LES CORPS D APBES LES ANCIE^'S ET DESCARTES
Parmi les naturalistes anciens, quelques-uns n'ont admis qu'un seul principe des choses natur(îlles. Ce principe, pour Thaïes, c'était l'^'rtw; pour Xénophane, la Tr^rre; pour Phérécide, l'yler; pour Hérachte, le Feu. D'autres ont pensé que les corps résultent de plusieurs éléments. D'après Parménide, ces éléments ne seraient que deux, l'Air et le Feu. Empédocles voulut qu'ils fussent quatre : la Terre, l'Eau, le Feu et l'Air; et, préludant à V Attraction et à la Répulsion, dont se glorifient tant les physiciens modernes, il y ajouta V Amitié, qui rapproche et unit les éléments entre eux, et V Opposition [lis), qui balance leurs tendances et leurs forces.
Selon Démocrite et Épicure, les choses naturelles sérient formées à! Atomes indivisibles, infinis par leur nombre, homogènes par leur nature, et ne différant entre eux que par la figure. Enfin, Anaxagore imagina que les atomes forment plusieurs espèces, essentiellement différentes l'une de l'autre par leur nature. Il existerait, selon lui, un nombre infini d'atomes-chair, un nombre infini d'atomes-sang, un nombre infini d'atomes-os, un nombre infini d'atomes-or, argent, fer, etc., ayant tous la force innée d'attirer à eux leurs semblables et de s'y unir ; et c'est de ces rapprochements et de ces unions, que résulteraient les différents corps et les parties qui les composent. C'est ce qu'on appelle VHomiomérie, ou le ST/stème des parties similaires cl' Anaxagore,
La fausseté de toutes ces hypothèses sauta aux yeux. D'abord, si les corps, fait observer saint Thomas, n'étaient formés que d'un seul élément homogène, ils ne différeraient entre eux que par les apparences, par un degré plus ou moins grand de condensation ou de raréfaction , et non par la diversité de leurs qualités substantielles, ce qui est contre l'expérience des faits, et le fait de l'expérience. Car, les choses naturelles diffèrent entre elles, non-seulement par rapport aux accidents, mais aussi par rapport à la substance. Le feu et l'eau, par exemple, sont des choses radicalement différentes, non-seulement par la figure, la couleur, le lieu qu'ils occupent, mais aussi par leurs propriétés, qui découlent immédiatement et nécessairement de leur essence. Le feu est essentiellement chaud et brûlant, l'eau, humide et rafraîchissante ; le feu tend à s'élever et à se répandre en haut ; l'eau, comme tous les fluides, cherche le niveau et le bas. Voilà donc IL 6
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des différences tout à fait essentielles. Or les choses qui diffèrent par l'essence, diffèrent par la substance aussi. Le feu et l'eau sont donc des choses substantiellement différentes. Dites la même chose de tous les corps naturels ; ils ne sont pas, ne peuvent être le résultat d'un élément unique, d'une unique et même substance.
Si, an contraire, les corps résultaient d'éléments différents par leur nature, et diversement combinés entre eux par le concours fortuit des atomes, ou bien par l'attraction d'affinité , ils se formeraient d'êtres préexistant en acte. Ils ne seraient donc que des agrégations ou des agglomérations accidentelles, et non des composés 'substantiels. Les opérations de la nature ne seraient qu'une illusion perpétuelle; rien ne s'y ferait réellement, n'y serait réellement engendre, car rien ne se fait substantiellement, rien n'est substantiellement engendré, qu'en tant qu'il passe de l'étal de substance en puissance, à l'état de substance en acte. Mais le passage de l'état d'accident en puissance à l'état d'accident en acte, n'est qu'une composition et une génération purement accidentelle.
Il n'y a eu qu'Aristote, parmi les anciens, qui ait connu et établi ce grand principe: « Que la formation et la génération des corps ne se fait, datis la nature et par la nature, que par lo passage de l'être en puissancG à l'être en acte.y> Mais,outre qu'il n'a pas, lui le premier, deviné cette théorie, mais qu'il l'a, comme celle sur l'âme, puisée aux livres des philosophes indiens, qui l'avaient, à leur tour, apprise à l'école du sens commun et de la tradition primitive, Aristote, en y mêlant quelque chose des bizarreries de l'esprit grec, a fait de cette théorie-vérité une théorie-erreur. Il a admis, comme l'on sait, que la matière première, dont se sont formés et se form^^nt toujours les corps naturels, est éternelle. Si elle est éternelle, elle est en acte ; car rien n'est plus en acte que ce qui existe de toute éternité. Ainsi, selon Arislote, la formation et la génération des corps résulteraient d'une matière en puissance par le mot, mais, par le fait, existant réellement en acte. Au fond donc, la doctrine d'Aristote ne différerait de celle des philosophes qui l'avaient précédé, que par la clarté de moins, et la contradiction de plus.
Les hypothèses fabriquées, à grands frais d'imagination par les
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naturalistes modernes, ne sont pas plus heureuses. Comme les anciens, ils forment deux écoles ou deux sectes : la première n'admet qu'un seul principe substantiel, en acte; la seconde reconnaît plusieurs principes substantiels et en acte, eux aussi, et servant de matière et de base à la formation des corps.
Le fondateur de la première de ces deux écoles a été Descartes. Nous ne nous arrêterons pas longuement sur sa théorie, parce que son auteur lui-même ne l'a donnée que comme un jeu, ayant prévenu ses lecteurs, avec une outrecuidance inconnue jusqu'à lui : « Qu'avec les particules de la matière subtile et le mouve- « ment, il allait, en jouant, fabriquer l'univers. » Et d'ailleurs, le raisonnement n'a plus rien à faire contre la doctrine des tourbillons cartésiens et des étranges phénomènes qui en seraient résultés, parce qu'elle a été depuis longtemps tuée par le ridicule et enterrée au Vaudeville.
Nous observerons seulement que c'est à cette école que se sont formées les fortes têtes qui, de nos jours, ont voulu jower, elles aussi, à la fabrique de r Univers. Car, pour Fourier, tout a été fait (on ne sait par qui) avec le principe de Vanimalilé : eu sorte que la terre, et le monde tout entier, n'est qu'un grand animal. On dirait que, sous ces couleurs, Fourier ait voulu peindre la nature et les dimensions de son individualité. Pour la Mennais c'est l'Éther, grande et incessante émanation de la substance divine, et renfermant à l'état latent l'électricité, la lumière et le calorique, qui fournit la substance de tous les êtres. Pour Pierre Leroux, rien iiest que par son identification avec Dieu. Pour Toureil, admettant Dieu comme une synihèse absolue, et l'homme comme son analyse, c'est de la synthèse de Dieu, analysé par l'homme, qu'est sorti l'univers. Le Principe universel de Tout, trouvé par le Courtier, n'est au fond que la matière, car l'humanité tout entière n'est sortie que du soleil; et si Dieu n'en est pas sorti, c'est qu'il n'existe pas. 11 est vrai que cet auteur nous parle de Vesprif, comme concourant à la formation des corps ; mais, puisqu'il n'attribue à l'esprit que des devoirs envers la matière, et ne réserve qu'à la matière toute domination et tout droit , son esprit, au service de la matière, n'est lui-même, au fond, que de la matière.
Dans sa Révélation nodvelle de la science physique, le
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malheureux Durand, qui en a tant voulu aux Newtoniens, qui, du reste, le lui ont rendu, a révélé au montle, qui ne s'en doute pas et ne lui en a su le moindre gré, que tout ce qui existe n'est que le développement d'une seule molécule d'oxygène, que Dieu, l'ayant un jour rencontrée sur son chemin, jeta dans l'espace, et qui, renfermant en elle-même les principes constitutifs de toute vitalité, s'est reproduite en elle-même et par elle-même, comme le polype d'eau douce, et a formé les étoiles, le soleil, le$ planètes et tous les êtres. Cette intervention si mesquine de la part de Dieu, dans la création du monde, ayant paru par trop ridicule à Makinloch, il n'en a pas voulu du tout; et, selon lui, c'est Y électricité (\\x\, ayant àomié-à\^matière éternelle trois existences successives, la première gazeuse^ la seconde /w?rfe, et la dernière solide, a fait le monde, sans que Dieu s'en soit mêlé le moins du monde.
Ainsi, pour Descartes, quoique ce soit la matière subtile qui aurait tout fait. Dieu aurait au moins créé la matière et lui aurait imprimé le mouvement; tandis que pour les naturalistes que nous venons de nommer, ou Dieu n'aurait rien créé du tout, ou il aurait formé le Tout de sa propre substance, même la matière, ou la matière aurait tout formé de son propre fonds, même Dieu. A cette exception près, ces songes-creux appartiennent tous à l'école cartésienne, pour laquelle toute la nature ne résulte que d'un élément unique, d'un unique principe ; et leurs systèmes — si l'on peut donner ce nom à des rêves d'esprits malades — ne sont que de tristes modifications des systèmes des anciens physiciens et de celui de Descartes, avec l'impiété de plus. Aussi, ils ont eu le même sort. L'esprit français, si frondeur, mais si juste, les a tous réunis dans un recueil intitulé l'Ahnanach des réformateurs. En vérité, c'est là la place, propre aux philosophes d'almanach.
Leibnitz a enseigné que les corps ne sont que des nombres, renfermant une infinité d'unités, et se résolvant dans ces mêmes unités, comme dans leurs derniers éléments ; il a appelé monades ces unités élémentaires des corps. C'est, comme on le voit, la doctrine de Pythagore, toute pure. Et puisque ces monades ne sont que des êtres simples , leur auteur a trouvé bon d'appeler monades tous les êtres simples, les âmes humaines, les anges et
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Dieu lui-même. Ainsi, pour ce philosophe, Dieu, les anges, les âmes humaines et les éléments des corps, partageant la même simplicité, seraient de la même nature. Voilà donc que ce Leibnitz, qui n'a eu rien moins que de l'admiration pour la physique de Descartes, se met à sa suite, en professant, lui aussi, la doctrine (absurde lorsqu'elle n'est pas impie) de l'unité du premier principe, du premier élément de tout ce qui existe. Cependant les monades leibnitziennes, qui composent les corps, auraient d'étranges quahtés qui leur sont toutes propres. 1° Elles sont douées d'une certaine vertu de représenter l'univers, mais .sans s'en apercevoir [sine adperceptione) . 2° Elles jouiraient d'une force intérieure qui serait la cause de tous les changements naturels. 3° Il n'y en aurait pas deux tout à fait ressemblantes. 4° Nulle monade ne peut jamais influer phijsiquement sur une autre, ce qui ne les empêche pas de s'unir physiquement, et de former des coT\}s physiques, etc., etc.
Quel spectacle que de voir un si grand esprit tombé si bas , et (comme l'a dit le jésuite P. Mako, son admirateur et son panégyriste) « entassant niaiseries sur niaiseries, absurdités sur absur- « dites, et finissant par ne pas s'entendre lui-même ! » Il faut donc penser que, par son système sur les principes des corps, le prince des philosophes allemands a voulu moins expliquer la matière que ^'ouer à l'esprit, à l'imitation de Descartes (I). Voilà donc les deux philosophes qui ont fait le plus parler d'eux, dans ces derniers temps, nous apprenant eux-mêmes qu'on ne doit point prendre au sérieux leurs systèmes sur la formation des corps, et que ce n'a été, de leur part , qu'un moyen comme un autre de se moquer de leurs lecteurs, au risque de les obliger à leur rendre avec usure plaisanterie pour plaisanterie, mépris pour mépris. Et voilà ce que les deux plus célèbres réformateurs de la science moderne, les deux fondateurs de la grande philosophie^ ont su trouver de mieux, pour remplacer la doctrine bar-
(1) En effet , dans une de ses lettres , publiée par le docte cardinal Gerdil, dans sou ouvrage l'Inlroduzione allô studio délia religione (p. 44 ), Leibnilz aurait dit : « Je suis étonné de voir que les savants ne se sont pas encore aper- " çus que l'opinion que j'ai soutenue dans ma Théodicée, sur les princijjes des « corps, n'est qu'un jeu que j'ai fait pour faire parade d'esprit {Ingenii vendi- « landi causa). »
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bare des scolastiqiies, sur les principes des choses naturelles! Cependant, le système des Monades n'en a pas moins fait son chemin. Gassendi, et, ce qui est plus surprenant, Newton luimême, s'y sont laissé prendre. Seulement les monades de Gassendi sont non étendues, indivisibles et pri\ées de toutes les autres propriétés de la matière, tandis que les atomes de Newton sont solides, ont une figure propre à eux ; mais, par une coïncidence fort singulière, elles ne peuvent jamais être divisées par une puissance naturelle, quelque grande qu'elle soit.
§ 70. Les modifications apportées au système des Monades de Leibnifz, par le P. Boscoicich, n'ont fait qu'en multiplier les contradictions et les absurdités. L'idéalisme et le scepticlsme en sortent nécessairement, et en sont sortis, en effet, en Allemagne, en Italie et partout où on le suit même de nos jours. — Les scolastiques ont eu bien raison de s'occuper sérieusement de la question de la composition des corps.
Mais voici quelque chose de plus étrange encore : le P. Mako, après avoir stigmatisé, comme on vient de l'entendre, le système des monades de Leibnitz, ne l'a pas moins suivi et soutenu luimême, comme l'unique et vrai système qu'on doive suivre et soutenir sur l'origine des corps.
Il est vrai qu'il ne l'a adopté que sous le bénéfice des modifications qu'y avait introduites le P. Boscowich, son confrère. Mais, plus poëte que philosophe, par les modifications qu'il a apportées au système des monades loibnitziennes, le P. Boscowich n'a fait que renchérir sur son idéalisme et sur son absurdité. Les monades modifiées par lui ne sont les principes des composés naturels qu'autant qu'on les admet douées d'une force attractive (\c prédilection, ipav laquelle les monades s'attirent mutuellement l'une l'autre ; et, en même temps, d'une force répulsive, qui les empêche d'en venir à un contact réel; car, n'ayant point de parties, elles ne sauraient s'unir sans se toucher en tout (in toto), c'est-à-dire sans se compénétrer , ce qui rendrait l'Étendue et le Continu impossibles.
Malheureux replâtrage de la doctrine d'Anaxagore sur les (affinités des substances, et de la doctrine d'Enipédocle sur les principes d'Amitié et d'Opposition, communs à tous les éléments, l'hypothèse boscowichienne n'a donc pas même la triste gloire