‹ La philosophie chrétienne (volume 3)Chapitre 76 sur 76 · VRAI BUT DE LA PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

VRAI BUT DE LA PHILOSOPHIE

êtres , de leurs rapports en particulier. C'est pourquoi on la fait étudier la première, et avant toute science spéciale.

C'est là la vraie notion de la philosophie; c'est donc en donner une idée fausse que la définir la science de la raison , la connaissance ou la recherche , ou l'étude de la vérité, ou bien la CONNAISSANCE dcs êtrcs ou de leurs rapports. La philosophie est science; toute science implique la connaissance des choses par leurs cames. La philosophie n'est donc pas la simple connaissance de la véi'ité^ mais la connaissance approfondie, la connaissance scientifique des choses dont elle s'occupe.

En effet, on ne saurait assez le répéter, de môme que tout chrétien, qui a bien appris son catéchisme, connaît et croit, sur le témoignage infaillible de l'Église, aussi complètement et aussi fermement que le })lns grand théologien, les vérités révélées qui font le sujet de la théologie; de même tout homme qui a reçu renseignement social connaît et croit, sur le témoignage du consentement universel de Phumanité , aussi complètement et aussi fermement que le phis grand philosophe, Dieu et ses attributs, l'homme, son origine et sa destinée, la loi naturelle et ses obligations, l'esprit et la matière et leurs propriétés essentielles, en un mot, les vérités naturelles qui sont le sujet de la philosophie. Ce qui fait le théologien et le philosophe n'est donc pas qu'ils connaissent un plus grand nombre de vérités que le simple fidèle et Fhomme du peuple, mais qu'ils connaissent les mêmes vérités d'une différente manière. C'est que le théologien et le philosophe savent en surplus faire ce que le simple fidèle etriiomme du peuple ne peuvent iaire, c'est-à-dire, se rendre compte des vérités qu'ils connaissent, les expliquer, les démontrer, les défendre, les enseigner. Comme donc la théologie n'apprend rien , ne saurait rien apprendre au théologien au-dessus de ce qui est connu par tout le monde dans l'Église j ainsi la philosophie n'apprend rien , ne saurait rien apprendre à l'honune au-dessus de ce qui est connu par tout le monde dans l'humanité. Et comme la théologie n'est pas ht connaissance , mais la science des vérités révélées, la philosophie n'est pas non plus la connaissance, mais la science des vérités naturelles. Voilà l'idée que, en entreprenant i'etuiie de la philosophie, on doit se former de sa nature et de son essence. Voici niainlenant ce qu'on doit penser du

but qui lui est propre, de son importance et de sa nécessité. c( La fin, dit Aristote, est la règle de tout le reste : Finis est

a régula cifterorum.)) Car il est impossible d'opérer droitement et d'une manière régulière et arrêtée, si Pon n'a pas devant les yeux un but déterminé de son opération. De même donc que si l'on n'a pas un point fixe pour terme de son chemin, on ne marche pas, mais on erre çà et là, et on finit par s'égarer dans le monde des corps; de même, silon n'a pas une fin connue de ses recherches intellectuelles, de ses raisonnements, de ses discours^ on ne progresse pas, mais on vague, on va de côté et d'autre à l'aventure, et l'on finit par se perdre dans le monde des idées. Aussi, Tune des causes des errements déplorables des philosophes modernes, c'est qu'ils ont perdu de vue, qu'ils ignorent ou veulent ignorer le but véritable de la philosophie.

Depuis que le protestantisme, ayant envahi toutes les sciences inteUectuelles , morales, poHtiques, en a faussé tous les principes, corrompu toutes les idées ; non-seulement pour les philosophes protestants Hoffmann et Heineccius, mais pour les philosophes catholiques aussi, comme le rôle naturel de la philosophie n'est que la connaissance rationnelle de la vérité (1), son but final n^est que la félicité de l'homme. Le P. Goudin est làdessus aussi explicite et aussi formel que l'auteur de la triste Philosophie de Lyon. A les entendre, l'étude de la philosophie non-seulement est nécessaire à l'homme : 1° en tant qu'homme; 2° en tant que citoyen; et 3° en tant que chrétien (sic) ; mais c'est encore la condition sine qua non de la félicité de l'homme DANS ce monde et DANS l'autre. D'où il suit que, d'une part, le bonheur étant la fin de tous les hommes, tous les hommes devraient, sous peine de manquer leur fin, devenir philosophes; et que, d'autre part, se trouvant, parleur condition naturelle, dans l'impossibilité physique d'étudier la philosophie, tous, un très-petit nombre excepté, seraient, de par la nature même, ex-

lus impitoyablement du bonheur dans le temps et dans l'éternité, et que Dieu aurait assigné au genre humain une fin qu'il ne pourrait jamais atteindre. Rien n'est donc plus inepte, plus ab-

(1) «' QiiiJquid ratiociuio cOjjuoscitur, hoc pliilosophicum [Pliilosoph. Litgd., t. T, p. 11, î?î itota). »

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surde et mémo plus impie qu'une pareille doctrine, et rien n'est plus regrettable que de voir des professeurs catholiques, et môme des prêtres, l'enseigner à la jeunesse chrétienne.

Il n'est pas étonnant que, ainsi que le prouve Touvrage de Cicéron des Fins, de Finibus, les anciens philosophes païens aient fait de la philosophie la condition nécessaire de la conquête du bonheur de rhomme. Ne voulant pas accepter comme règle de foi les traditions universelles et constantes de l'humanité, quoiqu'ils en aient constaté l'existence et leur aient rendu d'éclatants hommages, et ïïq pouvant pas non plus admettre comme vérités les extravagances, les absurdités du paganisme, il ne leur restait que d'aller demander aux spéculations, aux rêves de leur raison, ce qu'ils devaient croire sur Torigine de Thomme, sur la règle des mœurs, sur les récompenses delà vertu etsurla félicité; et ils ont été logiques en appelant la philosophie « la maîtresse DELA VIE et LA SOURCE DE TOUT BONHEUR : magistram vUx , foutem beatitudinis.

Les philosophes protestants, sans être moins coupables, ont été, eux aussi, très-logiques d'avoir exhumé, en pleine lumière du christianisme, cette doctrine ténébreuse touchant les rapports de la philosophie avec le bonheur de l'homme. Ayant commencé par abjurer les croyances universelles et constantes de l'Église, comme les philosophes païens avaient commencé par abjurer celles de l'humanité; et ayant posé en principe: « Qu'il ne faut « admettre, comme vérité divinement révélée, que ce qui paraît « tel à la raison de quiconque lit les livres saints; » ils ont ôté à la révélation tous ses caractères, l'unité, la perpétuité, Tuniversalité, la certitude, et ne lui ont laissé d'autre force obligatoire, d'autre garantie de vérité, que celles qu'elle peutemprunt'a^ aux fausses lueurs, aux caprices du jugement particulier. Dès lors le christianisme entier est devenu un système philosophique, triste jouet de toutes les fantaisies humaines. Dès lors il y eut, parmi les vrais protestants, sur chaque dogme, autant d'opinions différentes que d'individus. Dès lors rien ne fut plus certainement vrai de manière à pouvoir réunir les esprits dans Tunité d'une même croyance, et le symbole cessa de droit d'être la règle commune de la foi et de la conduite des peuples chrétiens, égtvrés dans les voies sans but de la Réforme. Voulant donc sauver,

au moins, la morale de ce vaste naufrage de toute vérité révélée, le protestantisme alla demander à la raison commune à tous les hommes, la règle de foi et de conduite qu'il ne trouva plus dans la foi commune de tous les chrétiens ; il commença à traiter de la morale, de son origine, de sa fm, au point de vue purement philosophique, et fit de la philosophie le moyen naturel à l'homme d'atteindre la vertu et le bonheur. Voilà la pensée qui a inspiré les grands travaux des protestants Grotius, Puffendorff , Wolff, Heneccius,Wattel, etc., sur un droit naturel fondé uniquement sur la raison, et par lesquels ces philosophes ont tout sécularisé, même la religion; ont fabriqué une religion naturelle, une morale naturelle, une félicité naturelle, comme dernière fin naturelle de l'homme , et ont établi , comme moyen unique de ces frêles constructions, les recherches intellectuelles de la philosophie.

Mais, pour les philosophes vraiment cathofiques qui croient que la loi de Dieu , dont rp]glise garde pur et entier le dépôt, renferme toute forme de sagesse, omnem sapientiae formam^ et que son observation est le moyen unique , le moyen sur d'atteindre le vrai bonheur pendant cette vie et après la mort: quoi de plus triste que de les voir, ces philosophes, se faire le triste et stupide écho des philosophes païens et des philosophes protestants, en nous parlant, eux aussi, de la philosophie comme de la vraie et unique source, ou de la vraie et unique école de la féhcité humaine ! Voilà qui est non-seulement surprenant, inepte, absurde au point de vue spéculatif, mais encore scandaleux et funeste au point de vue pratique; et on ne peut assez le déplorer, le condamner, le flétrir, au commencement d'un cours de philosophie chrétienne,

§ 2. Des FACULTÉS de Vhomme et des dignités de Vhumanité. — Leur différence et leur nombre. — Dignités nécessaires, — Mission de la philosophie. — Idées qu'il faut en donner à la jeunesse.

Il ne faut pas confondre les Facultés de Thomme avec les Diynitcs de l'humanité.

Les Facultés de Thomme , comme on le verra plus loin au Traité de l'âme, sont au nombre de douze; mais de ces douze fa-

FACULTÉS ]:t dignités. 199

cultes, neuf lui sont communes avec les formes substantielles des êtres inanimés et des êtres animés vivants, et trois seulement lui appartiennent en propre, et sont ses facultés spécifiques qui le distinguent de tout autre composé naturel ; ce sont : la faculté de comprenfJre, la faculté de raisonner et la faculté de vouloir.

Les Dignités de l'humanité ne sont que quatre; ce sont : la dignité Paternelle^ la dignité Royale, la dignité Sacerdotale Qi la dignité Prophétique ou Doctorale.

A Torigine de l'humanité, ces quatre dignités, propres à notre espèce, se sont trouvées réunies dans un seul et même individu, Adam (et plus tard Noé aussi) fut en même temps Père, Roi, Pontije^ Prophète ou Maître et Précepteur. Et puisque le Fils de Dieu fait homme a représenté, dans sa divine personne, l'humanité complète et parfaite, il a réuni en lui toutes ces dignités; il a été en même temps le Père , le Roi, le Pontife, le Prophète ou le Précepteur et le Maître par excellence de l'univers.

iMais lorsque Phumanité est passée de l'état domestique à l'état public (1), ces dignités ont été partagées entre différents personnages. Cependant il ne répugne pas , même dans la société à l'état public, que deux ou trois de ces dignités soient réunies dans le même homme, ou que l'homme revêtu d'une dignité supérieure exerce une dignité inférieure. Ainsi, rien ne s'oppose à ce que le Roi d'un graiid peuple soit en même temps Père de sa famille, et à ce que le Pontife universel soit en même temps Roi d'un État particulier, comme Melchisédech, qui était en même temps Roi de Salem et Grand-Prêtre du Dieu Teès-Haut : Melchlsedech rex Salem... eral sacerdos Deialli^simi {Gènes., XIV, 18) ; comme le pape est le souverain prêtre et le docteur de l'Église universelle, et en même temps le souverain temporel des États romains.

Ce qui répugne et ce qui est contraire aux lois naturelles de l'ordre social et de l'humanité, c'est que l'homme revêtu d'une dignité inférieure s'attribue les fonctions propres à une dignité supérieure ; que le simple père de famille tranche du roi, et que le roi d'un État usurpe les fonctions du pontificat suprême de l'enseignement universel ; comme l'ont fait les anciens Césars,

(1) Voyez notre ^ssai sur le pouvoir public»

et comme le font les rois et les empereurs pontifes, de nos jours.

Ainsi, que le pape soit roi, rien de plus simple et de plus naturel ; mais que le roi, par cela même qu'il est roi, se fasse pape et docteur , voilà ce qui est aussi absurde qu'impie, et même aussi ridicule qu'horrible et funeste.

Les dignités dont Dieu est Tauteur, comme il Test de nos facultés, sont aussi essentielles pour l'humanité que les trois facultés spécifiques que nous venons d'indiquer le sont pour chaque homme. Comme l'homme seul , parmi les êtres vivants, est animal raisonnable, ou bien un être animé doué d'intelligence, de raison et de volonté ; ainsi l'humanité seule, parmi les différentes agrégations d'êtres de la même espèce, est une agrégation d'êtres vivants, liés ensemble par des rapports intellectuels, moraux, surnaturels, par les rapports de l'autorité et de la puissance, de la révélation et de la foi; l'humanité seule est une agrégation d'êtres vivants possédant la paternilé,\a royauté, le sacerdoce et l'enseignement public [magisterium) ou le doctorat. Comme nul être animé n'est homme qu'en tant qu'il comprend, qu'il raisonne et qu'il veut ; de même nulle agrégation d'êtres vivants n'est humaine qu'en tant qu'elle se propage par \d. paternité, se conserve par la royauté, se sanctifie par le sacerdoce, s'éclaire par le doctorat. Bref, comme il est de l'essence de chaque homme d'être un composé animé qui comprend, qui raisonne, qui veut ; de même, il est de l'essence de toute société humaine d'être une agrégation formée par le pouvoir paternel, qui produit et maintient les individus et perpétue la famille ; par le pouvoir royal, qui met d'accord les individus et les familles et conserve l'État; par le pouvoir sacerdotal, qui réunit les individus, les familles et les États, dans l'unité de la même loi et du même culte, et forme la société religieuse, l'Église ; et par le pouvoir doctoral, qui préside à l'enseignement, à la propagation, à la défense, au maintien dans leur intégrité et dans leur pureté des vérités qui sont la règle de conduite de tous les individus de la race humaine, et le fondement de toute société. Sans le pouvoir paternel il n'y a pas de famille , sans le pouvoir politique il n'y a pas d'État ; sans le pouvoir religieux il n'y a pas d'Église ; et sans l'enseignement facile, gratuit, public de la vérité, il n'y a ni famille, ni État, ni Église, parce que la con-

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naissance de la mérité est la base première de toute société (1), et la condition essentielle de sa durée.

Certaines fonctions de la dignité paternelle sont inhérentes à la dignité royale et en font partie, parce que la royauté n'est que la paternité sur une grande échelle. Or, de même, la fonction d'enseigner est inhérente à la dignité sacerdotale, et en fait partie, parce que, médiation sublime entre l'homme et Dieu et entre Dieu et Phomme, et moyen divin par lequel la grâce et la vérité de Dieu sont distribuées aux hommes, le sacerdoce comprend l'enseignement dans toute sa plénitude (2). Mais il n'en est pas moins vrai que, comme la simple paternité est une dignité distincte delà royauté, de même le simple doctorat est une dignité distincte du sacerdoce (3).

Le crime est l'erreur dans l'action ; l'erreur est le crime dans la pensée. Tout crime implique une erreur, et toute erreur se traduit par un crime. Partout où il y a des hommes, il y a des passions, ou des tendances constantes, violentes de s'affranchir de la gêne de toute loi et du joug de tout devoir; il y a guerre permanente contre la justice qui est la loi de l'action, ou de ce qu'on peut faire, et contre la vérité qui est la loi de la pensée, ou de ce qu^on doit croire; il y a disposition pour le crime, l'ennemi de toute justice, et pour l'erreur, l'ennemie de toute vérité.

Mais la justice et la vérité sont les bases de toute société humaine, et nulle société humaine ne saurait exister là où l'erreur est libre d'effacer la vérité, et où le crime peut impunément

(i) En effet, en envoyant ses Apôtres dans le monde pour y établir l'Église, le Fils (ie Dieu leur ordonna de commencer pi.r l'enseignement : Emîtes in iniui' duni universum DOCHTK omnes génies (MaHh.). C'est que, comme saint Paul vient de nous le dire, enseigner, c'est engendrer; et, comme la vie physique naît de la génération, la vie intellectuelle résulte de l'enseignement.

(2) En disant aux Apôtres (et à leurs successeurs les Évêques) : « Enseignez « toutes les nations et baptisez-les, Docete omnes gentes, bapllzantes eos^ » Jésus- Christ a chargr^ les mêmrs hommes des fonctions du culte, qui comprennent la distribution de la grAce par 1rs sacrements, et de la fonction de répandre toute vérité par l'enseignement.

(3) Tout souverain pontife, chez les Juifs, était en mémo temps prophète ou docteur, interprétant infailliblement l'Écriture : Cum esset pontifex anni illius prophetavit (Joan.); mais tout prophète, ou voyant, ou docteur, n'était pas souverain pontife. Il en est de même chez les chrétiens.

fouler aux pieds la justice. De là, la nécessité évidente, pour tonte société, du pouvoir judiciaire s'appuyant sur la force du droit, et sur le droit, également évident, de la force des armes pour juger les actions, pour prévenir, pour effrayer, pour punir le crime et faire régner la justice et la paix dans Tordre civil ; enfin la nécessité du pouvoir doctoral, fondé sur l'autorité de la doctrine et sur la doctrine de l'autorité, pour juger les pensées, pour prévenir, pour effrayer, pour punir l'erreur, et faire régner la vérité et la vertu dans Tordre intellectuel et moral.

Les universités, non telles qu'elles sont aujourd'hui, des instruments d'oppression des intellects et des consciences, dans les mains du pouvoir civil; mais telles qu'elles étaient autrefois, des corps forts et puissants de leur soumission au pouvoir religieux, et veillant à ce que ni les hommes d'État, ni les particuliers ne pussent s'emparer de l'enseignement pour Tamoindrir, le fausser et le corrompre; les universités, dis-je, ainsi constituées par TÉglise, sont donc, pour toute société, nécessaires autant que les Palais de Justice; les écoles autant que les casernes et les citadelles; les docteurs autant que les magistrats; les vrais savants autant que les soldats; la théologie autant que la jurisprudence. Et comme la philosophie est l'introduction à toute science et la science des principes généraux de toutes sciences, son enseignement est autant nécessaire que Tenseignement de Tart militaire et de la science d'État.

Mais, qu'on le remarque hien, une telle nécessité n'est pas individuelle, mais sociale. S. Paul a dit : « Semblable au corps humain, composé de plusieurs membres, T'Église est une société composée de plusieurs rangs de personnes. Comme notre corps a des yeux, des mains et des pieds, TÉghse a des apôtres, des prophètes et des docteurs; mais il faut que notre corps ait des yeux, des mains et des pieds; il n'est pas nécessaire que chacun de nos membres soit œil, main ou pied; de même il faut que TÉglise ait des apôtres, des prophètes et des docteurs ; mais il n'est pas nécessaire que chaque membre de TÉglise soit apôtre, prophète ou docteur: Sicut corpus unum est et memhra habet muUa, ita et Christus... Vos estis corpus Christ t.. . quosdam qiiidem posuit Deus apostolos, secundo prophetas, tertio doctores... ISumquid omnes apostoli? ISnmquid omnesprophetœ? ISwnquid

omnes doctores (I, Corinth., 12)? 8. Thomas n'a fait que suivre et commenter S. Paul, lorsqu'il dit : « La doctrine sacrée (la « théologie) est nécessaire, non à chaque chrétien, mais à l'É- (( glise : Sacra doctrina est necessaria non quidem singulis, scd « Ecclesiœ. »

Il en est de même de la société civile. Elle a un besoin absolu des quatre dignités propres à Thumanité ; mais elle n'a pas besoin que chacun de ses membres en soit revêtu. Il faut de toute nécessité que la société ait des pères, des magistrats et des soldats, des prêtres et des docteurs; mais il n'est pas du tout nécessaire que chaque citoyen soit père, magisirat, soldat, prêtre, docteur; seules, les qualités spécifu/urs ou les facultés de nature sont nécessaires à V individu', les dignités ne sont nécessaires qu'à la société. Comme, pour être chrétien, il suffit d'être un homme baptisé, croyant, espérant et aimant, selon les lois du Christianisme; mais il n'est nullement nécessaire d'être ni apôtre, ni prophète, ni docteur : de même, pour être homme social, citoyen, il suffit d'être un composé animé, comprenant, raisonnant et voulant, d'après les lois de l'humanité et de la société civile; mais il n'est nullement nécessaire d'être ni père, ni roi, ni prêtre, ni savant. Et comme, pour être bon chrétien, on n'a pas besoin d'être théologien, de même, pour être homme de bien, on n'a pas besoin d'être philosophe.

Ainsi donc le tjonheur de Ihomme, dans cette vie et dans l'autre, n'est pour i ien dans l'enseignement et dans l'étude de la philosophie. La vertu du citoyen et la perfection du chrétien y sont plus étrangers encore. Sous ces rapports, on n'a rien à attendre de vrai, de réel, d'utile. Il faut chercher tout cela ailleurs, dans la connaissance et la pratique de la vraie religion où Dieu l'a placé ; et non dans la science où il ne se trouve pas. Nous en sommes fâché pour le P. Goudin et pour ceux qui, sur ce sujet, répètent sa doctrine sans savoir ce qu'ils disent: attribuer un pareil rôle à la philosophie, c'est n'y rien comprendre. C'est se tromper de la manière la plus grossière et la plus pitoyable sur sa nature, sa portée et son usage. C'est la fausser, et fausser en même temps l'esprit de ceux à qui on l'enseigne. C'est engager ces malheureux dans une voie fausse, et les trahir comme hommes, comme citoyens et comme chrétiens. C'est enfin faire de la

philosophie, à l'exemple des rationalistes, une religion, et méconnaître et compromettre également la religion et la philosophie*

Mais réserver à la philosophie le rôle de science, et de la première de toutes les sciences, dont l'enseignement et l'étude, nullement nécessaires pour chaque individu, seraient indispensables pour la société, c'est assigner un rôle réel, nécessaire, utile, honorifique pour cette science elle-même et pour ceux qui la professent, comme une fonction et une dignité sociales.

Il est certain, comme on Ta vu, que, indépendamment de tout enseignement scientifique, toute vérité brille aux yeux de tout homme dans toute société humaine : connue toute vérité révélée brille aux yeux de tout chrétien dans l'Église. C'est le soleil des intelligences que, comme le soleil des corps, Dieu fait lever sur les bons et sur les méchants [Matih., Y). C'est la lumière du Verbe qui éclaire, en différentes manières, tout homme venant en ce monde {Joan., l). Par conséquent, comme moyen de connaissance des vérités naturelles, la philosophie est aussi peu nécessaire à la société que la théologie l'est à TÉghse, comme moyen de connaissance des vérités révélées; mais il n'en est pas moins certain que, comme toute vertu est exposée aux attaques du vice, toute vérité est exposée aux attaques de l'erreur; et que, partout où il y a des hommes, on rencontre de faux savants (des philosophes combattant les vérités naturelles: comme partout où il y a des chrétiens, on rencontre de faux théologiens (des hérétiques) qui font la guerre aux vérités révélées-

Or, le moyen de défendre, d'affermir, de propager ces deux espèces de vérités, sans les connaître par leurs principes, par leurs causes, sans en posséder la connaissance scientifique ou la science, qui, en tant qu'elle se rapporte aux vérités générales de l'ordre naturel, s'appelle ^;/?//o5o;j/'<i>, et, en tant qu'elle a trait aux vérités générales de Tordre surnaturel, se nomme théoloyiet Le rôle donc de la philosophie, ou de la science des vérités naturelles, défendant, affermissant et répandant ces vérités dans la société, est aussi nécessaire, réel, solide, important, que le rôle de la théologie ou de la science des vérités surnaturelles, défendant, maintenant pures et entières ces vérités dans l'Église.

En outre, comme rien n'est plus honorable dans la société civile que la milice qui se dévoue au maintien de l'ordre, contre les ennemis intérieurs, à la défense du pays contre les ennemis extérieurs, et à l'agrandissement de l'État ; de même rien n'est plus honorable dans Tordre intellectuel que le doctorat qui se dévoue à la défense des croyances de l'humanité et de la foi do TÉglise, et à la propagation , à l'affermissement du règne de la vérité. Le doctorat est même d'autant plus noble que la milice, que celle-ci ne défend la société que contre les erreurs delà force, tandis que celui-là la défend contre la force bien autrement redoutable des erreurs; et que Fune ne combat que pour le bien-être, l'autre pour les principes ou l'existence de la société. Or la philosophie est l'initiation au doctorat et la base du doctorat. Rien n'est donc plus noble, plus honorable, que la profession du vrai savant, du vrai philosophe.

Voilà les idées que, dès le commencement de l'enseignement philosophique, il faut inoculer aux jeunes intelligences, sur l'objet, sur le but, sur l'usage de la philosophie, si on ne veut pas les tromper au lieu de les éclairer, les trahir au lieu de les instruire.

Il faut, d'abord, leur faire bien comprendre que, quoique la philosophie soit la science de la raison, on ne peut en entreprendre l'étude que par la foi. Car, comme nous l'avons évidemment démontré, tout raisonnement supposant, de toute nécessité, des principes connus, admis et crus comme certains, loin qu'on puisse croire sans raisonner, au contraire, pour raisonner il faut commencer par croire. Il faut leur laire bien comprendre que, pour tout élève chrétien abordant la philosophie, il ne s'agit pas de devoir abjurer, ou suspendre du moins, toutes les croyances qu'il a puisées dans l'enseignement social et dans l'enseignement religieux, sauf à les reprendre ensuite une à une, dans LA MESURE sclou laqucUc le raisonnement lui en aurait démontré la vérité. Car, se placer dans cet état de doute provisoire, par rapport à toute vérité, c'est se placer dans l'impossibilité d'atteindre aucune vérité. C'est se crever les yeux et éteindre toute la lumière afin de mieux voir. C'est se casser les jambes afin de mieux marcher. C^est tourner le dos à la vérité et la fuir, afin de pouvoir plus facilement la trouver et l'embrasser. Il faut

donc se bien garder d'autoriser toute raison de quinze ans à subordonner sa foi dans les plus importantes vérités, à la condition qu'elles lui soient rendues évidentes par le raisonnement, avec le risque très-probable qu^uie telle raison ne parvienne pas, à cause de sa faiblesse^ à atteindre une telle évidence, et de demeurer dans le doute, même par rapport à l'existence de Dieu et à l'immortalité de Tâme. C'est, du reste, ce qui arrive tous les jours dans les modernes écoles de philosophie. Au lieu de s'y être confirmée^ la jeunesse chrétienne n'en sort qu'ébranlée dans sa foi à ces grandes vérités. C'est par ce procédé qu'on y fabrique plus d'athées que de théistes, plus d'incrédules que de philosophes. En sorte que rien n'est, en même temps, plus inepte, plus absurde, plus funeste et plus impie que de commencer par la négation pour arriver à Taffirmation, que de commencer par le doute pour arriver à la certitude. Saint Augustin a donc eu bien raison d'établir, pour canon fondamental de toute science, cette maxime : a Croire est la condition essentielle pour apprendre; c( il n'appartient qu'aux doctes de peser les raisons de ce qu'on a croit : Discentem oportet credere , doctum expendere.y) {De iitilUafe credendi.)

En second lieu, il faut prévenir les jeunes élèves qui viennent vous demander de les faire des philosophes, que la philosophie n'apprend pas plus une seule vérité naturelle, ignorée de l'homme formé par renseignement social, que la théologie n'apprend une seule vérité révélée, ignorée du chrétien formé par l'enseignement religieux ; qu'à la fm de sa carrière philosophique, le jeune pliilosophe ne connaîtra pas un plus grand nombre de vérités naturelles que l'homme du peuple ayant les connaissances de l'homme; que le jeune théologien, à la fin de sa carrière théologique, ne connaîtra pas un plus grand nombre de vérités révélées, que le simple fidèle ayant les connaissances du chrétien ; que la philosophie n'apprei.d pas plus à ses élèves les vérités de l'existence de Dieu, de la création du monde, de l'immortalité de lame, de la réalité des corps, des obligations de la morale, et de l'éternité des récompenses réservées à la vertu et des peines qui attendent le vice dans la vie future, que la théologie n'api-rend aux siens les mystères de l'augus-e Trinité et de l'Incarnation, le nombre et l'effiaicité des sacrements et les lois

de l'Evangile ; et que non-seulement la connaissance, mais le degré de foi du philosophe aux vérités naturelles, ne dépend pas plus de ses progrès en philosophie, que le degré de foi du théologien aux vérités révélées, ne dépend de ses progrès en théologie ; que la philosophie ne donne pas la connaissance que tout homme possède, mais seulement la science que la majorité des hommes ne possède pas, des vérités naturelles ; comme la théologie ne donne pas la connaissance^ que tout chrétien possède, mais la science que la majorité des chrétiens ne possède pas, des vérités révélées; enfin que la philosophie n'enseigne que l'origine, les raisons, les causes, les conséquences , la nécessité, les avantages, les rapports des vérités naturelles connues par l'humanité entière, afin qu'on puisse s'en rendre compte, les démontrer, les développer, les appliquer, les défendre, les affermir, les propager pour l'avantage de Thumanité : comme fait la théologie ellemême, par rapport aux vérités surnaturelles, pour l'avantage de l'Église.

Enfin il faut bien avertir les jeunes étudiants delà philosophie que, dans cette étude, ils ne vont pas non plus trouver par euxmêmes les origines, les raisons, les causes, les démonstrations des vérités naturelles ; c'est-à-dire, qu'ils ne vont pas plus s'en donner la science qu'ils ne s'en sont donné la connaissance ; mais qu'ils en vont recevoir la science par les professeurs qui les enseignent, par les livres qu'on leur met dans les mains, comme ils en ont eu la connaissance par leurs parents et par leurs instituteurs. C'est ainsi que le jeune théologien ne va pas plus découvrir lui-même les origines, les raisons, les causes, les rapports, en un mot, la science des vérités révélées qu'il ne s'en est donné la connaissance , mais qu'il va en recevoir la science par ses maîtres, dans l'école, comme il en a reçu la connaissance en apprenant son catéchisme au sein de la famille.

Par cesleçons préliminaires, données auxjeunes étudiants, touchant la nature, le but, l'usage de la philosophie; au lieu d'en faire d'orgueilleux chercheurs de vérités qu'ils possèdent déjà, on en fait des apprentis dociles de connaissances qu'ils n'ont pas. On les met dans la vraie voie, dans la voie royale de toute science, la voie de l'humilité et de la défiance de soi-même. En même temps on fixe à leurs travaux un but solide, satisfaisant, su-

blime, je dirais presque divin. L'étude des raisons et des causes qu'on ne connaît pas, sachant les choses qu'on connaît, rerum cognoscere causas, est une étude autant sérieuse et utile que de cherche?' à connaître, par le raisonnement particulier, les vérités qu'on connaît par la loi commune de lliumanité, est une étude vaine, illusoire, ridicule, contradictoire, funeste. Rien n'est plus agréable ni plus heureux que de comprendre intimement, autant que possible, intus légère, ce dont on n'a qu'une simple connaissance purement extérieure et historique. Rien n'élève plus, ne fait plus grandir, ne perfectionne plus Tintelligence, que cette manière scientifique de connaître les choses. Rien n'est plus attrayant ni plus flatteur que la perspective de pouvoir un jour, en continuant de pareilles études et en pénétrant davantage dans la science des vérités connues, trouver d'autres preuves, d'autres applications, d'autres rapports de ces mêmes vérités ; être en état de les enseigner à son tour, de les défendre, de les propager, de les affermir dans l'esprit des masses, d^en devenir le docteur, Fapotre, l'évangéliste, et par là s'élever au-dessus du vulgaire, prendre place parmi ces esprits d'élite que la Sagesse incarnée a appelés le sel de la terre et la lumière du monde, et partager en quelque sorte la mission divine du Verbe de Dieu fait homme, qui est de rendre témoignage à la vérité : Ad hoc veni in mundum, ut testimoniuni perhibeam veritati {Joan,).

Oh ! si l'on inculquait à la jeunesse ces idées sur la nature, le but et l'usage de la philosophie, il n'en faudrait pas davantage pour Tenflammer d'une réelle et sainte ardeur de savoir, et pour faire de cette science de la démence, de l'incrédulité et de l'erreur, la science de la sagesse, de la foi et de la vérité !

FIK.

IHE INSTITUTE OF VF.^'^r 10 ELMSL- TORONTO l.

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