INTRODUCTION
§ 1. Ignorance de notre siècle concernant la Vérité, la Raison et la Philosophie.— Pitoyables définitions de la Philosophie^ données par V école cartésienne.
\jELUi qui oserait affirmer aujourd'hui que le dix-neuvième siècle, qui se croit le siècle par excellence de la science et de la raison , ne sait même pas ce qu'est la raison , ce qu'est la science; cet homme-là, tout en risquant de se faire lapider, n'en dirait pas moins une triste mais pure et exacte vérité.
C'est qu'à certaines épocjnes, et dans certaines conditions de la société, il arrive très-souvent que les choses dont on parle, dont on se pavane, et dont on se glorifie le plus, sont précisément celles qu'on connaît, qu'on comprend et qu'on possède le moins. Notre siècle en est là, par rapport à ce qu'on appelle la science de la vérité et de la raison, ou la Philosophie.
Dans les classes les moins lettrées comme parmi les savants, au salon comme à l'école, dans la boutique comme à l'académie, il n'est question que de la raison de la philosophie, et de la philosophie de la raison. Tout le monde, la femme, l'ouvrier, le cabaretier, le cocher de fiacre, tout, en un mot, ce qui lit M. Cousin, M. Proudhon, M. Simon, M. Renan, la Revue des Deux-Mondes y les Débats ^ le Siècle et le Charivari, se targue de la liberté et de l'indépendance de son esprit, et veut passer pour philosophe rationaliste : comme, au dernier siècle, on tenait partout et par-dessus tout à paraître rationaliste-philosophe.
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2 préàmsule de la. philosophie, introduction.
Cependant il n'est pas facile de rencontrer, non-seulement parmi les dilettanti qui font de la philosophie par goût, par vanité, par délassement ou par plaisanterie, mais aussi parmi les professeurs qui l'enseignent par zèle, par métier ou par devoir, quelqu'un qui sache au juste ce qu'elle est, quelle en est l'origine, et à quel usage elle sert; et si, avant d'entamer une discussion quelconque avec les amateurs, les fabricants et les vendeurs de cette science, vous leur demandiez : « Qu'est-ce que la pliilosophie ? » vous les-mettriez dans un véritable embarras.
Surtout qu'on n'ait pas l'indiscrétion, je dirais presque la cruauté, de forcer ces grands raisonneurs, -ces maîtres zélés, ces partisans de la vérité quand même, à dire ce qu'est la vérité, ce qu'est la raison; car il est positif que ce sont précisément les choses qu'ils savent le moins : on les ferait donc rougir, en leur imposant cette nécessité. «La vérité, la vérité,» vous répondraient-ils avec colère , « mais tout le monde sait ce qu'est la «vérité; qui ne connaît aujourd'hui la vérité?» Sur quoi on pourrait leur répondre: «Il est possible que tout le monde au- « jourd'hui connaisse la vérité, mais il faut toujours en excepter « deux individus : moi, qui vous demande ce qu'est la vérité ; et « vous, qui ne savez pas répondre à cette question. »
Quant à savoir, de la part de nos grands rationalistes, ce qu'est la raison, c'est chose plus difficile encore. Car la raison pour les uns n'est qu'une forme, pour les autres qu'une faculté, pour ceux-ci c'est un instinct^ pour ceux-là c'est une lumière. Tantôt c'est la lumière éclairant l'homme, tantôt c'est l'homme créant la lumière. A l'est de l'Europe c'est \m. principe, à l'ouest c'est un éclair, au nord c'est un mouvement, au sud c'est une nécessité. En Angleterre c'est Vêtre; en France c'est V homme; en Allemagne c'est Dieu. Nous avons sous les yeux plusieurs définitions de la raison, tirée* des écrits de ces messieurs, et soutenues, chacune d'elles, comme la plus raisonnable par son auteur, et dans lesquelles ce qu'il y a de plus évident, c'est que les rationalistes de toutes les nuances en sont encore à s'entendre entre eux, ce qui semble ne pas devoir s'effectuer de sitôt, sur la nature de la raison, dont cependant ils s'attribuent la mission, reçue d'en haut, de prêcher la valeur, de soutenir la dignité et même la divinité, et d'être les pontifes et les prophètes.