DOGMATISME. INUTILITÉ DE TOUS SES CRITERIUMS
tinguer révidence solide de l'évidence apparente, l'évidence véritable de l'évidence fausse, qu'on a, ou que l'on croit avoir, Or, lorsqu'une proposition se présente à Fesprit environnée de l'éclat de l'évidence, même fausse^ la convenance ou la connexion entre le prédicat et le sujet de cette proposition se voit, ou l'on croit la voir, avec une telle distinction, avec une telle clarté^ qu'il est impossible de lui refuser le consentement sans éprouver une peine intérieure et sans s'exposer aux reproches de la raison. Dans cet état, non-seulement on ne doute pas le moins du monde de la vérité de son évidence, mais on croirait, si on en doutait, faire un usage détestable de sa liberté. Les fous, les hallucinés, les victimes des préjugés populaires et de l'enseignement des fausses religions, en un mot, tous ceux qui sont affectés par les plus fausses évidences, sont, comme nous l'avons remarqué plus haut, aussi certains de la vérité de leurs croyances, que ceux qui sont frappés par des évidences sohdes et sincères ; ils y adhèrent avec la même promptitude, s'y reposent avec la même tranquillité. S'ils pouvaient, sans éprouver la inoindre peine intérieure, douter ou même avoir le plus léger soupçon de la vérité de leur évidence, par cela môme il serait évident qu'ils ne verraient pas la connexion entre le prédicat et le sujet delà proposition, d'une manière claire et distincte, et qu'ils n'auraient d'évidence, ni vraie ni fausse.
Si donc, même en possédant une évidence fausse, tout homme, et, à plus forte raison, tout philosophe^ la croit vraie; il ne s'en défie pas, il ne la soupçonne pas; il en est complètement satisfait et s'endort dans son sein avec une paix, une sécurité parfaites; il ne pense jamais à suspendre, pour un seul instant, son consentement, afin d'examiner si sa perception claire et distincte est, oui ou non, le résultat d'une attention médiocre ou exquise, d'un sentiment irrésistible de l'âme, de \2ijuste application des moyens de la connaissance ; si elle est ferme, constante et conforme à d'autres vérités très-certaines. Et s'il s'agit d'évidences démonstratives, un tel homme, ou un tel philosophe, pensera encore moins à suspendre son jugement, concernant une proposition qui lui paraît clairement connexe avec un axiome, et par conséquent démonstrativement évidente; il se souciera encore moins de la comparer, avant de l'adopter définitivement, avec les cinq cents rè-
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gles de la démonstration de Wolff, avec les trois cents canons des logiciens, afin de s'assurer qu'il n'est pas le jouet d'un sophisme.
Dira-t-on : « que si l'homme, percevant ou croyant percevoir une chose comme évidemment vraie, ne s'induit jamais, par luimême, à en suspecter la vérité et à en entreprendre un examen sérieux, il peut bien y être induit par le témoignage du reste des hommes, qui croient ou qui démontrent tout le contraire de ce qu'il cruit ou de ce qu'il démontre, et qui lui dit qu'il se trompe ?» Certainement, la vue des croyances et des démonstrations de la multitude des hommes et des philosophes, est capable, comme l'a remarqué saint Thomas, d'ébranler toute certitude individuelle, la plus ancienne et la plus solidement étabhe, absque certitudine cum videant a diversis diversa doceri.
Mais d'abord, il est bien rare que, averti de son erreur par ce témoignage extérieur, et même par les autorités les plus graves, l'homme dominé par une fausse évidence se décide à la suspecter, à la soumettre à l'épreuve d'un examen approfondi; et vouloir persuader à un tel homme qu'il se fait illusion, qu'il se trompe ou a été trompé, ce n'est, d'après l'expression trop juste de Genovesi, que chanter aux sourds. Ordinairement, non-seulement les aliénés, les fanatiques, les esclaves des préjugés de religion et de pays, mais les philosophes eux-mêmes, qui se vantent de n'adopter comme vrai que ce que la froide raison et la conscience éclairée leur présentent comme vrai, regardent, au contraire, comme étant dans l'erreur quiconque veut les convaincre d'erreur, et rien n'est plus juste. La question demeurant entre deux sectes, deux écoles, deux individus, qui, d'après le principe fondamental du dogmatisme, ne reconnaissent et ne doivent reconnaître aucune autorité extérieure à laquelle on soit obligé de se soumettre, et qui, d'après la grande prescription du code dogmatiste, ont 2in droit égal, qui leur est donné par la nature, de croire à leur propre raison plutôt qu^à celle d' autrui; ils ont aussi un droit égal, qui leur est donné par la nature, de s'appeler réciproquement fous, de s'accuser réciproquement d'erreur, de préjugé, d'illusion, et , enfin, de garder chacun, comme sincère et réelle, sa propre évidence, et de se croire en possession légitime de la certitude.