I. Cours, IV
vie sociale. Bien que n'opérant par lui-même aucun progrès social déterminé, le gouvernement contribué nécessairement à tous ceux que la société peut faire.
Si l'idée de la division du travail ne doit pas être entendue en un sens purement matériel et économique, le principe de cohésion sociale que Comte appelle gouvernement ne peut pas non plus se fonder sur une simple conformité d'intérêts. Celle-ci ne suffirait pas à maintenir une société humaine. Pour qu'une telle société subsiste, il faut une certaine (( communion » de croyances, et des sentiments de sympathie, qui dépendent eux-mêmes, dans une certaine mesure, de ces croyances. Sans doute, la société ne résisterait pas à une divergence profonde et durable entre les intérêts. Mais elle résisterait encore bien moins à une incompatibilité de sentiments, et surtout de croyances, entre ses membres. En un mot, la base de la société humaine est avant tout intellectuelle. Et, comme l'esprit de l'homme a pour premier objet l'interprétation du monde qui l'entoure, la base constitutive de la société humaine est la religion. Font partie de la même société les groupes qui s'unissent dans la même conception générale de l'univers. De là, dans le passé, les luttes interminables entre les sociétés de religions différentes ; de là, dans l'avenir, l'unité de l'espèce humaine, ralliée enfin tout entière à la religion positive.
S'il en est ainsi, le gouvernement, qui est par définition la fonction sociale la plus haute et la plus générale, qui représente « l'esprit d'ensemble », ne saurait se borner à une action temporelle. Il n'a pas seulement pour objet d'assurer la sécurité des propriétés et des personnes. 11 doit en même temps affermir et conserver
cette (( communion » de croyances qui est la base profonde de la société humaine. Il doit garantir l'union de& intelligences, en établissant et en enseignant des principes universellement acceptés. Il doit, en un mot, être un (( pouvoir spirituel. » A ce titre, il exercera, dans la société positive, une action au moins égale à celle dont le clergé catholique a joui dans la chrétienté du moyen âge, aussi longtemps que les papes en gardèrent l'hégémonie.
Ce§ conséquences sont légitimement tirées des principes de Comte. Sa philosophie faisait dépendre la réorganisation sociale de la réorganisation des mœurs, et la réorganisation des mœurs de celle des idées. Il devait donc, en statique sociale, chercher le fondement de la société dans l'accord des intelligences, et définir le gouvernement par sa fonction spirituelle autant que par sa fonction temporelle.
La statique sociale de Comte est loin de remplir le programme qu'il indiquait d'un mot, quand il l'appelait une .(( anatomie sociale. » Sans doute, il a raison de ne pas pousser à des précisions dangereuses ou puériles la comparaison des êtres vivants et des sociétés. Mais il sépare pourtant, en sociologie comme en biologie, l'étude des organes de celle des fonctions, et il faut avouer qu'il a peu insisté sur l'analyse des organes sociaux. Il ne distingue, au point de vue statique, que l'individu, la famille, et la société dans son ensemble. Encore la considération de l'individu est-elle préliminaire, puisque les familles représentent les vrais élé-
ments sociaux. Il n'aperçoit donc, ou du moins il n'étudie rien d'intermédiaire entre ces éléments et la totalité du corps social, c'est-à-dire l'espèce humaine. Il se borne à indiquer la séparation des offices, qui croît avec l'extension du corps social. Mais quelle est la structure de ce corps, quelle diversité d'organes et d'appareils contient-il? La statique sociale ne nous en apprend rien. A peine la Politique positive donne-t-elle sur ce point quelques brèves indications. L'organisme collectif serait composé, d'abord des familles, qui en constituent les vrais éléments, puis des classes ou castes qui en forment les tissus, et enfin des cités ou communes qui en sont les véritables organes.
Cela est bien vague. Dans la dynamique seulement, nous trouverons des vues un peu plus précises sur l'apparition, la structure et les fonctions des différentes formes sociales. Encore Comte n'y sera-t-il pas placé au point de vue vraiment, physiologique, pas plus qu'i ne s'est mis, dans la statique, au point de vue vraiment anatomique. Sa sociologie reste avant tout une philosophie de l'histoire. Elle analyse le passé de l'humanité, afin d'y trouver l'interprétation de son présent, et la prévision rationnelle de son avenir.
Cette science diffère donc profondément des sciences fondamentales qui la précèdent, en ce qu'elle étudie un être unique, dont elle ne peut analyser les phénomènes et découvrir les lois qu'en le considérant d'abord dans sa totalité. Presque jamais, dans la statique sociale, (et moins encore dans la dynamique), Comte ne dit les sociétés, comme il disait, en biologie, les animaux et les végétaux. Il dit l'organisme collectif: organisme unique, immense, dont la vie s'étend indéfiniment dans
OOO LA PHILOSOPHIE d'aUGUSTE COMTE
le passé et dans l'avenir, d'un mot, l'humanité. Hypothèse pour la science, cette conception, qui représente l'humanité comme un être unique, devient pour la morale un idéal, et pour la religion un objet d'amour. Comte passe insensiblement de l'un de ces points de vue à l'autre. En même temps, la statique sociale change de caractère. De science abstraite qu'elle était dans le Cours, elle se transforme, dans la Politique, en un tableau de l'humanité future.