoscitive, en puissance de l'intellect et des sens ,• l'appétitive, en puissance de la volonté et de l'appétit sensitif.
La puissance de résister, sur laquelle on dispute tant parmi les physiciens, contient sous elle la Dureté, la Mollesse, la Solidité et la Fragilité, etc.
260 § 35. PHILOSOPHIE CHBÉTIENTVE.
Cette qualité est susceptible,' de différents degrés. Elle est forte ou rendant la substance parfaitement apte à agir ou à résister; ou bien, elle est faible, languissante, comme la puissance de marcher et de faire quoi que ce soit, pour les petits enfants, pour les malades et pour tout être faible. Alors, c'est plutôt de l'impuissance.
Il n'est pas nécessaire de nous arrêter ici à parler de la troisième espèce de la Qualité, la Passion , parce qu'elle constitue, à elle seule, un prédicament à part sous ce même nom de Passion, et il en sera question tout à l'heure. Voici donc quelques explications sur la quatrième espèce de la Qualité, la Forme, qui modifie et détermine la substance quant à la quantité.
N" 12. Dernière espèce de la Qualité. — La Forme. - Sens pliilosopliiqae et moral.
Quoiqu'elle soit une des espèces de la Qualité, la Forme est aussi un grand prédicament, elle-même, et l'un des termes univers aux les plus importants. Car, le cas excepté où le mot Forme signifie ??fl/ttre ou essence (1), la Forme introduit toujours un changement dans la substance, ou lui donne un mode particulier d'être.
Le mot Forme se prend d'abord pour l'acte substantiel quidonne tel ou tel être à la matière première, et fait subsister tout corps ; c'est ainsi que l'âme est là forme de tout être vivant.
On a vu (§ 25) que saint xVugustin le premier, et après lui saint Thomas, ont appelé forme ce que Platon avait dit idée. C'est un Trope très -heureux, par lequel ces grands esprits ont transporté le mot forme de l'ordre physique à l'ordre intellectuel, parce que les idées sont en effet les formes intentionnelles des choses.
On dit aussi forme la conception intellectuelle, l'idé.e que tout artiste se forme d'avance de l'œuvre qu'il veut exécuter ; car cette conception en est en quelque sorte le principe informant, l'àme qui la fait subsister. Cette espèce de forme se dit exemplaire, parce que toute œuvre d'un être intelligent n'est que la réalisa-
(1) c'est dans ce sens que saint Paul a dit {Philipp. II) que « le Verbe éternel étant dans Xa forme de Dieu (i)aitageant la nature divine), a i)ris la forme d'esclave (partagea la nature liumaiiie). »
LES UNIYEBSAUX. 251
tion extérieure de Vexem^ile ou du dessein qu'il s'en est formé dans son esprit.
Par un trope encore plus heureux et élégant, dans les livres saints et dans les écrivains ecclésiastiques, le mot Forme, traduit dans le même sens dans l'ordre moral , exprime la vie, la conduite de tout supérieur qui doit servir de modèle, A' exemple à ses subordonnés. C'est pourquoi, comme nous l'avons fait remarquer ailleurs, saint Paul appelle les apôtres (a forme des fidèles, et saint Pierre appelle les évèques la forme de leur troupeau.
IV" 13. La Forme. — Sens Matériel.
Le mot Forme se prend aussi pour tout acte accidentel qui change d'une manière quelconque la substance matérielle ou spirituelle. Ainsi la beauté ou l'harmonie et la perfection des traits, la blancheur, la chaleur, sont des formes pour le corps, comme la science l'est pour le savant, la foi pour le chrétien, la vertu pour l'honnête homme. Ces formes se disent/or?/?es accidentelles , parce qu'elles peuvent être autrement ou ne pas être dans le sujet, sans qu'il en soit corrompu ou détruit. La forme géométrique est la contiguration de la substance matérielle, ou une qualité, résultant de la disposition différente des parties de la quantité (1). C'est dans ce sens qu'on dit : « La forme du visage, la forme de la main . la forme du corps , la forme circulaire , la forme triangulaire, la forme cubique. » Cependant, dans les choses naturelles, on dit plus conmiunément : «La figure de l'honmie, du cheval, du bœuf. » Dans les choses artilicielles on fait usage du mot forme, et on dit : « La forme de la maison, du navire, etc. » Dans les choses matérielles, la forme affecte la quantité ; car les parties dont l'extension constitue lia quantité sont indifférentes à recevoir une disposition plutôt qu'une autre. Par conséquent , tandis que la quantité étend les parties, la qualité-forme détermine de différentes manières leur étendue.
La forme ou la figure, en tant que configuration de la substance matérielle, se divise, 1" en plane et solide. La figure plane
(1) Cette doctrine sur la /onwe substantielle des corps va être développée dans la Question suivante.
252 § 35. PHlLOSOPlim CHBÉTIENNE.
se divise encore en angulaire ei circulaire, qui, à leur tour, se subdivisent en plusieurs autres formes. La solide est ou angulaire, ou cubique , ou pgramidalc, et non angvlaire comme la figure sphérique , cylindrique ;, elliptique, dont il est question dans la géométrie.
IV" l'j. L'Action.
Après ce que nous avons dit de la Puissa>'Ce, comme qualité de la substance, nous n'avons que peu de chose à ajouter sur le cinquième prédicament, I'Actiox; car, de même que la Puis- SA^CE, c'est le principe d'agir ou l'acte premier de la vertu active, de même I'Action en est l'acte second, et en quelque sorte l'exercice et l'actualité. « C'est donc un accident par lequel la « cause est constituée en l'acte de produire un effet. »
On peut distinguer trois choses dans chaque effet: 1° son issue de la cause efficiente, ou l'acte propre de la cause elle-même; 2° la réception de son action dans la vertu passive, ou l'effet lui-même ; et 3° le passage du même effet de l'état de pure puissance à l'état d'acte, et qui se dit Mouvement. Ce terme est à lui seul un grand prédicament, car il indique le principe par lequel se produit l'universalité des effets dans toute la nature. C'est pourquoi les scholastiques lui ont donné une place à part, parmi les Post-prédicaments.
!\" 15. La Passion. Au sens pbilosopbiqoe.
Le mot Passion a différents sens. Dans le langage familier il exprime tout mouvement, tout sentiment de l'âme, toute agitation qu'elle éprouve^ comme l'amour, la haine, l'espérance, la crainte, le désir, la répugnance, etc.
Dans le langage philosophique , et en tant qu'il est un prédicament, le mot Passion, c'est le contraire du mot Action, et il signifie toute impression qu'un sujet reçoit d'un autre sujet , ou toute qualité qui cause ou qui suit une altération, une modification, un changement quelconque dans la substance. A ce point de vue, la Passion se définit donc « Une qualité causant une al- (' tération spirituelle ou sensible, ou causée par elle. »
Ainsi, de même que la puissance est l'acte premier de la vertu active, et que I'Action en est l'acte second , de même, étant lopposé de I'Action, la Passion est l'acte second de la puis-
LES IINIVEHSALX. 2;jo
sance passive. Et de même que I'Action élève la substance à l'acte de produire sou effet, la Passion place la substance dans l'acte de le recevoir ; car, comme on l'a vu, qu'est-ce que pâtir, si ce n'est recevoir un effet ?
Mais, de même que toute impression d'une cause matérielle sur l'un de nos sens , en le faisant passer à un étal où il n'était pas , le change , l'altère ; de même toute impression d'une cause intellectuelle sur la faculté de notre esprit, qui s'appelle intellect-possible [i), la faisant passer dans un état nouveau, la change et l'altère, ainsi que toute impression d'une cause morale change et altère notre cœur. Non-seulement toute sensation, mais encore toute perception, ainsi que tout sentiment, est donc une passion ; et l'on peut dire avec une égale vérité : « Percevoir, c'est pâtir, et Sentir c'est pâtir. » C'est qu'en tant que prédicament. le mot Passion n'implique pas nécessairement l'idée de la souffrance physique ou morale, mais signifie, en général, toute espèce de changement arrivé à la substance.
N" 16 Les quatre ilcrniers Prédicanienis.
Le septième prédicament, c'est laTEMPOKANÉrrÉ (xo Quando), ou la détermination du temps , et se définit : « Un accident, survenant aux choses en tant qu'elles sont à une certaine période du temps, dépendantes du temps, ou sont mesurées par le temps. » C'est encore un prédicament d'une grande portée; car le temps est la durée ou l'ordre de l'universalité des choses successives {ordo successivorum).
La Localisation (xo Vbi), ou la circonscription du corps, provenant de la circonscription du lieu , est le huitième prédicament. « Le prédicament, exprimé par ce terme, est un vrai Universel, car le lieu est l'ordre de toutes les choses simultanées {ordo simulianeorum) . »
La Situation ou l'état (S<7i«s), neuvième prédicament, est « La dispo^ition des parties du corps dans le lieu; » car la même chose peut prendre une disposition différente dans le même lieu. Gomme l'homme , par exemple , peut rester assis ,
(1) Il sera question plus loin de cette faculté de notre esprit, bien différente de celle qui se dit : Intellect agissant.
254 § 35. PHILOSOPHIE CHBÉTIENNE.
debout, à genoux dans le même endroit. Ce prédicament embrasse toutes les choses corporelles ; car il est commun à toutes ces choses de setrouver différemment disposées dans unmêmelieu. Le dernier prédicament , c'est liÎAmT , ((ue saint Thomas définit : a Un accident , résultant dans les choses de la circonscription ou des habits qui les revêtent, ou de l'armure qui les défend, ou des ornements qui les parent, ou de toutes accidenialités qui les distinguent. » Et puisque tout être corporel, même un morceau de terre , a toujours quelque chose qui le couvre, ce prédicament a , lui aussi, une notable extension. Et en voilà assez sur les Universaux, dits Prédicaments.
J^oi ^-j et 18. Les Post-PrC-ilicamculg. — Le itloiivcnicnt et le Mode.
En comparant entre elles les choses prédicables , il est facile d'y surprendre encore des rapports particuliers, dont les termes qui les expriment sont de véritables universaux. Les scholastiques en distinguent cinq, qu'ils appellent Post-pbédicaments, ce sont: 1° I'Opposition, 2° la Piuoiuté , 3° la Simultanéité, 4" le Mouvement, 5° le Mode.
Mais il est aisé de comprendre que les trois premiers de ces post-prédicaments se rapportent au grand prédicarhent de la Relation. Nous dirons donc un mot seulement des deux derniers.
Le Mouvement, c'est le passage d'un état à un autre; il est de sept différentes espèces : l" La Création, qui est le passage du nonêtre à l'être substantiel, et qui est l'œuvre de la toute-puissance de Dieu. 2° La Généralion, ou l'origine d'un être vivant d'un autre être vivantdans la même espèce. 3° La CorniptionAe contrairede la génération, ou le passage de l'être substantiel au non-être ou à un être différent. 4° V Augmentation , ou le passage d'une quantité moindre à une plus grande quantité. Ici on prend la quantité comme concrète, en tant qu'elle est dans le sujet, ou en tant qu'elle reçoit un plus grand nombre de parties dans le même sujet, et non pas comme abstraite, ou en tant qu'elle est un prédicament. Car, en tant que la quantité est un accident prédicable, elle n'est capable ni d'augmentation ni de diminution. :')" V Al/ération, qui est le passage d'une qualité à une autre. A l'altération s'opposent la permanence dans la même qualité, ou le changement en une qualité contraire, comme la caléfaction est l'opposé du rofroi-
dissement, le noircissement du blanchissage. La sixième espèce enfin^ qui s'appelle proprement le mouvement, est la mutation selon le lieu {mutatio loci], ou le passage d'un lieu à un autre, et dont l'opposé est le repos. Le mouvement local est, à son tour, de différentes espèces, comme on peut le voir chez: les physiciens et les mathématiciens.
Quant au Mode, nous ferons seulement remarquer qu'Aristote énumère huit modes di avoir. Mais on peut facilement les réduire à cinq. Le premier est par infusion, c'est le mode dont l'homme a la grâce ou la science; la second, est par capacité matérielle, c'est le mode dont la maison a les habitants , le navire les voyageurs, le tonneau le vin; le troisième est par j^ossession, c'est le mode dont l'homme a une maison, une campagne, une fortune, un emploi; le quatrième est par relation, c'est le mode dont tout père a un fds,tout maitre un serviteur, tout précepteur un écolier; le cinquième est, enfin, parjuxta position, et c'est le mode dont tout homme a des vêtements, tout soldat une arme, et tout artisan l'instrument de sa profession.
§ 36. Autres termes Universaux qu'on se propose d'expliquer. — Vraie signification des termes : Ktre, Essence, Nature, ei différents sens dans lesquels on tes prend dans la philosophie clirétienne.
Outre ceux que nous venons d'expliquer, il y a encore d'autres termes dont le caractère d'universalité est incontestable; ce sont les termes exprimant l'Être {Ens) , l'Essence, la Nature, le Nécessaire, l'hifini, et toutes les propriétés ou les passions de l'Être commun, c'est-à-dire l'Unité, la Vérité, la Bonté. Dans l'intérêt de la vraie doctrine sur les Idées et sur la Connaissance, nous devons maintenant fixer le sens de ces Universaux aussi ; car ce qu'on enseigne de nos jours, sur ces matières, est singulièrement vague, fautif, erroné.
IM° 19. L'Être et ses différentes espèces.
Le mot substantif Être [Ens) dérive du verbe être {Esse). On n'appelle Être que Ce qui est ou peut être d'une manière quelconque.
Gomme on ne peut être qu'en puissance [poxstbUiter] ou eu acte (inactu), l'Être n'est donc d'abord que possiô le ou actuel.
256 § 36. PHILOSOPHIE CHBÉTIENNE.
Dans son excellent Opuscule de Ente et Essentia, saint Thomas a fait observer que le mot être{Ens)û'^n\\\e, en second lieu, Tout ce à quoi les prédicaments peuvent être appliqués, et même la Vérité d'une proposition. Dans ce dernier sens, on appelle donc Être, Tout ce dont on ]:ciit former une proposition affirmative, quoiqu'il ne signifie rien de positif et de réel. Ainsi, on donne le nom d'ÈTRES [entia) même aux privations, même aux négations; car on dit : — La cécité est dans l'œil; — la paralysie est dans les jambes, — quoique la cécité ne soit (jue la privation de la vertu visive, et la paralysie \ii privation du mouvement. Partant, de pareils êtres ne sont pas de vrais êtres; car on ne peut proprement appeler Être, que Ce qui est ou peut être une chose, ou Ce qui est ou peut être dans quelque chose. Les privations n'étant rien de semblable, ne sont pas de vrais btkes, ni n'ont pas d'essence.
Eu troisième lieu, en Métaphysique, le mot Étbe se prend encore en trois sens différents, et il signifie : 1" l'Être Réel et l'Être dépure Raison; 2" l'Être iSécessaireei l'Être Contingent ; 3° l'Être Substantiel et l'Être Accidentel.
ni" *iO. L'Être Réel et l'Être de Raison ; l'Être Intentionnel et l'Être Naturel.
L'Êtreree^ est «Tout ce qui est réellement d'une manière quelconque.» L'Être de pure Raison, «Est une fiction delà raison; » mais il n'a de réalité d'aucune espèce. Les parties, constituant ce qu'on appelle le corps mathétnatique, xine^^rsindeur longue et privée de toute largeur, une grandeur longue et large et privée de toute profondeur, etc., ne sont que de pures créations de la raison qui n'ont aucune espèce d'existence , ce sont des êtres de pure raison. ^
L'Être Réel se subdivise en Être Intentionnel et en Être Naturel. L'Être Intentionnel est ce qui existe dans l'entendement; c'est, comme il le sera expliqué plus loin, proprement l'idée ou la forme intelligible de la chose. L'être Naturel estce qui existe hors de l'intellect, dans la nature ou dans l'universalité des êtres.
H ne faut pas confondre l'Être Intentionnel, qu'on appelle aussi Etre de raison, axec l'Être dépure Raison. Ç.e\\.\\c\ n'existe d'aucune manière, tandis que celui-là a une existence spirituelle, mais réelle, dans l'entendement. C'est, comme on l'a vu (§ 47),
TKKMllNOLOUlJi «liS IDEES. l'ÉTUE. 257
une grande erreur des Nominaux anciens et moderneSj qui a amené tant et de si graves erreurs, que de considérer les idées^, comme des èiies de pure ro/son, n'ayant rien de réel^ excepté le no)fi. Tout être de raison est bien une abstraction, mais toute abstraction n'est pas un être de;j///e raison. Les idées sont bien des abstractions, mais elles n'en sont pas moins des réalités intellectuelles, des êtres intentionnels, existant réellement de toute éternité dans l'intellect de Dieu, et, dans le temps, dans l'intellect de l'honune.
!\° 21. L'Être Nécessaire et l'Etre Contingent.
L'Être Nécessaire est l'Être Incréé, l'Être Infini ; c'est ce qui n'a pas de commencement^ ce qui ne doit à personne son être ; c'est ce qui existe ab seterno en lui-même, par lui-même, d'une manière toujours actuelle et absolue, par la nécessité de sa nature; c'est ce qui ne manque d'aucune réalité et qui n'a de bornes d'aucune espèce, par rapport à son être et à sa manière d'être. Cet Être n'est que Dieu.
L'Être Contingent est l'Être créé, l'Être fini; cest tout ce qui existe hors de Dieu, et par conséquent ce qui a une existence bornée par rapport à son être et à sa manière d'être; c'est ce qui a une existence contingente, conditionnelle; une existence qu'il a pu ne pas avoir; une existence ayant eu un commencement; une existence quil doit à un autre, à Dieu, l'auteur souverain de tous les êtres, qui seul donne et retire l'être, comme et quand il lui plait, et par qui est tout ce qui est, et sans lequel nul être n'est.
\" 22. L'Être Sabslauliel, Spiritnel ou Corporel.
L'Être Substantiel est l'ÊTBE-.S'MÔs^awce ; l'Être Accidentel est YÈï^-E- Accident.
Ainsi que la substance, d'où il tire son nom, l'Être Substantiel se subdivise en Être Simple et Composé, en Être Spirituel et Matériel.
L'Être Simple est ce qui n'a pas de parties, et qui dès lors est indivisible et incorruptible. L'Être Composé est ce qui résulte de parties ou d'éléments différents, et qui, dès lors, est sujet à la division et à l'altération,
258 § 36. niILOSOPHlE CHRÉT1£N.\B.
L'Être Spirituel est l'être simple, doué d'intelligence et de volonté libre, comme Dieu, l'Ange et l'âme de Tliomme. Ainsi, tout être spirituel est simple , mais tout être simple n'est pas spirituel. L'âme des brutes et des plantes, comme il sera prouvé en son temps et lieu, n'a pas de parties, ne se décompose pas, mais périt tout entière et est anéantie, elle est donc simple sans être spirituelle, car elle n'a ni intelligence ni volonté.
L'Élre Matériel est Têtre composé de parties matérielles. L'homme, la brute, la plante, sont des êtres composés ; md\s comme leur âme n'est pas matérielle, et qu'ils sont des âmes et des substances simples unies à un corps ; et comme les parties dont ils se composent ne sont pas toutes matérielles; ce ne sont pas des êtres purement matériels comme le bois, le métal, la pierre. Ainsi, tout être matériel est composé; mais tout être composé n'est pas toujours un être entièrement matériel.
N» 23. L'Être Accidentel.
L'Être Accidentel se subdivise en autant de genres différents qu'il y a de prédicaments, la substance exceptée; car tous les prédicaments, la substance exceptée, n'expriment que des accidents (§34). Lorsqu'on dit: «L'homuîeest un animal,» on exprime la substance; mais lorsqu'on ajoute : «Il est bon, savant, » on en indique la qiudité; en disant : « Il est grand; n on en marque la quanti/é, etc. Mais puisque ces accidents, que les prédicaments énoncent, sont des modes différents d'être de la substance, sont-ils, eux aussi, des êires différents; car la quantité, la qualité, l'action, la passion, la forme, etc., pour ne pas exister en elles-mêmes, mais dans le sujet, et pour n'être que des accidents, n'en sont pas moins des réalités existantes, et, par conséquent des êtres. En preuve de quoi, on les exprime par le verbe substantif e7re , destiné à marquer tout ce qui est et toute manière d'être. Car on dit: Pierre est honnête homme, est chrétien, est savant, est riche, est puissant. — Cette statue est grande, est belle. — Ce corps est rond, etc. ; ce qui a fait dire à saint Thomas, dont nous ne faisons ici que reproduire la doctrine : « Autant de prédicaments, autant d'êtres différcnis; 7^ot modis Ens dicitur, quoties prxdicatiofit.» Cependant, ajoute le saint Docteur, comme la substance est ce qui existe en soi^ tandis que les
TEBMINOLOGIE DES IDÉES. l'ESSENCE. LA NATLKK. 259
accidents n'existent pas en soi, mais dans la substance, le mot êire (ens) ne se dit d'abord et d'une manière absolue que des substances; et c'est, en second lieu, et d'une manière approximative,, qu'il se dit des accidents; Ens absolute ei primo dicitur de substantiis; et poster i us, secundum quid, de accidentibus. »
N" 2ii. L'Essence et la Natare, simples oa composées.
Appliquer tel ou tel autre prédicament à une chose, c'est placer cette chose dans un genre ou dans une espèce. Ce qui place la chose dans une espèce ou dans un genre est exprimé par la définition. Ainsi, cette définition «Thomme est un animal raisonnable» place l'homme dans le ge^ire des êtres animés et dans l'espèce des êtres intelligents; mais placer la chose dans une espèce et dans un genre, c'est dire ce qu'elle est, quid est res. La définition de la chose renferme donc la quiddité de la chose. Or la quiddité de la chose, que la définition exprime, est ce qu'on appelle l'Essence de la chose. C'est pourquoi, dans la philosophie chrétienne, l'Essence est la même chose que la quiddité; car c'est par l'Essence qu'une chose a l'être et cet être. On définit donc l'Essence — Ce par quoi chaque chose est ce qu'elle est.
L'Essence se dit encore Forme, car c'est aussi par sa forme que la chose est ce qu'elle est; et, de plus, le mot forme signifie la perfection de chaque chose.
L'Essence se dit encore Nature; car toute substance est mie nature. Nature est la même chose que quiddité et essence; car l'essence ne se dit qu'en tant que, par elle et en elle^ la chose a son être ou sa nature.
Il y a, comme on vient de le voir, différentes manières d'être. Comme donc l'Essence exprime toute manière d'être, il y a différentes espèces d'Essences.
Les substances composées, aussi bien que les substances simples, ont leur propre être, et par conséquent aussi leur essence ; cependant l'Essence ne convient qu'aux substances simples, d'une manière propre, noble et parfaite.
Les substances composées, comme il sera expliqué plus loin, ne sont formées que de matière ei àe forme. Cependant l'essence
260 ^ 36. PHILOSOPHIE CHMEÏIEKNE.
de ces substances n'est ni dans la matière ni dans la terme, séparées l'une de l'autre. Elle n'est pas dans la matière aeule , parce que l'essence fait connaîlre ce ((u'est la chose ; or la matière seule ne détermine pas la chose dans son genre ou dans son espèce; secundiuii causam maleriale/n uliquid non detertninalvr ad speciem vel genus, dit saint Thomas. Ainsi le mot «Corps,» qui est la matière dans l'homme, ne le (;onstitue ni dans le genre des corps animés ni dans l'espèce humaine. Puisque donc la matière ne constitue pas la chose dans son genre et dans son espèce, elle n'en indique pas la quiddilé, elle ne dit pas ce que la chose est, elle ne la fait pas connaître, et dès lors elle ne peut en constituer l'essence.
Ni \-à larme seule ne constitue pas non plus l'essence des êtres composés. L'essence d'une ciiose est C3 qui est exprimé par sa définition ; mais la définition des substances composées ne renferme pas la forme seulement, mais la matière unie à la forme ; donc l'essence des substances composées est dans l'union de telle matière, unie à telle forme. En outre, dans les composés, l'être {esse) n'est ni de la l'orme ni de la matière seules, mais du composé entier, en tant que la matière et la forme s'y trouvent unies dans l'unité du même être. Or l'essence des choses est déterminée par leur être et par leur manière d'être. Comme donc l'être des composés est commun à la matière et à la forme, l'essence l'est et doit l'être aussi. Ainsi donc, Platon et Descartes, qui ont placé l'essence de Ihomme dans la seule forme de l'homme, dans l'âme, n'ont pas bien défini l'homme. Ce n'est pas étonnan!, ils ne l'ont pas connu.
D'après le grand commentateur de saint Thomas, le cardinal Cajef an, l'Essence des composés est de trois espèces différentes: 1' Généiiqup , 2° Spécifif/ue , 3" Individuellf. L'essence Générique est celle qui détermine le genre auquel une chose appartient. Ainsi «Être un corps animé» est l'essence générique de tout ce que le genre animal renferme. « Être une àme raisonnable» est l'essence spécifique de tout ce (|ui apppartient à l'espèce humaine. « Avoir telle taille, telle figure, telle couleur, » est ce qui forme l'essence individuelle qui distingue cet homme de tout autre homme.
TERMINOLOGIE l^ES IDÉES. LES 1NA.TFJBES. 2GI
V 25. Difr^'rentes signiflcatloiis dn mot « IVatnre ».
Le mot Nature a sept significations différentes, en philosophie.
Ce mot dérive du mot Naître ; il signifie donc 1° Génération, iSnissance ou Origine d'un être vivant, d'un autre être vivant dans la même espèce. C'est ainsi qu'on dit : « C'est un défaut de nature, » pour indiquer un défaut de génération ou de naissance.
2" II signifie principivm a quo, ou le principe duquel et dans lequel les choses, qui naissent, puisent leur origine. C'est dans ce sens qu'on appelle « Nature de l'arbre » la semence qui le produit.
3" De ce que le mot Nature exprime le principe intrinsèque de toute génération, on l'a transporté à signitier le principe passif de tout mouvement. Or la matière étant le sujet de tout mouvement et de toute forme, on dit Nature dex choses la matière de laquelle les choses sont. Ainsi, comme le bronze est la matière dont on fait des statues et des vases, le bronze se dit la Nature des statues, des vases et de tout ce qui se fait en bronze.
4" En élargissant encore davantage cette troisième acception du mot Nature, on s'en sert encore pour signitier la matière première des choses, ou cette matière, séparée de toute •forme, que Dieu tira du néant, et de laquelle ont été faites et formées toutes les choses naturelles.
On emploie aussi le mot Nature, pour désigner le principe actif de chaque chose, principe qui est sa forme et qui se dit encore l'essence et la substance des choses, parce que c'est par leur forme que les choses naturelles sont constituées dans leur espèce et ont telle nature et telles propriétés. Ainsi, on appelle Nature de Tâme, sa spiritualité et ses facultés; Nature du cnrps, sa matérialité et ses forces; Nature de l'animal, son organisation, sa sensibilité et sa vie; Nature det plantes , des minéraux, des liquides, toutes les propriétés qu'ils tiennent de leur forme substantielle.
Mais, puisque la forme est double (car il y a la forme de la partie et la forme du tout), gn fait usage, en 5* lieu, du mot Nature pour indiquer la forme de la partie, comme lorsqu'on dit
« que la nature de riionime, c'est l'âme rationnelle, » qui cependant n'est la forme que d'une partie de Thomme ou du corps; et 6° on prend le même mol pour marquer la forme du tout, comme lorsqu'on dit : « La nature de l'homme est l'humanité, » qui est la forme de l'homme entier.
Enfin, par une extension encore plus grande qu'on a donnée au même mot, et dans un sens métaphysique, dit saint Thomas, on appelle Nature toute substance complète en elle-même, et étant en même temps essence, parce que toute substance de celte espèce a de la ressemblance avec ce qu'on appelle « Nature; » dans ce sens on dit a Nature angélique » la substance des Anges, et même l'essence divine se dit « la Nature divine. »
IV " 26. LolA de la IMatiire. — Le Mouvement.
On comprend par là que ce qui est selon la nature, n'est que ce qui est selon l'essence, ce qui résulte de l'<!ssence, ce qui s'harmonise avec l'essence de l'être. C'est dans ce sens qu'on appelle lois de la natvre humaine les règles que l'homme doit suivre pour atteindre sa fin et qui résultent de son essence ou de sa nature d'Être intelligent, libre, corporel et innnortel.
En physique, le mot Nature se prend pour l'ensemble des lois de l'univers et des causes de tous les phénomènes du monde naturel. Et c'est là ce qu'on appelle « les lois de la Nature. » En médecine, on nomme Nature l'ensemble des lois de l'économie' de la vie, desquelles résultent la santé et le bien-être du corps, et l'on dit : «Laissez faire la Nature ; la Nature supplée bien sou- « vent le défaut de la science et l'impuissance de l'art. »
Dans le monde naturel, tout se fait directement par le mouvement et ses lois; de là la Nature, au sens physique, n'est, pour le philosophe chrétien, que le principe et la cause du mouvement et du repos; principe et cause existant par soi dans h's choses naturelles (selon la volonté du Créateur).
On met dans cette définition le mot principe, parce que, pour les chrétiens, la Nature physique signifie, non quelque chose d'absolu, mais quelque chose renfermant l'habitude de principe ou de commencement. Car la Nature se dit d'abord, comme on l'a vu, des choses qui naissent. Or, tout ce qui naît (dans le temps) , avant de naître, n'était pas ; tout ce qui naît a