‹ La philosophie chrétienneChapitre 160 sur 249 · OBIGINE DIVINE DE L'AME HUMAINE · texte numérisé non relu

OBIGINE DIVINE DE L'AME HUMAINE

les formes substantielles des composés naturels. Car, tandis que la forme des composés inorganiques n'accomplit que trois actes, que la forme ou l'âme végétative n'en exerce que six, et que la forme ou l'âme scnsitive n'en exécute que neuf, seule l'âme humaine en réalise douze; elle seule vaut, à elle seule, toutes les autres formes, toutes les autres âmes; elle seule modifie la matière dans tous les sens ; elle seule réunit la manière d'être de tous les êtres , elle seule vit à la fois de toutes les vies, car elle seule dispose à la fois de la vertu végétative des plantes, de la vertu sensitive des brutes et de la vertu intellective des anges et de Dieu.

Là ne se borne pas sa grandeur. Par la dignité de son origine et par l'excellence de sa nature, elle s'élève encore plus haut au-dessus de toutes les formes et de toutes les âmes unies à un corps, que par la variété et la richesse de ses actes et que par la puissance de ses opérations; car elle jouit de trois privilèges, tous propres à elle, et que ne partagent nullement les autres âmes; ce sont : 1° le privilège de ne devoir son être qu'à l'immédiate action créatrice de Dieu; 2° le privilège d'être libre de toute contrainte, de toute nécessité , et de disposer en maîtresse d'elle-même ; et 3" le privilège de survivre à son corps : de manière qu'au lieu d'être enveloppée avec le corps dans son linceul de mort, c'est elle, au contraire, qui associe le corps à sa propre inmiortalité.

Voilà les trois grandes et sublimes prérogatives de l'âme de l'homme, qu'il nous reste à développer dans ce chapitre et dans les chapitres suivants, pour compléter notre Tbaité de l'ame. Commençons par nous assurer de la première de ces prérogatives, puisque c'est à elle que sont liées, et c'est d'elle que découlent les deux autres; et prouvons que, tandis que, d'après l'économie que Dieu a établie pour la continuation de son action créatrice, les âmes des brutes et des plantes, aussi bien que toutes les formes subsiantielles, ne sont pas créécf., mais enijendrca^ par la vertu que Dieu a donnée à la créature, seule notre âme n'est pas engendrée, mais créée, seule notre âme est l'œuvre immédiate du Dieu créateur, et reçoit son être par création.

On a vu combien la doctrine de Platon sur les idées est impie dans ses principes; elle ne l'est pas moins dans l'application qu'il en a faite aux formes des choses existantes. « Pour

l'ame des bbutes est engendbée. 421

Platon, dit saint ThomaS;, les formes unies à la matière, dans les composés naturels, ne dérivent que de formes siibsistantes sans la matière et hors de la matière, se glissant dans la matière, et faisant ce composé, ce corps, par participation; car il disait ; L'homme, aussi bien que le cheval et chaque être, subsistent immatériellement;et, en général, c'est de ces subsistances immatérielles que se forment les hommes, les chevaux et tous les êtres singuliers et sensibles. Cette formation n'a lieu qu'en tant que les susdites formes séparées s'impriment, en quelque sorte, sur la matière corporelle et y laissent leur ressemblance, par mode d'une espèce d'assimilation que Platon appelle participation. Ainsi, selon les platoniciens, les différentes séries des formes, unies à la matière, sont les copies de formes séparées de la matière; en sorte que la forme-cheval, séparée de la matière subsistante hors de la matière, et qui est la cause efficiente de tous les chevaux, est une chose bien distincte de la forme de chaque cheval. Au-dessus de cette même forme générale il y aurait aussi une vie générale qu'ils appelaient le par-soi-vie , cause de TOUTE VIE, et de plus encore ils admettaient une forme qu'ils nommaient le par-soi-êtbe, cause de tout ètbe (1). »

Encore si , par ce par-soi-vie , cause de toute vie, et par ce par-soi-êtbe, cause de tous les êtres, ils avaient entendu Dieu: c'eût été proclamer la vérité fondamentale de tout ordre, de toute religion, de toute philosophie, vérité reconnue et admise par la foi universelle et constante de l'humanité ; c'eût été parler en prophète le langage des Livres Saints, et faire vraiment du Moïse

(1) « Plato posuit formas, quœ sunt in maleria corpoiali, dcrivari a formis « sine niateria subsistentibus , per rnodum participationis cujusdam ; pone- « bat enim liominem imniaterialiter subsistcnteni, et siniiliter equuni, et si- « militer de aliis, ex quibus constituuntm- ha-c singularia sensibilia, secundum « quod in materia corporali remaiiet qusedam impressio ab illis l'ormis separatis, « per modum assimilationis ciijusdain, quain pariic^paiionemvocabat. Et se- « cund'jm ordinern formarum ponei ant plalonici ordinem substantiaruin sepa- « ratarum, puta quod una substantia separata est qua; est equus qua; est causa « omnium equorum : supra quam estquœdam vita separata quam dicebaiit ;îcr « se vitam et causam omnis vitœ, et ulterius quamdam formam quam nomi- « nabant ipsuiu esse, causam omnis esse (I p., q. 65, art. 4). »

422 § 118. ORIGINE DIVINE DE l'AME HUMAINE.

ntlicimnt. Mais le par-soi-vie et le par-sot-êtbe des Platoniciens n'étaient que de la même nature que leur par-soi-hommr et leur PAR-soi-CHEVAL : Per-se-homo, per-sp-eqvvs ; c'éiaienl des subsistances existantes, indépendamment de Dieu, dans la matière (pour Platon aussi éternelle que Dieu); des subsistances distinctes de Dieu, étrangères à Dieu, et auxquelles Dieu était complètement étranger, et qui ne tenaient nullement de Dieu leur existence et leur être. Les trois formes donc, les trois âmes que Platon attribuait à l'homme, n'étaient pas plus des créations divines, que les âmes des animaux et des plantes, et que toutes les formes substantielles des composés naturels ; ce n'était que cette forme séparée de toute matière et subsistante en ellemême; c'était le par -soi -homme, s'introduisant furtivement dans le ventre de la femelle, se frottant au fœtus, et y laissant son empreinte, comme le cachet laisse la sienne sur la cire qu'il touche ; c'était le par-soi-vie et le par-soi-ètbe, vivifiant l'homme et lui donnant trois différents modes d'être ou trois âmes. Pour Platon, Dieu n'était donc pour rien dans la création de l'âme ; c'était l'œuvre de ces substances immatérielles, de ces divinités de son invention, auxquelles ce philosophe attribuait le rôle de former tous les êtres existants , à l'entière exclusion du vrai Dieu. C'était aussi la doctrine de l'école de Zenon , et que les anciens appelaient la scélératesse des stoïciens : Stoicorum flagitium.

Avec la restauration de la philosophie païenne de Platon, dans ces derniers temps, cette inmiense erreur de l'origine de l'âme humaine par des causes secondes, s'est renouvelée dans bien des écoles chrétiennes. A de rares exceptions près, on y parle de l'âme intellective, comme si elle avait la même origine que lame sensitive.

Ignorante, superficielle et légère, la philosophie, même la moins mauvaise, qu'on enseigne de nos jours, n'attache qu'une importance fort secondaire à la question de l'origine de l'âme humaine. Mais la philosophie chrétienne s'en est sérieusement occupée. Et voici comment le grand athlète, le prince de cette philosophie, saint Thomas, a d'abord démontré que toutes les âmes purement sensitives ou végétatives, comme toutes les formes des composés naturels, sont directement produites par des

Page 1