Cours, V
Lévy-Bruhl. — Aug. Comte. 33
d'un autre œil. La décadence de la théologie se poursuivant toujours, ce que la raison publique jugeait autrefois impie peut paraître aujourd'hui une occupation pieuse.
La critique des croyances religieuses s'est développée et répandue sans trop porter ombrage au pouvoir temporel, grâce au soin que les philosophes prirent, en général, de le rassurer sur les suites immédiates de leurs travaux. Hobbes au xvne siècle, Voltaire au xvin9 sont aussi conservateurs au point de vue politique, que révolutionnaires au point de vue religieux. La précaution était fort sage de leur part. Mais elle n'a pas arrêté les conséquences qui sortaient de leurs principes. La philosophie critique, poussant le dogme de la liberté d'examen à l'assaut de tous les principes du régime établi, les a ébranlés et ruinés l'un après l'autre, jusqu'à (( l'explosion finale » de la Révolution française. Celle-ci a été la conclusion de fait du long travail de décomposition qui s'était poursuivi pendant cinq siècles. L'ancien régime était vermoulu ; elle l'a jeté par terre, et elle a voulu faire place nette.
Mais a-t-elle posé les bases du régime qui devait succéder à celui-là ? Non, répond Comte avec Saint- Simon et de Maistre. Il admire l'énergie et le sens politique de la Convention. Néanmoins, elle a eu le tort de croire que les principes « critiques » pouvaient tenir la place et remplir la fonction de principes « organiques. » Tant que la lutte avait duré, les principes critiques avaient été d'autant plus efficaces qu'on leur attribuait une valeur absolue. Ainsi, le dogme de la liberté illimitée de conscience avait servi à détruire le pouvoir spirituel du clergé catholique, le dogme de la souveraineté du
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peuple, à renverser le gouvernement temporel, enfin le dogme de l'égalité naturelle, à décomposer le système des classes sociales. Mais, l'ancien régime une fois abattu, on commit l'erreur de prendre ces dogmes pour base de la « réorganisation. »
On ne s'aperçut pas qu'ils étaient incompatibles, non seulement avec le régime qu'ils venaient de détruire, mais avec un système social quel qu'il fût. De la sorte, c'est le désordre moral et politique qui fut présenté comme le terme de la perfection sociale. Car chacun des dogmes de la doctrine critique, quand il est pris dans un sens organique, « revient exactement à poser en principe, sous le rapport correspondant, que la société ne doit pas être organisée^, »
Que devient, par exemple, le gouvernement dans ce svstème? « Par une subversion directe et totale des notions politiques les plus fondamentales » , le gouvernement est représenté comme l'ennemi nécessaire de la société2. Celle-ci doit le tenir toujours en état de suspicion et de surveillance, restreindre de plus en plus ses modes d'activité, et ne lui laisser finalement que des fonctions de police générale, sans qu'il contribue en rien à diriger la vie collective et le développement social. En un mot, le gouvernement, sans action sur les idées, sur les croyances ni sur les sentiments, n'aurait d'autre charge que de protéger les intérêts. Mais n'est-ce pas là nier formellement l'idée même du gou vernement, qui, par définition, doit au contraire représenter (( l'esprit d'ensemble », et la « fonction directrice » de la société? N'est-ce pas renoncer du même coup
i. Pol. pos., IV. Appendice, p. 180-1.
a. Cours, IV, 36.
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au grand progrès réalisé par le moyen âge, c'est-à-dire à un pouvoir spirituel indépendant du pouvoir temporel ? A ne considérer même que les intérêts, ce système ne maintient l'ordre qu'à grand'peine. Il est obligé de recourir à la corruption , et il conduit à l'accroissement continu des dépenses publiques.
Les principes de la philosophie critique ne sauraient donc servir à fonder une organisation sociale nouvelle. La tentative a été faite, et l'histoire l'a condamnée. On aurait pu d'avance annoncer cet échec. Car cette philosophie, métaphysique dans son essence, implique une contradiction qui la rend nécessairement impuissante. Elle tend à conserver les bases générales de l'ancien système politique, dont elle a détruit cependant les principales conditions d'existence1. Il y a une parenté très étroite entre la religion naturelle des philosophes, et les conceptions politiques des révolutionnaires. Celles-ci tiennent encore, par leurs racines les plus profondes, à l'ancien ordre de croyances qu'ils ont combattu de toutes leurs forces. Liberté, égalité, souveraineté du peuple, l'ensemble des droits « absolus » qui constituent la base de la doctrine révolutionnaire reste garanti, en dernier ressort, par une sorte de « consécration religieuse quoique vague. » La Révolution française a été l'œuvre de déistes.
Comte a mis à part, dans le xvme siècle, les penseurs qu'il considère comme ses précurseurs, c'est-à-dire comme les représentants anticipés de l'esprit positif : Fontenelle, Hume, Montesquieu, Diderot, d'Alembert, Turgot, Condorcet et quelques autres. Pour le reste de
i. Cours, IV, 60.
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la philosophie du siècle, il le juge plus que sévèrement. Il ne ménage pas Y Encyclopédie. Il ne trouve guère, dans la plupart des écrits philosophiques de cette période, qu' « une frivole et débile argumentation sophistique. » Les circonstances presque seules en ont fait le succès. Cette philosophie est, sans comparaison, fort inférieure à celle que la contre-Révolution y a opposée. Sous le rapport logique, qui finalement domine, dit Comte, la critique révolutionnaire ne peut résister aujourd'hui au système de Y « école rétrograde. )) Dans une discussion régulière, celle-ci l'aurait bientôt contrainte de convenir qu'elle accorde les principes essentiels du régime ancien, en refusant leurs conséquences les plus indispensables1.
La contradiction intime dont souffre la philosophie révolutionnaire deviendra de plus en plus apparente . Un moment arrivera, qui n'est plus éloigné, où l'effort pour restaurer le passé comprendra bon nombre de ceux qui ont contribué à le détruire. Les partisans de la religion naturelle, et jusqu'à ceux du déisme le plus avancé, se rallieront au catholicisme, comme au fondement véritable de l'organisation sociale qu'ils défendent. L'alternative se posera alors entre les deux seules solutions qui soient logiques et organiques : ou l'ancien régime, avec l'organisation catholique, ou le nouveau, avec l'organisation positive. Il n'y a point de place entre ces deux-là pour le système révolutionnaire, critique, libéral, métaphysique, qui, de quelque nom qu'on l'appelle, signifie « point d'organisation du tout. »