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au xvie siècle, qu'un résultat naturel de la nouvelle situation sociale graduellement amenée par les deux siècles précédents. Car ce principe correspond à l'état de « non-gouvernement » des esprits. Et cet état, à son tour, provient de la dissolution progressive de la discipline mentale. Il dure aussi longtemps qu'un pouvoir spirituel n'est pas reconstitué sur des bases nouvelles. Dans une société où le pouvoir spirituel s'exerce normalement, c'est-à-dire où il régit l'universalité des esprits, unis par un corps de croyances communes, le besoin de liberté intellectuelle ne se développe pas chez les individus. Du moins, il ne s'attaque pas aux principes unanimement acceptés. Mais, quand ce pouvoir s'affaiblit, les principes commencent à être discutés. Chacun prétend bientôt se faire juge de leur valeur. Tout dépend donc de l'ensemble des conditions sociales. On ne peut pas plus provoquer qu'étouffer cette disposition des esprits, « hors des conditions qui lui sont favorables ou défavorables. » Elle ne se développe que dans les périodes qui ne sont pas « organiques. » C'est pour avoir méconnu cette loi de statique sociale, que l'on a commis tant d'erreurs historiques, où le symptôme est pris pour la cause, et le résultat pour le principe l.
La première forme générale du principe de la liberté d'examen s'exprima dans le protestantisme. Cette liberté y resta bornée d'abord entre les limites plus ou moins étroites de la théologie chrétienne. L'esprit de discussion dissolvante s'attacha surtout à ruiner, au nom du christianisme même, l'admirable système de
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la hiérarchie catholique, qui en était la réalisation sociale. Inconséquence caractéristique de l'esprit métaphysique, qui nie toujours les conséquences en prétendant conserver les principes, et qui, dans ce cas particulier, aspirait à réformer le christianisme en détruisant les conditions nécessaires de son existence, c'est-à-dire son organisation.
De même que Comte admire principalement, dans le catholicisme du moyen âge, le « chef-d'œuvre de la sagesse politique », qui a su séparer les attributions du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel; de même, il voit surtout dans le protestantisme le principe destructeur de ce chef-d'œuvre. Il lui reproche sans cesse d'avoir subordonné dans toute l'Europe le pouvoir spirituel au temporel. Cette « perturbation capitale » fut l'origine de toutes les autres. D'accord avec les chefs de l'école traditionnaliste, avec de Maistre et de Bonald en France, avec Haller en Allemagne, Comte insiste sur l'étroite parenté de l'esprit protestant et de l'esprit révolutionnaire. Une fois revendiqué, le droit d'examen s'étend, par une invincible nécessité, à la fois mentale et sociale, à tous les individus et à toutes les questions. Le nom de protestantisme ne devrait pas se restreindre à la réforme religieuse. Il ne convient pas moins à l'ensemble de la philosophie révolutionnaire. Car cette philosophie, depuis le luthéranisme jusqu'au déisme du xvme siècle, « et sans excepter l'athéisme qui en constitue la phase extrême », est une protestation, d'abord contre les principes de l'ancien ordre social, et ensuite contre toute organisation, quelle qu'elle soit1.
i. Cours, V, 43i-33; 467-8; 5n i3.
Le dogme « absolu et indéfini » du libre examen érige chaque raison individuelle en arbitre de toutes les questions sociales. De ce dogme sortent peu à peu la liberté absolue de parler et d'écrire, la souveraineté politique de la multitude créant ou détruisant à son gré les institutions, l'égalité des hommes, l'isolement des nations : en un mot,' comme disait Haller, « l'atoniisme social et politique. » Ces conséquences étaient devenues inévitables, dès le jour où le protestantisme eut accordé à chacun la décision suprême dans les questions religieuses, sans tenir compte ni des conditions de compétence, ni de l'autorité. Ce premier pas était décisif. Si, par impossible, la société moderne était replacée dans l'état où elle se trouvait quand le protestantisme réussit à s'établir, la même suite nécessaire de conséquences sociales et politiques se déroulerait de nouveau.
Peu importe, après cela, que le protestantisme ait lutté contre l'esprit révolutionnaire, et qu'il ait désavoué la philosophie « anarchique. » Peu importe qu'il ait fait des elForts répétés pour constituer une autorité spirituelle, et qu'il ait produit une multitude de sectes « dont chacune prenait la précédente en pitié et la suivante en horreur1. » Il demeure, quoi qu'il fasse, purement critique, négatif et désorganisateur. Son rôle, par conséquent, ne peut être que transitoire. Il ne contient point d'élément que l'organisation positive doive conserver. Il aboutit naturellement au déisme philosophique.
Ce déisme naît, dès le xvne siècle, en Angleterre et
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LA PHILOSOPHIE DE l'hISTOIRE 33 7
en Hollande, avec Hobbes, Spinoza et Bayle. Le droit d'examen est reconnu dès lors indéfini en principe, mais on croit pouvoir, en fait, contenir la discussion métaphysique entre les limites les plus générales du monothéisme \ Au fond, on continue à « détruire la religion au nom du principe religieux. » On construit une « théologie rationnelle » ; et l'on arrive enfin à la religion naturelle, chère au xvme siècle.
Or, aux yeux de Comte, la théologie rationnelle est une (( expression incohérente 2 », et la religion naturelle, un « monstrueux rapprochement de termes. » Gomme si toute religion, (hormis la positive), n'était pas nécessairement surnaturelle I L'accord de la raison et de la foi, même cherché avec une sincérité parfaite, est mortel pour la foi. Car la force des conceptions théologiques réside dans leur spontanéité. La preuve logique, même en admettant qu'elle soit vraiment démonstrative, ne les fortifie jamais. Elle ne peut que les affaiblir. Les innombrables preuves de l'existence de Dieu, parues depuis le xne siècle, ne constatent pas seulement les doutes hardis dont cette existence était l'objet ; on peut assurer aussi qu'elles ont contribué pour beaucoup à les propager, « soit par le discrédit que devait faire rejaillir sur les anciennes croyances la faiblesse de plusieurs de ces argumentations, soit même par réflexion sur les plus fortes3. » L'instinct populaire ne se trompait pas en appelant athées les métaphysiciens qui travaillaient à ces preuves. Leur œuvre était essentiellement anti-théologique. Notre siècle la voit
i. Cours, V, 435.
a. Cours, VI, a36.