I. Cours, VI, e io
L'échelle des sciences fondamentales représente ainsi, dans la pensée de Comte, l'ascension méthodique de l'esprit positif vers l'universalité et Funité. Elle est une hiérarchie, une scala intelleclus, selon l'expression de Bacon. Elle comprend l'ensemble de la « philosophie première » pressentie aussi par Bacon, et vainement cherchée par les philosophes.
Le souvenir de Bacon n'empêche pas que l'influence prépondérante dans cette conception de Comte ne soit celle de Descartes. Comte est loin de l'ignorer. Il s'appelle lui-même le continuateur, et, par un horrible barbarisme, le compléteur de Descartes *. Sans doute, Descartes n'a vait pas conçu comme lui la série des sciences fondamentales. Après avoir appliqué une méthode positive à l'étude delà nature inorganique, et même de la nature vivante, il était retourné pour le reste à la méthode métaphysique. Mais ce <( compromis cartésien » ne pouvait être que provisoire. Descartes n'en a pas moins eu le mérite de conquérir définitivement à l'esprit positif plusieurs ordres de phénomènes, et d'affirmer l'unité de la science en même temps que l'unité de la méthode. Il n'a pas pu réaliser lui-même cette double unité. Le temps n'en était pas venu, et les conditions nécessaires n'étaient pas encore réunies. Aussi dans l'idée cartésienne de la science subsiste-t-il des éléments métaphysiques, et Descaries a-t-ilcru, à tort, que la méthode universelle s'obtenait par une transformation de la méthode mathématique.
Comte reprend les idées directrices de Descartes. Il les rectifie, en même temps, comme le progrès de l'es-
i Correspondance d'A, Comte, et de J. S M\îl. Lettre du 5 novembre 1842, p. i3a.
Lévy Buvhl. — Aug Comte. 5
prit positif depuis deux siècles lui permet de le faire. Le rôle de « science dirigeante », si cette expression est permise, passe de la mathématique à la sociologie. De plus, l'unité de la science, telle que Comte la conçoit, n'empêche plus que les sciences fondamentales ne soient irréductibles les unes aux autres. Cette unité est suffisamment garantie par l'homogénéité des sciences, qui forment une série continue, une « hiérarchie encyclopédique », et qui se subordonnent toutes à la science finale. Enfin, l'unité de la méthode positive n'implique pas qu'elle soit partout uniforme. Chaque science fondamentale, comme on le verra plus loin, a ses procédés qui lui sont plus spécialement propres *.
La classification des sciences montre ainsi comment la philosophie positive va, par-dessus le xvnr9 siècle, d'où elle est issue, se rattacher à Bacon et à Descartes. De Bacon, Comte a retenu, sur ce point, que toute connaissance scientifique repose sur des faits bien observés, et qu'un système de sciences positives constitue la base indispensable de la seule philosophie qui soit à notre portée. A Descartes, il doit ici l'idée de l'unité de la méthode, et de l'unité de la science. On pourrait presque dire qu'il a reçu de Bacon son idée du contenu des sciences, et de Descartes son idée de leur forme. Comment a-t-il fait entrer cette matière dans cette forme ? La réponse à cette question se trouve dans la théorie positive de la science.
i. Cf. infra, liv. I, ch. VI.