CHAPITRE III
La statique sociale.
Comme la biologie distingue le point de vue anatomique, « relatif aux idées d'organisation », et le point de vue physiologique, « relatif aux idées de vie », de même, la sociologie sépare l'étude des conditions d'existence d'une société, (statique sociale), et celle des lois de son mouvement, (dynamique sociale). Cette distinction a l'avantage de correspondre exactement à celle de l'ordre et du progrès, au point de vue pratique, en même temps qu elle se rattache étroitement à la loi encyclopédique dite « principe des conditions d'existence. »
Comte se défend de faire de la statique et de la dynamique sociale deux sciences distinctes. La sociologie se constitue, selon lui, par le rapprochement constant de ces deux études correspondantes. Cependant, elles ont chacune leur objet propre, et Comte les a traitées séparément. En fait, la statique et la dynamique sociales sont loin d'avoir la même importance dans son œuvre.
La partie essentielle, de son propre aveu, est la dynamique1. Quand il fait de l'histoire le procédé carac-
i. Cours, IV, 43o.
téristique de la méthode sociologique, quand il montre que la tradition transmise d'une génération à la suivante est le phénomène sociologique par excellence, quand il considère enfin la science nouvelle comm« fondée du jour où la loi des trois états a été découverte, ne se place-t-il pas au point de vue dynamique ? Après avoir démontré qu'il existe des lois dynamiques des phénomènes sociaux, il en a conclu qu'ils étaient soumis aussi à des lois statiques : il y aurait contradiction à admettre les unes sans les autres. Dans l'esprit de Comte, la dynamique a donc précédé la statique. Même du point de vue de l'objet, la dynamique semble être principale. Car, si l'on connaissait les lois dynamiques, il ne serait pas impossible d'en déduire les lois statiques, tandis que l'opération inverse serait impraticable, du moins pour un esprit tel que le nôtre.
Aussi bien, dans le Cours de philosophie positive, la statique sociale tient une fort petite place en comparaison de la dynamique. Elle occupe, il est vrai, tout le second volume de la Politique positive. Mais Comte y fait alors entrer beaucoup de considérations qui relèvent plutôt de la morale et de la religion que de la sociologie proprement dite.
L'idée du consensus social, plus étroit encore que le consensus vital, domine l'ensemble de la statique sociale. Cette science se propose l'étude des actions et réactions continuelles qu'exercent les unes sur les autres les diverses parties du système social. Chacun des nombreux
éléments de ce système, au lieu d'être observé à part, doit être conçu comme relatif à tous les autres, dont il est constamment solidaire. De quelque élément social que l'on parte, il touche toujours, d'une manière plus ou moins médiate, à l'ensemble des autres, même de ceux qui en paraissent d'abord indépendants1.
Quels sont les « éléments sociaux » ultimes ? En biologie, l'analyse anatomique devait s'arrêter au tissu, ou du moins à la cellule. En sociologie, l'analyse statique doit s'arrêter à la famille. « La société humaine se compose de familles et non d'individus : c'est un axiome élémentaire de la sociologie statique. » Aux yeux de la science sociale , l'individu es t une abstraction . Toute force sociale résulte d'un « concours plus ou moins étendu », c'est-à-dire, de l'action combinée d'un plus ou moins grand nombre d'individus. Il n'y a de purement individuelle que la force physique. Mais, qu'est-ce que la force physique d'un homme seul, sans armes et sans outils? (car ceux-ci impliquent déjà un concours social d'activités). La puissance intellectuelle ne vaut qu'avec la participation d'autrui : de même, la puissance morale.
D'autre part, si toute force sociale résulte d'un accord, toute force sociale est cependant représentée par un individu. L'organisme social est « collectif dans s'a nature, et individuel dans ses fonctions2. » Le rôle de l'individu redevient par là très considérable. Si l'individu, en tant que force sociale, est toujours représentatif de quelque groupe, il n'en a pas moins sa personnalité propre, qui peut précisément avoir été pour beaucoup dans la formation de tel ou tel groupe. L'or-