‹ La philosophie chrétienne (volume 3)Chapitre 75 sur 76 · ELLE DIFFÈRE DE LA. THÉOLOGIE. SON OBJET · texte numérisé non relu

ELLE DIFFÈRE DE LA. THÉOLOGIE. SON OBJET

causes propres aux choses, car chaque chose, selon l'ordre différent auquel elle appartient, a des raisons et des causes de son propre genre, et c'est d'après ces raisons et ces causes qu'on peut en disputer. Ainsi, par exemple, on ne puise les raisons et les causes des vérités de la foi qu'aux sources des révélations divines, transmises par l'Écriture et par la tradition, et définies par rÉglise. Les raisons et les causes des vérités mathématiques se déduisent des idées et des principes universels et des conceptions que la raison commune des hommes admet comme absolument certains, et qui forment à eux seuls la raison humaine. Enfin, les raisons et les causes des vérités phyisiques (si tant est que les faits de l'ordre matériel soient des vérités scientifiques plutôt que des notions historiques) se prennent des lois de la nature physique, des propriétés et des forces des corps que l'expérience et l'observation ont fait connaître.

Or ce sont ces raisons et ces causes, propres aux vérités de chaque ordre de connaissances, qui constituent les sciences diverses et engendrent les règles et les canons particuliers qu'on doit suivre dans chaque science. Car ce n'est pas, comme Laplace Fa rêvé, par des calculs arithmétiques qu'on doit chercher la certitude dans les choses morales , ni par des raisonnements purement métaphysiques qu^on doit chercher la certitude dans les choses physiques; mais c'est par les moyens propres à chaque ordre de vérités, disait Cicéron, qu'on doit traiter chaque chose, et ce n'est que par ces moyens qu'on peut atteindre la science certaine et même évidente de leur vérité : Propriis enim argumentis pertractanda unaquaque res est.

On peut donc philosopher des choses divines aussi bien que de toute autre chose , et cette philosophie des choses divines s'appelle Théologie; car ce qui distingue le docteur théologien du simple disciple de la foi, ce n'est pas que celui-là connaisse un plus grand nombre de dogmes et les croie d'une foi plus ferme et plus complète que celui-ci, puisque l'objet de la fui ou les vérités divinement révélées, et les motifs d'y croire , ou l'autorité divine parlant par l'Église, sont également les mêmes pour tous les chrétiens; les savants doivent, aussi bien que les plus simples fidèles , y soumettre avec la même plénitude de consentement, avec la même humiUté et le même amour, leur

intellect en l'hommage de la foi. La différence donc entre les maîtres de la science sacrée et les simples disciples de l'Évangile, est que, les uns et les autres connaissant et croyant de la même manière les mêmes vérités^ cependant seul le théologien en connaît les raisons et les causes qui leur sont propres ; lui seul sait en démontrer Torigine divine; lui seul sait les environner de preuves tirées des livres saints et de la tradition de l'Église ; lui seul sait les défendre contre les attaques des hérétiques ; lui seul peut indiquer ce qui,, dans chaque science, est conforme à la révélation, ou y est contraire; lui seul peut déduire d'autres vérités, des vérités ou des principes révélés, et en donner, en expliquer promptement les raisons; lui seul, en un mot, possède la science des choses divines, tandis que le simple chrétien n'en a que la simple connaissance.

La foi donc de tout docteur, quelque grand qu'il soit, est la même que celle du dernier des fidèles ; mais en assigner les sources, les motifs, les arguments et les démonstrations, n'appartient qu'au Maître de la science divine.

Une telle science est de la vraie philosophie touchant les choses divines.

Il en faut dire autant de la Jurisprudence. Le simple citoyen connaît ou doit connaître, autant qu'un jurisconsulte, les lois de son pays. La connaissance des lois civiles, au moins en général, appartient à tout le monde ; c'est pourquoi on les publie , et nulle loi n'oblige qu'après qu'elle a été suffisamment publiée. En quoi donc le maître en droit diffère-t-il de tous ceux qui ne le sont pas ? en ceci : que le maître en droit seul connaît l'origine, les principes, les raisons, les causes, Tobjet, la fm, l'importance, la portée, la force, la sanction des lois ; que, par conséquent, lui seul peut les interpréter, les expliquer, les soutenir, en faire l'application aux cas particuliers, en tirer des conséquences légitimes pour le maintien des droits des citoyens et pour le bien de PÉtat. C'est parce que, outre la connaissance historique des lois qui lui est commune avec tous les citoyens, le jurisconsulte en possède de plus la connaissance rationnelle, scientifique, et cette connaissance des lois constitue la vraie philosophie du droit.

Toutes les disciphnes libérales, la Littérature, l'Éloquence,

la Poésie, l'Histoire, aus^^i bien que les Arts libéraux et même mécaniques, peuvent être le sujet de la philosophie. Car ayant , eux aussi, leurs raisons, leurs causes, que le vulgaire ignore, on peut en avoir, outre la connaissance matérielle, la connaissance formelle, et ils peuvent être traités philosophiquement. C'est ce qu'ont fait Platon, Aristote, Cicéron, chez les anciens, et une foule de philosophes chez les modernes, jusqu'à Tauteur du Vrai, du Beau et du Bien, quoique rien ne soit moins vrai que le Vrai, rien n^ soit moins beau que le Beau , rien ne soit moins bon que le Bien de ce livre , et qu'on eût pu Fintituler avec plus de raison : Du Faux, du Laid et du Mal. C'est, au moins, ainsi qu'il en a paru à la congrégation de V Index.

Au commencement, on divisa la philosophie en trois parties : \di Logique^ Va Physique ç^iV Éthique, ou en philosophie rationnelle, naturelle, et morale. Il est vrai que ce fut Platon qui , le premier , introduisit cette division de la |)hilosophie chez les Grecs; mais, comme l'a fait remarquer saint Augustin, Platon ne fit que donner un nom nouveau à des choses très-anciennes; car, bien longtemps avant lui, partout la philosophie eut trois parties : la Physique, qui traitait de la nature de tous les êtres existants ou possibles, et de leurs propriétés, et qui, par conséquent, embrassait aussi les discussions sur Dieu et surTâme; YEthique, qui renfermait toute la science des mœurs et des devoirs de l'homme et du citoyen , et , dès lors, la science des lois ; la Logique, qui comprenait VIdéologie, ou la science des idées et des mots qui en sont l'expression, et la Dialectique, ou la science de distinguer la vérité de l'erreur, dans toutes les branches du savoir humain.

Comme les êtres sont ou actuellement existants , ou à Tétat de s\mp\e possibilité, et spirituels ou corporels; plus tard, la physique fut partagée en deux disciplines: la Métaphysique, qui traitait de la nature de l'être en général, et de toutes les choses spirituelles et abstraites, et la Physique, proprement dite, qui s'occupait spécialement de la nature et des propriétés des corps ^ et de toutes les choses qui tombent sous les sens.

La métaphysique et la physique (en tant que sciences) constituent la partie spéculative de la philosophie; car elles se bor-

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lient à fixer ce qu'on doit croire concernant les choses de l'ordre intellectuel ou physique, en tant qu'elles sont vraies. L'éthique est la partie pratique de la philosophie^ parce qu'elle traite des choses en tant qu'elles sont réalisables par l'action , ou en tant qu'elles sont bonnes. La logique est la partie rationnelle de la philosophie^ qui aide également l'esprit dans ses jugements des choses en tant qu'elles sont vraies et qu'on doit les croire^ et l'âme dans les actes de la volonté , en tant qu'ils sont bons et qu'on doit les pratiquer. Ainsi la partie spéculative de la philosophie se rapporte particulièrement à la faculté intelleciive, dont l'objet est le Vrai; la pratique , à la faculté appétitivp de l'âme ^ dont l'objet est le Bien; la rationnelle appartient à la faculté de raisonner, dont l'objet est la démonstration du Bien et du Vrai.

Aujourd'hui;, le nom de philosophie est réservé à Vétude des causes des êtres en général , des êtres existants ou possibles, spirituels ou matériels, touchant leur nature et leurs propriétés communes, et on donne un nom spécial à l'étude des causes des êtres, appartenant à une catégorie ou à un ordre particulier. Ainsi donc on appelle Théologie la science des êtres et de leurs rapports, dans l'ordre surnaturel; Physique, la science des êtres corporels; Médecine, la science des composés animés, considérés sous le rapport de la santé; Jurisprudence, Droit^Ie science des lois ou des rapports des êtres sociaux ; et ainsi des autres branches du savoir humain. En sorte que toute science est au fond de la philosophie ; mais la philosophie, ct)mme on l'entend de nos jours, n'est pas toutes les sciences, mais c'est la connaissance scifatifique, ou la science des êtres et de leurs rapports en GÉNÉRAL : Cognitio per causas, seu scientia entium eorumque relut ionu m in génère.

« La philosophie, dit le P. Buftier, est considérée comme « la prepartition nécessaire pour les sciences ultérieui^es et plus «déterminées ou pratiques, comme la théologie, lajurispru- « dence, la médecine, etc. : Pldlosophia habetur ut apparaius « necessarius ad ulter tores et operosiores scient ias : theologiarn, (k jurisprudentiam ^ medicinaui , etc. »

La philosophie est donc la clef, la préface de toutes les sciences. Car il faut avoir la science des êtres, de leurs rapports, de leurs propriétés eu général, avant d'aborder ia science des

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