DOGMATISME. INUTILITÉ DE SES CRITERIUMS
En second lieu, y pensez-vous, messieurs les dogmatistes, de parler de la nécessité du témoignage extérieur, pour que l'homme aux fausses évidences s'aperçoive de leur fausseté et se détermine à les redresser? C'est renier le dogmatisme, qui n'est que la doctrine de la certitude, faisant abstraction absolue de l'existence d'autres hommes, et se retranchant sur des moyens purement et exclusivement individuels. C'est reconnaître la nécessité du sens commun, pour juger le cas où il faut recourir aux critériums additionnels, et le proclamer, tout bonnement, le dernier juge de toute certitude.
Si donc l'homme du dogmatisme ne pense pas par lui-même, et ne doit pas même penser pu?' insinuation des autres^ à faire usage de ces critériums, ils sont complètement vains et inutiles.
§ 20. Deuxième raison pour laquelle les Critériums, du Dogmatisme sovt et seront toujours vains et ineptes, savoir : Parce que l'homme du Dogmatisme PEUT TOUJOURS SE TROMPER SUR l'USâGE QU'iL AURAIT FAIT DE CES CRITE- RIUMS, AUTANT QUE SUR LA VÉRITÉ DE SES PROPRES ÉVIDENCES. — Par SeS Cl^tC'
riums, le Dogmatisme nejait que compliquer davantage la question de la Certilude, mais il ne la résout pas.
Notre dogmatiste les aurait scrupuleusement observés, qu'il ne serait pas plus certain de la vérité de ses évidences, que s'il n'en avait pas observé un seul. Voilà la seconde raison de leur parfaite inutilité.
C'est un fait que, bien des fois, non-seulement on prend immédiatement pour vraie et solide une évidence fausse et apparente; mais encore qu'on croit s'en être exactement tenu, avant de l'admettre , à tous les critériums additionnels de la vraie certitude, tandis qu'on ne les a ni bien consultés, ni fidèlement suivis. Ce malheur n'arrive pas seulement au vulgaire et aux ignorants, qui, étrangers à la logique, ne peuvent pratiquer que d'une manière très-incomplète et très-imparfaite des règles dont ils n'ont qu'une idée très-confuse, fournie par la logique naturelle, ou dont ils n'ont pas la moindre idée ; il arrive bien plus souvent aux doctes et aux philosophes eux-mêmes, parce que, comme le leur reproche la logique cartésienne de Douai, ils sont plus confiants dans leurs propres lumières, plus attachés à leurs propres opinions, plus prompts à prononcer leurs jugenients sur
toute chose, et plus opiniâtres à les soutenir comme des vérités mathématiques (1). Gesont, en effet, les hommes les plus distingués par l'élévation de leur esprit et la richesse de leur savoir, ce sont les maîtres de la science humaine qui, dans le jugement du vrai, restent au-dessous du sens commun le plus vulgaire; ce sont les oracles de la raison qui raisonnent plus pitoyablement et enseignent les choses les plus déraisonnables et les plus absurdes. Car, comme l'a fait remarquer Cicéron, ce n'est pas des boutiques des ouvriers, mais des écoles des philosophes, que sont sorties les plus grandes extravagances et les plus funestes erreurs : Isihil est tamabsurdum, quod non dicatur ab aliquophilosophonnn.
Or un dogmatiste n'osera pas dire que les Platon, par exemple, les Aristote, les Zenon, les Cicéron, les Bacon, les Descartes, les Malebranche, n'ont pas eux-mêmes consulté les règles de ia logique qu'ils ont octroyées dans leurs écrits, et dont ils ont si chaleureusement recommandé aux autres l'observation. Si donc, malgré leur zèle à observer ces règles, ils se sont si souvent et si grossièrement trompés, de deux choses l'une : ou ces règles logiques leur ont fait défaut, précisément à cause de leur trop grand nombre ou de leur diftlculté; ou ils ont fait défaut aux règles logiques, en croyant les avoir scrupuleusement pratiquées, tandis qu'ils les ont mal observées ou ne les ont pas observées du tout.
Mais, encore une fois, si de tels hommes se sont fait illusion dans l'usage de ces préceptes, à plus forte raison doit-on admettre que le vulgaire des hommes, fussent-ils dogmatistes, peuvent se tromper sur le même point, et croire qu'ils ont fait un usage légitime de leur raison, et se sont parfaitement conformés aux règles du vrai.
Une idée qui se met de travers dans l'intellect ; un principe faux qu'on prend pour vrai ; un jugement qui, l'habitude l'ayant
(1) « Homines praeseitim docli, ubi semel aliquod tulerint jndicium, illiid « vulgo liabeut pro veritate rata et iiiconcussa, sive intérim mature, sivc prae- « cipitauter judicaveriiit ; neque tumn placitum iiovo posîea subjicimit exa- « mini : sed omnes inteiïdunt ingenii nervos ut hoc suu:n placitum ab ornai « adversariorum impetu protegant {Logica Douacensis). »
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fait passer en nature^ se présente à l'esprit comme un axiome ou dictamen infaillible de la raison droite ; un rapport qu'on méconnaît; l'amphibologique signification d'un mot à laquelle on ne fait pas attention; un jeu de Timagination qu'on prend pour une conception de l'intellect; l'intérêt du cœur, qui, bien souvent détermine notre consentement avec plus de force que l'évidence de l'esprit; une seule de tant de centaines de lois cache à la raison, dans le moment où la raison en a le plus besoin, l'infidélité de la mémoire ou le défaut de perspicacité ; une seule enfin de ces causes, jointe à la contiance en soi-même que l'habitude de raisonner inspire insensiblement aux esprits les plus modestes, suftit pour faire croire, même aux hommes les plus exercés à l'usage de la démonstration , et les plus consciencieux dans la recherche du vrai, que, dans le jugement de l'évidence, ils ont observé religieusement toutes les règles du raisonnement; qu'ils ont bien raisonné, tandis que, par une méprise involontaire, ils ont failli à quelques-unes des multiples et difficiles conditions d'un bon raisonnement, et qu'ils ont mal raisonné.
Les dogmatistes se garderont bien de dire que , dans ces cas, l'opposition unanime et constante de ceux qui sont des juges compétents sur la matière dont il s'agit, et qui crient : «Au « paralogisme ! au sophisme ! à l'illusion ! » doit inspirer au philosophe , que l'orgueil n'aveugle pas , une certaine défiance de la sincérité de son évidence, et le déterminer à soumettre à un examen plus sévère son opinion. Ce serait, encore une fois, affirmer « qu'en cas de conflit, l'évidence commune doit Pemporter sur l'évidence privée; que chacun doit admettre comme certainement évident tout ce qui, après un examen sérieux, lui paraît tel ; mais, l'' avec la condition tacite ou expresse que la même chose soit également évidente pour les autres ; et 2° avec la disposition intérieure de renoncer à son évidence , et de se dire trompé dans ses intuitions privées et dans ses raisonnements individuels, lorsqu'ils sont en contradiction manifeste avec les intuitions et les raisonnements communs. Et ce serait abjurer le dogmatisme et accepter la théorie du sens conmiun.
Mais, si l'on insiste sur le principe cartésien ; « Qu'en pré- « sence du témoignage de V évidence propre, on ne doit tenir au- « cun compte de l'évidence opposée des autres , pas plus que
« s'ils n'existaient pas : Nescio ullos nnquam homines ante me c( exstitisse, necproinde ipsorum aucioritate moveor ; » si Ton prétend toujours qu'en fait crévidence on doit s'en rapporter à soi-même^ tant par rapport au jugement immédiat de l'évidence même , que par rapport au jugement d'avoir exactement rempli toutes les conditions pour l'obtenir : on donne à chacun le droit de se moquer des opinions des autres, et , s'il se trompe, de demeurer ferme dans son erreur.
Ainsi ^ en inventant d'autres conditions, d'autres critériums^ pour soutenir l'édifice chancelant du critérium de la perception claire q\ distincte, au lieu de résoudre la difficulté, le Dogmatisme, d'abord, n'a fait que l'entourer de difficultés nouvelles, et ajouter la contradiction à l'erreur. Car, en prescrivant des lois et des signes distinctifs de la vraie évidence, il reconnaît, par ce seul fait, que la raison peut bien se tromper, en prenant pour vraie une fausse évidence; mais, en promettant aux chercheurs de la vérité qu'ils la trouveront certainement, au bout du chemin qu'ils ont hérissé de tant de lois et de préceptes logiques, ils accordent à la raison de chacun rinfaillibilité touchant le jugement des signes de l'évidence, tandis qu'ils lui contestent l'infaillibilité touchant le jugement de l'évidence même. Or ceci est une contradiction flagrante. En effet, il est évident que cette même raison privée, qui peut se tromper, en prenant pour vraiment évident ce qui ne l'est pas, peut bien, par les mêmes causes, se tromper aussi, en croyant avoir observé exactement toutes les lois multiples de la vraie évidence, qu'elle n'a pas observées.
En second lieu, par ce luxe de critériums additionnels de sa création, le Dogmatisme ne résout pas le problème, il ne fait que le déplacer. La même nécessité qu'il admet, de certains signes ou critériums pour s'assurer de la vraie évidence , subsiste toujours , pour s'assurer d'avoir exactement consulté et suivi ces critériums de l'évidence. Car, dans les deux cas, dans les deux jugements, l'intellect peut également se tromper et se faire illusion.
Vous avez donc beau multiplier à linfîni les critériums du critérium, et en former une longue chaîne, de manière que l'un soit signe certain de l'autre : dès l'instant où vous laissez à la même raison le jugement de toute cette série de critériums ,
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et que cette raison, que vous reconnaissez faillible dans le jugement du premier, l'est aussi toujours dans le jugement du dernier de vos critériums , vous ne faites que prolonger le procès, le traduire, par des appellations sans fin , d'un tribunal à un autre, sans qu'il soit jamais jugé en dernier ressort. Vous ne faites que placer plus loin la nécessité d'un dernier critérium absolu et infaillible. Vous ne faites qu'établir tous vos critériums du critérium sur le même fondement, que vous reconnaissez faillible, sous un certain rapport, et qui, conséquemment, l'est nécessairement aussi sous d'autres. Toutes vos prescriptions, vos lois, vos règles logiques, si nombreuses, ne font qu'embrouiller davantage la question, la plonger, l'étouffer dans un chaos de conditions inexécutables, et incapables de produire une certitude solide et sincère. Vous ne faites que conduire vos dupes , par un sentier plus long et plus escarpé, toujours au scepticisme. C'est à quoi peuvent uniquement servir, et à quoi ont servi, jusqu'ici, vos critériums additionnels. Voyez donc s'ils ne sont pas, au moins, complètement inutiles.
§ 21. Une dernière preuve de Vinutilîté et de la fausseté du dogmatisme avec tous ses critériums additionnels, c'est la contradiction perpétuelle dans laquelle il tombe et sa parenté avec le protestantisme^ qui est le plus grand système d'erreur.
Voilà les critériums de la certitude, qu'après de longues recherches, les dogmatistes les plus zélés, les plus habiles, les plus exercés, ont su jusqu'ici imaginer et offrir au genre humain. Ce sont des critériums qui ont toujours besoin d'autres critériums; ou plutôt ce sont des aveux, plus ou moins francs, plus ou moins explicites : Que l'intellect de l'homme isolé, s'appuyant exclusivement sur lui-même; ne suivant que ses «ew/es lumières; ne comptant que sur ses seules forces; ne consultant que ses seules expériences, ne saurait discerner, d'une manière assurée et certaine, les vraies et les fausses évidences, et que la logique elle-même ne saurait lui fournir aucun critérium de la certitude qui soit praticable, solide, sincère et fidèle.
Or, c'est un fait, que cette légèreté à affirmer, à établir, à promettre de grandes et belles choses, et cette désinvolture im-
pudente à nier ce qu'on a affirmé, à détruire ce qu'on a établi , à rétracter ce qu'on a promis; que ce perpétuel cercle vicieux de principes qui se supposent mutuellement et ne produisent aucune conséquence; et que cet amas confus d'idées non idéales, de conceptions non concevables, de règles très-irrégulières, d'évidences non évidentes, de pratiques non praticables, de distinctions qui ne distinguent pas , de remèdes qui ne remédient pas; ce chaos de pitoyables contradictions, de sophismes, d'absurdités, que nous avons relevés dans les théories des dogmatistes que nous venons d'examiner, se trouvent répétés, sans rien de plus et rien de moins, dans tous les Cours de logique de la même école, qu'on fabrique et qu'on débite de nos jours.
Voilà donc le dogmatisme de tous les temps, nous apprenant lui-même qu'en plaçant, comme il le fait, exclusivement , dans l'évidence individuelle et privée de chacun, le fondement de la certitude, on ne peut nullement obtenir le critérium sûr de la vraie évidence ni à'intuiiion ni de démonstration, et qu'on a beau tourner de toutes les manières la question, on a beau multiplier à l'infini les canons et les règles , tant qu'on ne se résigne pas à reconnaître la dépendance de l'évidence des individus, de l'évidence de tous; tant qu'on se retranche exclusivement en soi-même, on ne se trouvera qu'en présence du gouffre du scepticisme, au lieu de rencontrer le critérium de la certitude.
Enfin, une dernière preuve que le Dogmatisme n'est que le plus vaste système d'erreur, dans l'ordre philosophique , se trouve dans ses rapports intimes , dans sa parenté réelle, dans sa ressemblance parfaite avec le protestantisme, le plus vaste système d'erreur dans Tordre religieux. Ils ne sont pas suspects, les écrivains qui, de nos jours, ont reconnu et proclamé tout haut ces rapports, cette parenté et cette ressemblance. Personne n'ignore que les saint-simoniens, qui , pour être les matérialistes de la plus sale espèce, n'en sont pas moins, comme ils s'en sont glorifiés, de vrais dogmatistes et des enfants légitimes et naturels de Descartes, n'ont cessé de répéter, dans leur journal le Globe, ces mots devenus célèbres ; « Grâce à Descartes, nous « sommes tous protestants en philosophie; comme, grâce à Lu- G ther, nous sommes tous philosophes en reUgion. » Rien n'est plus \Tai.