‹ La philosophie d'Auguste ComteChapitre 114 sur 161 · I. Cours, IV, £73 sq · texte numérisé non relu

I. Cours, IV, £73 sq

mise à part), ne serait plus si choquante. Car si la coopération n'a pu <x créer » \es sociétés humaines, seule du moins elle a pu « imprimer à ces associations spontanées un caractère prononcé et une consistance durable. »

Cette coopération s'appelle aujourd'hui « division du travail. » Comte connaissait ce nom ; Adam Smith l'avait déjà rendu fameux. Si Comte ne l'a pas employé r c'est que les économistes avaient restreint l'idée et le terme à « de simples usages matériels. » Il veut, au contraire, concevoir la coopération dans toute son étendue rationnelle. Elle devient alors un principe extrêmement général, qui domine l'ensemble de la statique sociale, et qui trouve son application dans les groupes sociaux les plus vastes comme dans les plus restreints. Ce principe conduit à regarder non seulement les individus et les classes, mais aussi, à beaucoup d' égards» les différents peuples, « comme participant à la fois, suivant un mode propre et un degré déterminé, à une œuvre immense et commune dont le développement lie les coopérateurs actuels à la série de leurs successeurs et de leurs prédécesseurs. » On aperçoit ainsi le rapport des lois dynamiques et des lois statiques, de la continuité sociale, qui relie les générations successives, avec la solidarité sociale, qui unit les hommes d'un même temps. Cette solidarité provient surtout de la division du travail. Celle-ci est la « cause élémentaire » de l'étendue et de la complication croissante de l'organisme social, qui peut être conçu comme comprenant l'ensemble de notre espèce.

Le fondateur de la statique sociale, Aristote, en avait déjà formulé le principe le plus général : « sépa-

ration des offices et combinaison des efforts l. » Sans la (( séparation des offices » , il n'y aurait qu'une agglomé- ' ration de familles, et non pas une société. Mais la séparation des offices a pour contre-partie indispensable la « combinaison des efforts » , c'est-à-dire une pensée générale qui les dirige, en un mot, un gouvernement*

Ainsi, les idées de société et de gouvernement s'impliquent l'une l'autre. En effet, il n'y a de société proprement dite qu'avec la division du travail social, et cette division engendre aussitôt des conséquences qui font du gouvernement une nécessité. La société se développe et se complique. Au lieu d'un petit groupe de quelques familles, elle arrive à en compter des centaines , des milliers , même des millions . En même temps , la division du travail suscite des divergences individuelles, à la fois intellectuelles et morales. Les hommes sont de moins en moins tous semblables à un type commun et uniforme. Les esprits se développent, mais chacun suivant sa voie particulière, du moins suivant celle de sa profession ou de sa classe. La communauté de sentiment et de pensée tend à s'affaiblir. Ce dernier inconvénient n'est pas le moins grave. Smith l'avait déjà signalé du point de vue économique, et les réformateurs utopistes, Fourier surtout, en ont fortement montré l'étendue et les dangers.

C'est à quoi le gouvernement, selon Comte, a mission de remédier. Sa destination sociale consiste à réprimer et à prévenir autant que possible la tendance à la dispersion des idées, des sentiments et des intérêts. Cette tendance résulte du développement même de la société,

t. Pol. poê.t U, a8l-3; IV. Appendice, p. G7.

et, abandonnée à elle-même, elle finirait par arrêter ce développement. Le gouvernement se définit donc, dans sa fonction abstraite et élémentaire, « la réaction nécessaire de l'ensemble sur les parties1. »

Il apparaît d'abord « spontanément. » Comme Hobbes Ta bien vu, il est alors aux mains de ceux qui ont la force. Mais il ne tarde pas à se régulariser et à s'organiser en une fonction sociale définie. De même que, dans le développement des sciences, la différenciation croissante de leur objet a rendu les recherches de plus en plus spéciales, et a fait apparaître enfin une classe particulière de savants, (les philosophes), qui ont pour fonction propre de tenter la synthèse du savoir humain ; de même, dans la division toujours plus ramifiée des fonctions sociales, il a dû s'en constituer une nouvelle, « susceptible d'intervenir dans l'accomplissement de toutes les autres, pour y rappeler sans cesse la pensée de l'ensemble, et le sentiment de la solidarité commune. »

On se trompe donc du tout au tout, quand on veut réduire la fonction du gouvernement « à de grossières attributions de l'ordre matériel. » Le gouvernement n'est pas une simple institution de police, une garantie de l'ordre public, ni, comme on l'a dit au xviue siècle, un mal nécessaire qui, avec le progrès, se réduira à un minimum, ou même tendra à disparaître. Au contraire, plus une société se développe, plus la fonction du gouvernement y devient indispensable, plus même elle y prend d'importance. Les progrès de l'avenir lui feront une part de plus en plus considérable dans la

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