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CHAPITRE III

La classification des sciences,

D'après la loi des trois états, toutes nos^eonceptions, dans les différents ordres de connaissances, commencent par être théologiques, passent pa**la transition métaphysique, et finissent par devenir positives. Si cette évolution était dès à présent terminée, la philosophie que Comte veut fonder serait établie ipso Jacto. Mais nous n'en sommes pas là. Au contraire, les trois modes de penser théologique, métaphysique et positif, coexistent, encore aujourd'hui, dans les esprits même les plus cultivés. A des degrés divers, la « cohérence logique )) leur fait défaut à tous.

Même dans les sciences où la méthode positive est définitivement installée, et depuis longtemps, en physique et en chimie, par exemple, on relève encore des traces non douteuses de l'esprit métaphysique. A plus forte raison cet esprit se manifeste-t-il dans les sciences dites morales et sociales. Toutefois, cette « incohérence » ne saurait durer. Maintenant que l'esprit positif a pris pleine conscience de lui-même, il devient possible de procéder à une épuration systématique, qui le dégagera de tout mélange avec l'esprit théologique et métaphysique.

5 G LA PHILOSOPHIE d' AUGUSTE COMTE

Mais cette revue critique de l'ensemble du savoir humain n'est-elle pas une entreprise au-dessus des forces d'un homme ? — Par bonheur, la philosophie positive fournit elle-même un moyen d'alléger la tâche. Elle établit un ordre qui permet de déterminer sans trop de peine à quel degré de positivité est parvenue, jusqu'à présent, la conception d'une catégorie donnée de phénomènes. Comte appelle cet ordre la classification, ou, plus précisément la « hiérarchie positive » des sciences fondamentales. C'est « le plan qu'il suivra dans l'exposé de la philosophie positive *. »

Ce plan n'est pas un simple artifice destiné à rendre plus clair l'ensemble de la doctrine, et l'exposé plus facile, il n'est pas extérieur à l'œuvre. Il est né de l'esprit même de la philosophie positive ; il en exprime le principe sous une forme nouvelle. Il est le complément naturel de la loi des trois états. Comte le dit en propres termes. ce Les différentes braïuhes de nos connaissances n'ont pas dû parcourir d'une vitesse égale les trois grandes phases de leur développement, ni par conséquent arriver simultanément à l'état positif, il existe, sous ce rapport, un ordre invariable et nécessaire, que nos différents genres de conceptions ont suivi et dû suivre dans leur progression, et dont la considération exacte est le complément indispensable de la loi fondamentale énoncée précédemment2. »

Comte ne s'est donc pas posé, comme son contemporain Ampère, le problème logique de la classification des sciences dans leur ensemble. Il n'a pas cherché d'après quel principe on pourrait les ranger toutes dans

i. Cours, I, 46-47.

a. Cours, I, i4-i5.

un ordre où leurs rapports de subordination seraient observés. Il doute même qu'un tel principe existe. Quant à lui, il songe si peu à établir une classification complète des sciences, qu'il commence par en écarter le plus grand nombre. Il laisse d'abord de côté toutes les formes du savoir humain qui ont rapport à l'art, c'est-à-dire toutes les sciences appliquées, pratiques et techniques. Il met à part également toutes les sciences concrètes, telles que la zoologie, la minéralogie, la géographie, etc. Il ne fait entrer dans sa classification que les sciences théoriques et abstraites, c'est-à-dire celles qui n'ont d'autre but que la connaissance des lois, et qui étudient les phénomènes, abstraction faite des êtres concrets où ces phénomènes se présentent. Comte les nomme « fondamentales », parce que les autres les supposent, tandis v qu'elles ne supposent point les autres avant elles.

Ces sciences sont les seules dont la considération importe au but que Comte s'est proposé. Car pourquoi a-t-il besoin d'une classification des sciences ? C'est afin d'étudier l'ascension de l'esprit positif à travers les ordres successifs de phénomènes. Il n'a que faire, pour cela, de considérer les sciences appliquées ou concrètes, qui reçoivent leurs principes des sciences théoriques et abstraites. 11 suffit qu'il s'attache à celles-ci. C'est dans la méthode et le progrès de ces sciences que s'est manifesté l'effort propre de l'intelligence humaine : c'est donc là que peuvent être saisies les lois de son évolution. 1

Pour classer les sciences fondamentales, Comte se conformera aux principes de la méthode positive. Il se réglera sur les classifications rationnelles dont les sciences naturelles offrent le modèle. La classification

doit ressortir de l'étude même des objets à classer, et être déterminée par les affinités réelles et par l'enchaînement qu'ils présentent, de telle sorte que cette classification soit elle-même l'expression du fait le plus général, manifesté par la comparaison approfondie des objets qu'elle embrasse.

Comte ne s'arrêtera donc pas aux classifications qui ont précédé la sienne. D'abord, lorsqu'elles ont paru, la méthode rationnelle de classification n'était pas encore établie. Puis, comment aurait-on pu réunir l'ensemble des sciences dans une conception encyclopédique, alors que les unes étaient déjà devenues positives, tandis que les autres restaient à l'état théologique ou métaphysique? Comment disposer rationnellement, en un système unique, des conceptions hétérogènes ? Ces tentatives prématurées devaient échouer. Il fallait, pour que l'entreprise pût réussir, que toutes nos conceptions, relatives aux divers ordres de phénomènes, fussent arrivées à la forme positive. Ici encore, la création de la sociologie a été l'événement décisif. Elle a permis de compléter la série des sciences fondamentales. La découverte de la loi des trois états a fondé la sociologie, et, du même coup, elle a réalisé l'homogénéité du savoir humain. A son tour, cette homogénéité rend possible la classification rationnelle des sciences.

Les sciences fondamentales sont désormais toutes conçues comme également positives. Toutes ont abandonné la poursuite de l'absolu pour l'étude du relatif, et la recherche des causes pour la connaissance des lois.

foutes procèdent maintenant au moyen de la même méthode générale. Leurs différences ne pourront donc provenir que de leur objet, c'est-à-dire de la nature des phénomènes étudiés. Leurs rapports de dépendance, par suite, résulteront uniquement des rapports de ces phénomènes. Or, l'observation montre que ces phénomènes se rangent en un certain nombre de catégories naturelles, telles que l'étude rationnelle de chaque catégorie suppose la connaissance des lois de la catégorie précédente, et soit supposée à son tour pour la connaissance de la suivante. Cet ordre est déterminé par le degré de généralité des phénomènes, d'où résulte leur dépendance successive, et, en conséquence, la facilité plus ou moins grande de chaque science.

Sur ce principe, l'échelle encyclopédique des sciences fondamentales se construit sans peine. Après les mathématiques viennent, par ordre de généralité décroissante, et de complexité croissante, l'astronomie, la physique, la chimie, la physiologie ou biologie, la physique sociale ou sociologie. La première considère les phénomènes les plus généraux, les plus simples, les plus abstraits et les plus éloignés de l'humanité. Ils influent sur tous les autres, sans être influencés par eux. Les phénomènes considérés par la dernière sont les plus particuliers, les plus compliqués, les plus concrets, etles plus directement intéressants pour l'homme ; ils dépendent plus ou moins de tous les précédents. « Entre ces deux extrêmes, les degrés de spécialité, de complication, et de personnalité vont croissant. »

Cette classification est confirmée, en fait, par l'usage général des savants. Elle reproduit l'ordre historique du développement des sciences. Ainsi, pendant longtemps,

les mathématiques ont été la seule science de forme positive. D'autre part, la science sociale a été la dernière à atteindre ce point. Comte ne veut pas dire, toutefois, que les sciences fondamentales soient nées les unes après les autres, ni que, pour chacune d'elles, chaque période s'explique assez par la période immédiatement précédente. Sa pensée est hien différente. Il présente, au contraire, le développement des diverses sciences comme simultané. Elles agissent et réagissent les unes sur les autres en mille manières. Souvent un progrès d'une science est le contre-coup d'une découverte faite dans un art qui n'a pas de rapport apparent avec elle. Tels sont, pour prendre un exemple dont Comte n'avait pas le moindre pressentiment, les progrès de l'observation astronomique dus à la photographie. En fait, l'histoire d'une science dans une période donnée est étroitement liée à celle des autres sciences et des arts pendant le même temps, ou, pour mieux dire, à l'histoire générale de la civilisation. Mais le passage de chacune d'elles à l'état positif se fait dans l'ordre énoncé par la classification. Car elle n'y pourrait parvenir, si la science fondamentale immédiatement précédente n'y était arrivée avant elle. « C'est dans cet ordre que la progression, quoique simultanée, a dû avoir lieu1. »

Herbert Spencer a fait plusieurs objections à la classification des sciences d'Auguste Comte. Liltré les a longuement réfutées. Il n'entre pas dans notre des-

i. Cours, I, 82.

LA CLASSIFICATION DES SCIENCES 6l

sein de rouvrir cette discussion. Mais il résulte des explications qui précèdent, que la plupart des critiques de H. Spencer portent à faux, peut-être parce qu'il n'a pas bien lu Comte. De son propre aveu, il ne connaît que les deux premières leçons du Cours de philosophie positive dans le texte, plus la Physique inorganique et le premier chapitre de la Biologie dans l'abrégé de Miss Martineau, et le reste enfin par le résumé de Lewes dans son Histoire de la philosophie ^ . Si H. Spencer avait pu prendre connaissance du Cours de philosophie positive dans son ensemble, et surtout des trois dernières leçons, ou au moins du Discours sur VEsprit positif et du Discours sur l'ensemble du positivisme, il aurait sans doute apprécié autrement la classification positive des sciences. La sienne, où il fait entrer les sciences concrètes et abstraites-concrètes, ne s'oppose pas en réalité à celle d'Auguste Comte, qui n'a voulu classer que les sciences fondamentales abstraites. Ce qu'il reproche à Comte de n'avoir pas fait, Comte n'avait pas cherché à le faire.

Parmi les objections de H. Spencer, il en est une qui, portant sur la conception même de la classification des sciences, fait bien ressortir le malentendu que nous signalons.

H. Spencer insiste sur le caractère « anthropocentrique )) de la classification de Comte, qui est en effet remarquable. Et il s'étonne d'une contradiction qui lui paraît grossière. Concevoir les choses du point de vue de l'homme, n'est-ce pas, selon Comte lui-même, une des formes essentielles du mode de penser théologique?

I. H. Spencek, The Classification of Sciences. London, i864, p. 4a, traduit en français par M. Réthoré (Bibl. de phil. cont. Paris, F. Alcan).

La philosophie positive n'enseigne-t-elie pas que l'homme ne doit pas se considérer comme un empire dans un empire, mais comme un être subordonné à tout l'ensemble des lois de la nature? Si donc il faut substituer le point de vue objectif au point de vue subjectif où l'esprit humain se place d'abord spontanément, comment la classification des sciences peut-elle être a la fois (( anthropocentrique » et positive?

L'objection serait peut-être forte contre la philosophie positive entendue à la façon de Littré. Contre Auguste Comte, elle ne porte pas. Car il l'accepte. Il admet que sa classification présente à la fois ces deux caractères, et il ne croit pas pour cela se contredire. Il faut seulement distinguer avec lui deux périodes successives et différentes. Aussi longtemps que la philosophie positive est en voie de formation, (c'est-à-dire aussi longtemps que l'esprit positif reste spécial), il est très vrai qu'elle estplacée au point de vue objectif, en d'autres termes, qu'elle va du monde à l'homme. Pendant cette période, elle s'oppose en effet à la croyance naïve qui fait de l'homme le centre et la fin de l'univers. Mais, quand l'esprit positif de spécial est devenu universel, quand il s'est élevé de la science à la philosophie, quand la sociologie est enfin fondée, et que l'entendement réalise, du point de vue positif, l'unité logique qui lui est indispensable, cette unité ne s'achève que s'il prend à son tour l'homme pour centre.

Considérée comme exacte représentation du monde réel, dit Comte, notre science n'est pas susceptible d'une pleine systématisation. En ce sens, nous ne devons chercher d'autre unité que celle de la méthode, en aspirant seulement à l'homogénéité et à la convergence

des différentes doctrines. Il en est autrement quant à la source intérieure des théories humaines envisagées comme des résultats de notre évolution mentale, à la fois individuelle et collective. (( Ainsi rapportées, non à l'univers, mais à l'homme, ou plutôt à l'humanité, nos connaissances réelles tendent, au contraire, vers une entière systématisation. On ne doit plus alors concevoir qu'une seule science, la science humaine, plus exactement sociale, dont notre existence constitue à la fois le principe et le hut, et dans laquelle vient se fondre l'étude rationnelle du monde extérieur, au double titre d'élément nécessaire et de préambule fondamental1. »

Comte n'aurait donc pas repoussé, pour sa classification des sciences, la qualification d'(( anthropocentrique », à condition qu'on l'entendît. Ce n'est plus le subjectivisme spontané d'où part la philosophie théologique : c'est le subjectivisme réfléchi où parvient la philosophie positive. Celle-ci a la vertu de réunir en elle les deux méthodes dites objective et subjective. La première a dominé pendant la longue évolution des sciences qui parvenaient peu à peu, et successivement, à l'état positif. La seconde permet de concentrer le faisceau dos sciences ainsi constituées en une science suprême, qui se subordonne les autres, sans les absorber.

La classification des sciences est, à la fois, un plan pour l'exposition de la philosophie positive, et un complément de la loi des trois états. Mais, tandis que cette

i. Discours sur l'Esprit positif (i844), p. a4-

loi exprime le progrès de l'intelligence humaine dans la constitution de la science et de la philosophie, la classification suppose la science et la philosophie déjà constituées. Elle en exprime l'ordre. Elle énonce au point de vue statique ce que la loi formule au point de vue dynamique. Elle fait voir les rapports des divers éléments de la philosophie entre eux, et avec le tout.

Tant que l'idée de ce tout n'était pas définie, c'est-àdire tant que la science positive demeurait spéciale, ces rapports ne pouvaient se fonder rationnellement. Mais la sociologie une fois créée, et, avec elle, la philosophie positive, il devient possible d'embrasser dans une conception unique la totalité des sciences fondamentales. Car elles peuvent dès lors être représentées comme des aspects divers du développement de l'esprit humain.

A vrai dire, l'objet de la science est un. Les divisions qui y sont introduites pour notre commodité, sans être arbitraires, sont artificielles. Toutes les branches de nos connaissances, c'est-à-dire toutes les sciences fondamentales, doivent être considérées comme issues d'un tronc unique. Non que ces sciences puissent jamais se réduire les unes aux autres. Il suffit qu'elles soient homogènes. Et leur homogénéité résulte de leur assujettissement à une même méthode, puis de leur tendance à une même destination, et enfin de leur subordination à un même progrès. A l'égard de la dernière et de la plus haute de ces sciences, les autres « ne doivent être finalement regardées que comme d'indispensables oréliminaires graduels1. »

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