I. Cours, IV
a. Pol. pos., IV. Appendice, p. 199.
3o8 LA PHILOSOPHIE D'AUGUSTE COMTE
respective des états successifs rapportés a un état idéal ; il s'agit simplement d'établir les lois de leur succession. (( Le présent est plein du passé et gros de l'avenir. » Cette formule de Leibniz exprime l'idée générale du progrès. Comte ne fait que la rendre positive, en découvrant les lois générales de ce progrès, et en montrant qu'elles sont corrélatives aux lois de la statique sociale.
En fait, cependant, le développement de l'humanité entraîne-t-il une amélioration ou un progrès, au sens moral et pratique du mot ? La science sociale n'a pas à répondre à cette question. Toutefois, Comte pense que cette amélioration a lieu, et que le progrès, ainsi entendu, peut être constaté à la fois dans notre condition et dans notre nature1. Il en donne pour preuves, d'abord l'accroissement de la population, au moins dans la partie de l'humanité qu'il considère presque toujours seule, dans la race blanche; puis la loi d'après laquelle l'exercice perfectionne les organes. Ce progrès se fixe par l'hérédité. Comte admet ainsi le principe posé par Lamarck, sous cette réserve, que l'évolution ne transforme jamais les « dispositions naturelles. »
Quant à notre condition, elle s'améliore dans la mesure où nous pouvons agir sur les phénomènes naturels, et ce pouvoir dépend, à son tour, de la connaissance que nous avons acquise des lois des phénomènes. « Savoir pour prévoir, afin de pourvoir. » Le progrès se manifeste ici par l'extension de nos connaissances scientifiques, et par le perfectionnement des arts fondés sur ces connaissances. Si la con" naissance scientifique, nécessairement abstraite, a besoin
t. Cours, IV, 3o4-6.
d'être séparée de la pratique, pour chercher les lois générales qui régissent les phénomènes, la science, une fois constituée, rend possible un système d'applications raisonnées, qui porte infiniment plus loin que l'art empirique. Comte, comme Descartes, fonde sur la science positive de la nature les espérances les plus ambitieuses.
Or, les phénomènes les plus « modifiables », ceux où notre intervention est le plus efficace, sont les phénomènes humains, soit individuels, soit collectifs. D'autre part, notre action sur le monde extérieur dépend surtout des dispositions de l'agent. C'est donc, de toutes façons, ces dispositions qu'il faudrait améliorer. Le perfectionnement le plus important sera celui de notre nature intérieure. Il consistera à faire prévaloir de plus en plus les attributs qui distinguent l'homme de l'animal, c'està-dire l'intelligence et la sociabilité, facultés solidaires, qui se servent mutuellement de moyen et de but. Nous savons d'ailleurs que ce progrès a des bornes. La prépondérance parfaite en nous de l'humanité sur l'animalité est une limite, dont nos efforts doivent nous rapprocher toujours, sans y atteindre jamais l.
Qu'il s'agisse de notre condition ou de notre nature, l'amélioration, dans les deux cas, ne peut être que fort lente. Il n'est jamais aisé de substituer à l'ordre naturel un ordre artificiel qui repose sur la connaissance scientifique du premier. De ces différentes formes de progrès, la première, que Comte appelle le progrès matériel, est la plus avancée, parce qu'elle est la plus facile. Ainsi s'explique le vif attrait qu'elle a pour les
l. Discours sur l'Esprit positif, p. 5g 60.
3lO LA PHILOSOPHIE d' AUGUSTE COMTE
hommes d'aujourd'hui. L'importance qu'on lui donne est tout à l'ait exagérée. Si l'on pouvait arriver à un perfectionnement de notre nature, ce serait assurément préférable. Mais peut-être est-il nécessaire que nos conditions d'existence matérielles aient été d'abord améliorées ?
Le perfectionnement de notre nature peut être physique, intellectuel, ou moral. Le premier consisterait dans un accroissement de la durée moyenne de la vie humaine ; il dépend des progrès de la biologie, et, par suite, de la. médecine et de l'hygiène. L'amélioration intellectuelle, (scientifique et esthétique), serait plus désirable encore. Elle « comporte un plus vaste essor » que toutes les améliorations physiques, ou, a fortiori, matérielles : car l'intelligence est un « outil universel » dont les usages s'étendent à l'infini. Mais la félicité humaine dépend encore bien davantage du progrès moral, « sur lequel nous avons aussi plus d'empire, quoiqu'il soit plus difficile. » Il n'y a pas d'amélioration intellectuelle qui pût équivaloir à un accroissement de bonté ou de courage. Tout notre effort, si nous étions sages, devrait donc se porter de ce côté. Du moins devrions-nous toujours nous rappeler que les autres progrès sont désirables simplement à titre de moyens t et le progrès moral seul à titre de lin l.
La théorie du progrès est le « principe » de la dynamique sociale. Celle-ci est la partie essentielle de la
u Pol. pos., I, ioÔ-S.
LA. DYNAMIQUE SOCIALE 3ll
sociologie. La sociologie enfin est le centre de la philosophie positive. Il fallait donc s'attendre à voir les x adversaires de cette philosophie chercher surtout à ruiner la théorie du progrès, qui supporte tout le reste. Les objections, en effet, ont été nombreuses et pressantes. De ces objections, Comte en avait prévu deux, les plus importantes, et il s'était efforcé d'y répondre par avance. Selon lui, la théorie du progrès n'implique ni le fatalisme, ni l'optimisme, ni les conséquences quiétistes qu'on a prétendu en tirer1.
Sur le premier point, Comte fait observer que son principe des lois n'a pas pour conséquence nécessaire le déterminisme absolu des phénomènes, qu'il s'agisse des phénomènes sociaux ou des autres. La philosophie positive n'admet rien d'absolu. Le déterminisme est une thèse métaphysique, comme le libre arbitre. Comte n'a pas à prendre parti entre les deux : il les laisse se réfuter l'une l'autre. La conception positive des facultés morales et intellectuelles de l'homme, Gall l'a fort bien établi, n'implique pas que les actes humains ne puissent être autres qu'ils ne sont. De même, si les phénomènes naturels en général sont soumis à des lois, cela n'empêche pas de concevoir ces phénomènes comme modifiables par l'intervention de l'homme. Or, de tous les phénomènes naturels, les phénomènes sociaux sont précisément les plus modifiables. Ils le sont si bien, qu'on a pu, pendant longtemps, ignorer qu'ils fussent régis par des lois.
Il n'y a donc nulle contradiction à affirmer la réalité de ces lois, et à considérer en même temps l'interven-
i. Pol. pos., I, 54-56.
3l2 LA PHILOSOPHIE d'àUGUSTE COMTE
tion de l'activité humaine dans les phénomènes sociaux comme efficace. Dès 1824,. Comte écrivait à son ami Valat : « Ce serait bien mal comprendre ma pensée que d'en conclure que j'interdis tout perfectionnement, puisqu'au contraire j'établis formellement que tout gouvernement doit changer par suite du progrès de la civilisation, et qu'il n'est nullement indifférent que ces changements s'opèrent par la seule force des choses, ou par des plans calculés fondés sur l'observation. . . Je ne nie pas la puissance des mesures politiques : je la circonscris \ »
Il appartient à la science sociale de fixer les limites de l'action utile de l'homme sur les phénomènes sociaux. Ces II miles sont assez étroites. L'homme ne peut modifier, au point de vue statique, que l'intensité, et au point de vue dynamique, que la vitesse des phénomènes sociaux. En effet, ici comme ailleurs, les modifications ne peuvent jamais se produire que conformément aux lois. Supposer le contraire serait nier l'existence même de ces lois. Or, la loi fondamentale de la statique est l'intime solidarité, et la dépendance réciproque de tous les éléments sociaux, à tous les moments de leur évolution commune. Il n'y a donc pas d'influence perturbatrice, de quelque origine qu'elle soit, qui puisse « faire coexister, dans une société donnée, des éléments antipathiques 2.» Elle détruirait plutôt cette société. Tout ce qui est possible, c'est de modifier la rorce respective des tendances qui coexistent en effet dans cette société, mais sans en faire apparaître ou disparaître aucune. De même, au point de vue dynamique,
1. Lettres à Valat, p. i4o (8 septembre 1824). a. Cours, IV, 3i4 20.
LA DYNAMIQUE SOCIALE 3l3
l'ordre des phases successives du progrès est déterminé par des lois. Aucune influence extérieure, (ni en particulier celle de l'homme), ne saurait renverser ou troubler cet ordre, ou faire « brûler » une des étapes. L'évolution pourra seulement être rendue plus rapide, c'est-àdire plus aisée. L'homme d'État, entêté de sa puissance, trouvera peut-être cette part bien modeste. Mais l'intervention humaine, même entre ces limites, pourrait être encore d'une importance capitale, à condition qu'elle fût dirigée par la science.
L'histoire confirme ces vues. Jamais nous n'y voyons les phénomènes sociaux modifiés par l'homme autrement que dans leur intensité ou dans leur vitesse. Là où l'évolution nous est le mieux connue, c'est-à-dire dans les séries sociales qui comprennent l'histoire des sciences, des arts, des mœurs et des institutions, la vérification de cette loi est constante. Par exemple, l'astronomie s'est arrêtée à un certain point chez les savants d'Alexandrie, parce que le progrès ultérieur de cette science n'était pas compatible avec les conditions générales de la société de ce temps. Et si la tentative de Montesquieu pour soumettre les faits sociaux à des lois a échoué, c'est que, avant la sociologie, la biologie positive devait d'abord être fondée. Les exemples analogues abondent. Jamais un cas contraire ne s'est présenté.
Trois facteurs secondaires, la race, le climat, etl'action politique de l'homme, modifient surtout le progrès, dans la mesure qui vient d'être indiquée. Dans l'état actuel de la science, il nous est impossible de les ranger par ordre d'importance. Montesquieu a abusé des climats ; d'aulres ont abusé des races l. Ces éléments de l'évolu-
• Pol. pos., Il, 45o.
tion sociale n'ont pas encore été étudiés par la méthode positive. Jusqu'à la fondation de la dynamique sociale, leur rôle était nécessairement mal conçu. On ignorait que la loi essentielle, la loi des trois états, est indépendante de ces facteurs secondaires, tandis qu'au contraire les facteurs secondaires ne peuvent agir que conformément à cette loi, sans jamais la suspendre. Pour que les modifications qu'ils produisent devinssent intelligibles, il > fallait que l'on connût d'abord le type normal d'évolution. Étudier l'influence des climats et des races avant de posséder les lois générales delà dynamique sociale, c'était, à peu près, prétendre établir une pathologie avant d'avoir constitué la physiologie.
Quant à l'action politique de l'homme, elle a dû aussi être mal comprise. Faute d'une conception positive des phénomènes sociaux, les uns ont nié l'efficacité de cette action, les autres l'ont exagérée. Quand elle s'employait dans le sens du progrès, elle semblait, presque forcément, être la cause principale de résultats que l'évolution sociale aurait amenés en tout cas. L'illusion était d'autant plus inévitable que les forces sociales se personnifient toujours en des individus. En revanche, que de fois les efforts politiques les plus vigoureux n'ontils eu qu'un succès sans lendemain, parce que l'évolution générale de la société allait en sens contraire I
Tant que dure la période théologique et métaphysique, l'homme n'hésite pas à s'attribuer une action presque sans bornes sur les phénomènes naturels. Parvenu à la période positive, il sait que les phénomènes ne sont modifiables qu'entre certaines limites, fixées par leurs lois, et qu'il ne peut prétendre qu'à des résultats relatifs. La sociologie positive, une fois fondée, trans-
LA DYNAMIQUE SOCIALE 3l5
forme du tout au tout l'idée familière de l'art politique. Mais, pour entretenir des ambitions moins vastes et moins flatteuses, cet art n'en sera que plus efficace. Comparez ce que peuvent aujourd'hui la médecine et la chirurgie, pour le bien des malades, à ce qu'elles savaient faire avant que la chimie et la biologie fussent des sciences positives î
Mais, dit-on, en admettant que l'homme puisse modifier les phénomènes sociaux, quelle raison a-t-il d'y intervenir, si le progrès se fait de lui-même ? Pourquoi ne pas laisser s'accomplir l'évolution naturelle qui le réalise à coup sûr ?
Cette objection confond de nouveau le progrès, entendu comme une suite d'états qui se déroulent suivant une loi, avec le progrès entendu au sens d'amélioration indéfinie . Sur ce point encore , la comparaison de la société avec les organismes vivants est instructive. Ceuxci ne se développent-ils pas conformément à des lois invariables ? Cependant Comte les regarde comme fort imparfaits, et, en ce qui concerne le corps humain, l'intervention du médecin ou du chirurgien est souvent utile, ou même indispensable. Quand on reproche à la théorie sociologique duprogrès d'avoir pour conséquence l'optimisme, on prend « la notion scientifique d'an ordre spontané pour l'apologie systématique de tout ordre existant l. » Il y a pourtant fort loin de l'une à l'autre. L'ordre spontané peut être très grossier.
Ici, comme partout ailleurs, la philosophie positive substitue au principe métaphysique des causes finales le principe scientifique des conditions d'existence. Elle