‹ La philosophie d'Auguste ComteChapitre 134 sur 161 · Cours, IV, 4o · texte numérisé non relu

Cours, IV, 4o

LA PHILOSOPHIE DE l'hISTOIRE 3/j5

trouverait absurde de ne pas croire de confiance aux principes établis dans ces sciences par les hommes compétents. S'il en est autrement en politique, c'est parce que, les anciens principes étant tombés et les nouveaux n'étant pas encore formés, il n'y a point, à proprement parler, dans cet intervalle, de principes établis. » Il ne s'agit donc nullement d'imposer aux hommes, par une sorte de despotisme spirituel, des croyances dont ils ne seraient pas juges. Comte ne veut qu'étendre à la politique, considérée comme science positive, ce qui, de l'aveu de tous, est admis dans les autres sciences.

On discerne sans trop de peine d'où proviennent les traits essentiels de cette philosophie de l'histoire. En tant qu'elle représente le développement de l'humanité comme soumis à une loi d'évolution, qui la fait passer par une suite de phases dont l'ordre est rationnellement déterminé, en un mot, comme un progrès, l'idée maîtresse en est due au « père spirituel » de Comte, à Condorcet.

Pour l'interprétation des faits les plus récents, et pour le jugement porté sur le moyen âge, Comte s'inspire de Joseph de Maistre, de l'école traditionnaliste tout entière, et de Saint-Simon. A ce dernier, Comte doit, entre autres idées, la distinction des périodes critiques et des périodes organiques. Mais c'est surtout l'influence de Joseph de Maistre, de l'aveu même de Comte, qui a été décisive sur son esprit. Gomme de Maistre, il pense que la philosophie du xvin* siècle, toute négative, a bien su détruire, mais s'est montrée impuissante à

construire. Gomme de Maistre encore, il est persuadé que Tordre social exige un pouvoir spirituel à côté du pouvoir temporel, et que le régime du moyen âge a été un (( chef-d'œuvre de la sagesse politique » , précisément par.ce que l'Église catholique y avait réalisé l'indépendance du pouvoir spirituel. Comme de Maistre enfin, il fait dépendre le salut de l'humanité, dans l'avenir, de son retour à l'unité de foi.

Comte procède donc également du savant idéologue à qui ahoutit l'effort philosophique du xviii* siècle, et du fougueux tradition naliste pour qui ce même siècle est l'époque abhorrée de l'erreur et de la perversion morale. Il entreprend, non pas de les concilier, (comment concilier ce qui s'exclut?) mais de fonder une doctrine plus compréhensive, où il réunira ce qu'il a reçu de l'un et de l'autre. Telle lui apparaît à lui-même sa propre tâche. Il ne la croit pas au-dessus de ses forces: il se sent en état d'éviter les fautes où ses prédécesseurs ont dû tomber. Condorcet a eu l'idée nette d'une science sociale ; mais cela ne l'a pas empêché de méconnaître la marche réelle de l'esprit humain, et de n'estimer justement que son siècle, aux dépens des périodes précédentes. De Maistre, à son tour, non moins prévenu, bien qu'en sens contraire, ne comprend pas davantage l'histoire. Pour restaurer la société, pour la rétablir en l'état où elle était au xm° siècle, il va jusqu'à l'absurde. 11 prétend ne tenir aucun compte de la marche de la civilisation et du développement des sciences. Condorcet, qui a mis en lumière l'idée du progrès n'a rien compris au moyen âge. De Maistre, qui a si bien vu l'excellence du moyen âge, nie le fait éclatant du progrès.

LA. PHILOSOPHIE DE l'hISTOIRE

Tous deux sont excusables, parce qu'ils étaient encore trop près de la Révolution française pour en comprendre tout le sens. Au milieu de la mêlée, ils ont été partiellement aveuglés. Comte, qui voit les choses de plus loin, les voit aussi de plus haut. Il dispose surtout d'un instrument que ni Condorcet ni de Maistre ne possédaient : il a complété la méthode positive, et il l'applique à la science des phénomènes historiques. En un mot, il a fondé la sociologie.

S'il n'a pas avancé la science sociale autant qu'il le croyait, du moins avait-il raison de penser que son originalité est dans cette tentative. Fondre, dans une science nouvelle et positive, les idées sociales issues de la spéculation du xvme siècle avec les vérités historiques mises au jour par les adversaires de cette philosophie : le problème était nettement posé. La solution que Comte en donne est l'âme même de son système. Par un double et vigoureux effort, il crée la « physique sociale. » D'une part, il reporte sur le passé l'idée de progrès que Condorcet n'avait su appliquer qu'à l'avenir, et cela lui permet d'instituer une philosophie positive de l'histoire. En même temps, il projette sur l'avenir l'ordre spirituel que de Maistre n'avait vu que dans le passé, et cela lui fournit le cadre de sa « réorganisation sociale. »

Cette philosophie de l'histoire, qui n'a plus rien de métaphysique, c'est la dynamique sociale : cette « réorganisation » de la société, au moyen d'un pouvoir spirituel, ce sera la politique positive.

Page 1