I. Cours, IV
3l6 LA PHILOSOPHIE d'aUGUSTE COMTE
admet qu'il s'établit spontanément, d'après les lois naturelles, un certain ordre nécessaire ; mais elle constate que cet ordre présente de graves et nombreux inconvénients, modifiables, à certains degrés, par l'intervention de l'homme. Plus les phénomènes sont complexes, plus ces imperfections se multiplient et s'aggravent. Les phénomènes biologiques sont « inférieurs », à cet égard, à ceux de la nature inorganique. En vertu de leur complication, qui est maxima, les phénomènes sociaux doivent être les plus « désordonnés » de tous. En un mot, si l'idée de loi naturelle implique celle d'un certain ordre, il faut compléter la notion de cet ordre par la « considération simultanée de son inévitable imperfection. »
La théorie du progrès n'est donc incompatible ni avec la constatation du mal social, ni avec l'effort pour y porter remède. L'organisme social, le plus complexe de tous, est aussi le plus sujet aux maladies et aux crises. Ainsi, Comte prévoit, pour un avenir prochain, de grandes luttes intestines dans notre société, conséquence de notre anarchie mentale et morale1. Il n'y a de systématisé aujourd'hui que ce qui est destiné à disparaître, et ce qui n'est point encore systématisé, c'està-dire tout ce qui a vie, ne s'organisera pas sans des collisions violentes. Il suffit de songer aux relations entre les entrepreneurs et les travailleurs.
Il se produit des révolutions que rien ne peut prévenir. C'est un mal inévitable, et Comte en donne une raison psychologique qui est frappante. Notre esprit est trop faible, et notre vie trop courte, pour que nous nous
t. Cours, VI, 8a 5.
LA DYNAMIQUE SOCIALE 3lJ
formions jamais une idée positive d'un système social autre que celui où nous sommes nés et où nous vivons. C'est de celui-ci que, bon gré malgré, nous tirons les éléments de nos idées politiques et sociales. Les utopistes mômes n'échappent pas à cette nécessité. Leurs rêveries reflètent toujours, au fond, ou le passé, ou un état social contemporain. Pour qu'un système politique nouveau apparaisse, et surtout pour qu'il trouve accès dans les esprits, il faut que la destruction du système précédent soit déjà très avancée. Jusque-là, a les intelligences même les plus ouvertes ne sauraient apercevoir la nature caractéristique du système nouveau, dissimulée à tous les yeux par le spectacle de l'ancienne organisation1. » Delà, les longs processus de décomposition des régimes usés, les non moins longs enfantements des institutions nouvelles, et les cruelles périodes de transition, pleines de troubles, de guerres et de révolutions.
A cette même cause se rattache ce qu'on peut appeler les phénomènes de survivance. Les institutions, les pouvoirs, comme aussi les doctrines, tendent à subsister au delà de la fonction que la marche générale de l'esprit humain leur avait assignée 2. Des conflits s'engagent alors, qu'il n'est au pouvoir de personne d'empêcher : heureux qui peut les rendre moins aigus ou plus courts I La solution n'en vient guère qu'avec le temps, quand les idées vaincues tombent en « désuétude. » Jamais le combat ne cesse que faute de combattants.
Tout cela n'exclut nullement la possibilité pour
i. Cours, IV, 3o-i ; V, a4i 2.
a. Cours, IV, 2G6.
3l8 LA PHILOSOPHIE d'aUGUSTE COMTE
l'homme d'agir, et de se montrer bienfaisant ou nuisible. Comprendre n'est pas justifier. Une vue d'ensemble de l'histoire dispose, il est vrai, à l'indulgence, parce qu'elle fait ressortir l'étroite solidarité de tous les éléments sociaux d'une même époque. Les responsabilités partagées, et pour ainsi dire diffuses, paraissent moins graves pour chaque individu. Néanmoins cette philosophie permet, pour le passé, - la louange et le blâme, et, pour le présent, l'intervention active dans les phénomènes sociaux.
Mais cette intervention ne produira les résultats espérés que si elle repose sur la science sociale. La politique positive ne se propose pas de diriger l'espèce humaine vers une fin arbitrairement choisie. Elle sait que l'humanité se meut par une impulsion propre, « suivant une loi aussi nécessaire, quoique plus modifiable, que celle de la gravitation1. » Il s'agit seulement pour la politique de faciliter cette marche en l'éclairant. Il est très différent de subir la loi sans la comprendre, ou de s'y soumettre en connaissance de cause. Il demeure au pouvoir de l'homme d'adoucir et d'abréger les crises, dès qu'il en saisit les raisons et qu'il en prévoit l'issue. Il ne prétendra point gouverner les phénomènes, mais seulement en modifier le développement spontané, « ce qui exige qu'il en connaisse les lois3. »
Sachons aussi avouer que sur beaucoup de ces phénomènes, et non des moins importants, nous ne pouvons absolument rien. Leurs conditions échappent à nos prises. Par exemple, il s'en faut que la durée de la vie humaine soit aussi favorable à l'évolution sociale
i. Pol. pos., IV. Appendice, p. 95.
a. Cours, IV, 3a6.
LA DYNAMIQUE SOCIALE 3lg
qu'on pourrait le concevoir1. Au contraire, après l'extrême imperfection de notre organisme, la brièveté de la vie est une des causes de la lenteur du développement social. Que de puissants esprits sont morts avant que leur pleine maturité eût donné tous ses fruits ! Que n'eût-on pas attendu de leur génie, s'ils avaient eu la pleine possession de leurs facultés pendant trois ou quatre siècles !
La théorie positive du progrès n'entraîne donc ni l'optimisme, ni le quiétisme. Abstraction faite de l'intervention de l'homme, l'état social, qui évolue selon des lois, est à chaque époque juste aussi bon et aussi mauvais qu'il peut être, « d'après l'ensemble de la situation2. » Plus d'un pessimiste s'accommoderait de cette formule. Elle est légitimement tirée du principe des conditions d'existence. Mais, à vrai dire, du point de vue de ce principe, c'est-à-dire du point de vue de la philosophie positive et relative, il ne saurait être question ni d'optimisme ni de pessimisme. Seule, la métaphysique peut se proposer un jugement absolu sur l'ensemble de la réalité sociale. La doctrine positive ne recherche, ici comme ailleurs, que les lois statiques et dynamiques des phénomènes. Elle trouve, il est vrai, que l'évolution sociale s'accompagne, en fait, d'un perfectionnement. Mais ce perfectionnement est si lent, si pénible, coupé de tant de crises, troublé par tant de conflits, que si l'humanité aspire à une condition meilleure, c'est de ses propres efforts qu'elle doit surtout attendre un progrès un peu plus rapide.