BRUTES
Mais si, par cette vertu, l'âme sensitive de l'animal meut ses organes corporels et fait changer son corps de posture et de place , cette vertu est donc quelque chose de distinct du corps ; et, toute corporelle qu'elle soit, parce qu'elle a un rapport nécessaire au corps, et s'exerce par le corps sur des corps , elle n'est pas et ne peut être corps elle-même. Si elle était corps, de la même nature que le corps, une qualité inhérente du corps et une même chose avec le corps, ce serait le corps qui se mouvrait lui-même; et tous les corps jouiraient de la même faculté de se mouvoir par eux-mêmes : ce qui n'est ni ne peut être. Donc cette faculté est quelque chose d'incorporel, qui exclut toute espèce de corporéité de sa nature. Et dès lors l'àme sensitive de la brute , douée d'une telle faculté , et en disposant en maîtresse pour commander les mouvements du corps , est de toute nécessité incorporelle et immatérielle elle-même.
Les animaux ne se meuvent pas toujours ni dans une même direction. Leur mouvement est progressif, mais il n'est pas uniforme et permanent comme celui des astres. Les animaux aiment à se rendre en certains lieux, et se hâtent d'en quitter certains autres; ils cherchent avec transport certains objets, et en quittent d'autres avec horreur. Leur force de locomotion est donc
308 § 100, IMMATÉRIALITÉ DE l'aME SENSlflVE.
évidemment soumise à une loi, suit une règle^ obéit à une impulsion différente de la force de locomotion elle-même. Cette loi, cette règle, cette impulsion d'après laquelle la force de locomotion commande aux organes et exécute le mouvement, est ce que la scliolastique appelle fobce appétitive ou simplement I'appétit.
C'est, comme on le voit, une faculté diverse de la force locomotive; mais, comme elle en est le principe dirigeant et la condition &ine qua non, elle se rapporte à la force de locomotion , comme la fantaisie se rapporte au sens commun.
Le mot appctil se prend, connue on l'a vu (§ 64, pag. 45), en différents sens. Dans le langage famillier, appétit se dit particulièrement du désir de manger. Dans le langage philosophique, dans lequel on doit le prendre ici, le mot appéiit signifie tout autre chose.
Dans ce sens, Vappétit, en général, n'est que l'inclination pour une chose. Tout être a une inclination naturelle pour une autre chose à laquelle il est proportionné et qui se rapporte à son complément ou à la perfection de sa nature. De là celte belle pensée d'Origène : L'âme humaine appète la science, comme l'estomac les mets et la boisson, sicut siomachus cibum et poium ; et de là le canon de la philosophie scholastique : Que toute forme substantielle implique une inclination quelconque, quamlibet formam srquitur iticlinatio.
L'intellect est proportionné à tout l'intelligible, et c'est par l'intelligible qu'il se complète et se perfectionne. L'intellect a donc une inclination naturelle pour l'intelligible et pour tout ce qui s'y rapporte et en dépend. Il en est de même du sens, par rapport à tout le sensible.
Il y a donc deux espèces d'appétit : l'appétit intellectif, qui est le désir des choses intelligible'^ ou qui appartiennent à l'esprit ; et l'appétit sensitif, qui est le désir des choses sensibles ou qui touchent au corps.
Gomme l'ânic humaine est en même temps intellective et sensitive, elle a deux espèces d'incliiialions naturelles ou d'appétits. Elle a de commun avec les anges l'appétit intellectif, par lequel, en puissance pour l'inlini intelligible et aimable, elle aspire invinciblement à la possession de la vérité infinie, du bien