‹ La philosophie d'Auguste ComteChapitre 109 sur 161 · I. Cours, IV, 366 sq. ; Pol. pos., IV. Appendice, p. i35 sq · texte numérisé non relu

I. Cours, IV, 366 sq. ; Pol. pos., IV. Appendice, p. i35 sq

sur leur déclin. Nos hommes d'Etat ne se reportent guère qu'au xvm6 siècle, nos philosophes qu'au xvi\ C'est trop peu. Cela ne suffit même pas à faire comprendre la Révolution française. Seule, l'étude des « séries historiques )) permet l'intelligence du présent, et, dans une certaine mesure, la prévision de l'avenir. Le sociologue s'exercera même à prédire le passé, c'està-dire, à en acquérir la connaissance rationnelle, et à déduire chaque situation historique de l'ensemble de ses antécédents. Il se familiarisera ainsi avec l'esprit de la méthode historique.

Cependant, si cette méthode historique abstraite était employée par le sociologue à l'exclusion de toute autre, il lui arriverait parfois de conclure mal, et de prendre le décroissement continu d'une faculté naturelle pour une tendance à l'extinction totale. Par exemple, à mesure que la civilisation devient plus raffinée, l'homme mange moins qu'auparavant. Personne n'en conclut qu'il tend à ne plus manger du tout. Mais l'absurdité, qui est ici palpable, pourrait, en d'autres cas, passer inaperçue. C'est pourquoi la méthode historique, en sociologie, a besoin d'être contrôlée par la théorie positive de la nature humaine. Toutes les inductions qui contrediraient cette théorie sont à rejeter. En effet, l'évolution sociale tout entière n'est au fond qu'un simple développement de l'humanité, sans création de facultés nouvelles. Toutes les dispositions ou facultés effectives que l'observation sociologique, (et en particulier l'histoire), pourront faire connaître, doivent donc se trouver, au moins en germe, dans le type primordial que la biologie a construit d'avance pour la sociologie. L'accord entre les conclusions de l'analyse historique et les

notions préalables de la théorie biologique est la garantie indispensable des démonstrations sociologiques1.

.' La méthode historique ainsi conçue repose sur le postulat que Comte a donné, nous l'avons vu, pour base à sa sociologie. Ce postulat s'énonce ainsi: La nature de V homme évolue sans se transjormer. Les diverses facultés physiques, morales et intellectuelles doivent se retrouver les mêmes à tous les degrés de l'évolution historique, et toujours semblablement coor données entre elles. Le développement qu'elles reçoivent à L'état social ne peut jamais changer leur nature, ni par conséquent en détruire ou en créer aucune, ni même intervertir leur ordre d'importance.

En un mot, le principe régulateur de la sociologie est la science de la nature humaine. On peut même dire, sans forcer la pensée de Comte, que la sociologie est vraiment une psychologie2 : non pas, il est vrai, une psychologie fondée sur l'analyse introspective du sujet individuel, mais une psychologie ayant pour objet l'analyse, par l'histoire, du sujet universel, c'est-à-dire de l'humanité.

Comte s'efforce de ramener à une unité intelligible la complexité et la variété extrêmes des phénomènes sociaux. Cette complexité est telle, qu'on ne saurait déterminer les lois en partant de l'observation des phénomènes les plus simples, pour s'élever aux plus composés. D'ailleurs, ces faits n'ont de significa-

I. Cours, IV, 371-3; Pol. pos., I, 624-6. a. Pol. pos., III, 47 48.

tion sociologique que si l'observateur est déjà muni d'une théorie générale avant de les constater. Mais d'autre part, l'histoire ne se déduit pas. Etant donnée une connaissance déjà positive de la nature humaine et du milieu où elle évolue, nous ne pourrions pas dire a priori comment elle évoluera. Il faut donc que l'histoire nous enseigne comment, en fait, la vie sociale a développé l'humanité. Néanmoins, cette part une fois faite k l'observation, la méthode redevient déductive. Puisque la sociologie est une science, elle doit pouvoir, comme les autres, substituer la prévision rationnelle à la constatation empirique des faits.

Enfin, pour achever de caractériser cette science finale, il faut qu'elle soit à la fois positive, comme les sciences fondamentales sous-jacentes, et universelle, comme la philosophie, qui seule jusqu'ici s'est placée « au point de vue de l'ensemble. » Ces deux conditions sont désormais remplies. D'abord, la positivité de la sociologie ne saurait faire doute. Les faits sociaux y sont conçus comme soumis à des lois, et Comte s'abstient de toute recherche sur leur mode de production. Puis, la sociologie, malgré les difficultés extrêmes de son objet, a pris la forme déductive, et fait rentrer les lois secondaires sous les lois les plus générales. Comte est même persuadé que sa sociologie approche plus que la physique ou la chimie de la forme scientifique parfaite. Ne lui a-t-il pas donné, par sa découverte de la grande loi dynamique de trois états, une unité qui ne se trouve ailleurs aussi complète que dans l'astronomie? Mais, en même temps, elle est vraiment universelle, puisqu'elle est une philosophie de l'histoire, ou, en d'autres termes, la science de l'humanité considérée

dans son évolution. Comme cette science suppose la biologie, et comme la biologie suppose à son tour la science du milieu où les êtres vivants sont plongés, la sociologie devient à la fois le résumé et le couronnement de toutes les sciences qui la précèdent.

En replaçant donc l'homme dans l'humanité, et l'humanité dans le système de ses conditions d'existence, Comte construit une science finale qui est en même temps la science suprême, la science unique, / c'est-à-dire la philosophie. « Si les lois de la sociologie pouvaient nous être assez connues, elles seules suffiraient pour remplacer toutes les autres, sauf les difficultés de déduction1. » La science de l'humanité est le centre autour duquel s'ordonnent les autres.

Chez Descartes déjà, le caractère anthropologique de la philosophie était fortement marqué. De plus en plus, après lui, la spéculation philosophique a pris l'homme pour centre. Cette tendance prédomine aussi dans la doctrine de Comte. Mais elle y revêt un caractère social. Le sujet universel n'est plus ici la conscience intellectuelle de Kant, ou le « moi » absolu de Fichte; c'est l'humanité évoluant dans le temps, et dont l'unité se déploie dans la succession des générations solidaires les unes des autres. Désormais, les problèmes philosophiques ne se posent plus du point de vue de l'homme abstrait, ou en soi, intemporel, La considération de l'histoire intervient nécessairement. Les problèmes se formulent en termes sociaux» Là est le sens profond de la doctrine systématisée par Comte.

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