‹ La philosophie d'Auguste ComteChapitre 135 sur 161 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Dans le système de Comte, la morale occupe une place intermédiaire entre la philosophie théorique et la politique. Elle repose sur la philosophie, et la politique lui doit ses principes.

La morale n'est pas une science spéculative abstraite ; elle ne fait donc pas partie de la hiérarchie des sciences fondamentales. A la fin de sa vie, il est vrai, Comte ajouta aux six sciences de la liste primitive une septième 1 , qui était précisément la morale, c'est-à-dire la science des lois qui régissent les émotions, passions, désirs, etc., de l'homme considéré comme individu. Mais il s'agit plutôt là d'une psychologie morale que de la morale entendue au sens habituel des philosophes. Celle-ci n'a jamais constitué, aux yeux de Comte, l'objet d'une science spéciale. Ou bien en effet on recherche les lois des phénomènes moraux, et cette recherche, fondée sur la connaissance positive de la nature humaine, individuelle et collective, fait partie de la sociologie. Ou bien, en se

i. Pol. pos., II, 436-7; III, 46-5o; IV, a33. Catéchisme positiviste, 57-59 ; lai ia3.

fondant sur la connaissance de ces lois, on se demande quel serait le meilleur emploi du pouvoir que l'homme a de modifier les phénomènes : c'est alors un art dont il s'agit de déterminer les règles. Mais, pour que ces règles soient établies rationnellement, il faut que la science sociale soit elle-même rationnellement fondée. Donc, au point de vue pratique comme au point de vue spéculatif, la morale positive dépend de la sociologie.

Comte distingue au xvme siècle trois écoles morales : l'école utilitaire, représentée surtout à ses yeux par Helvétius, l'école kantienne, qu'il connaît à travers Cousin, et enfin l'école du sentiment, c'est-à-dire l'école écossaise. Aucune des trois ne le satisfait. L'utilitarisme d'Helvétius repose sur une psychologie inexacte, qui mutile la nature humaine, en niant, contre l'évidence, les inclinations altruistes. Il tend involontairement à « réduire toutes les relations sociales à d'ignobles coalitions d'intérêts privés. » La morale du devoir, telle du moins que Cousin la présente, organise « une sorte de mystification, où la prétendue disposition permanente de chacun à diriger sa conduite d'après l'idée abstraite de devoir aboutirait à l'exploitation de l'espèce par un petit nombre d'habiles charlatans. » Ces expressions, dans la pensée de Comte, s'adressent moins à la doctrine qu'à la personne même de Cousin. Enfin, l'école écossaise était plus près de la vérité que les autres, puisqu'elle admettait l'existence des penchants altruistes à côté des penchants égoïstes. Mais elle manquait de précision et de force.

Ces diverses morales avaient un vice commun, qui les condamnait d'avance à Terreur : elles se sont constituées avant que la science de la nature humaine fût devenue positive. Ainsi, la morale utilitaire est fort bien déduite d'une psychologie telle que celle de Condillac : mais cette psychologie « métaphysique » faisait de l'homme un être surtout raisonneur et calculateur, et méconnaissait la prépondérance des facultés affectives . De même, la psychologie ((allemande», c'est-à-dire celle de Cousin, représente le moi comme libre d'une liberté absolue, comme n'étant assujetti à aucune loi : de là, cette morale étrange et métaphysique du devoir.

Les morales théologiques ont été jusqu'ici fort supérieures à celles que la spéculation philosophique a produites. La raison en est simple: la religion implique, sans appareil scientifique, une psychologie beaucoup plus exacte que n'a été jusqu'à présent celle des philosophes. Elle a affaire à l'homme « concret » et réel. Elle a dû ne pas se méprendre sur l'importance relative de ses facultés, et sur la force respective de ses penchants et de ses passions. Le prêtre est meilleur connaisseur d'hommes que le métaphysicien.

C'est surtout la morale chrétienne que Comte admire, ou, plus exactement, l'enseignement de cette morale, tel qu'il était donné au moyen âge par l'Église catholique. « Toutes les différentes branches de la morale ont reçu du catholicisme des améliorations capitales. » En disant : « Aime ton prochain comme toi-même » , en faisant de la charité la vertu suprême, en combattant l'égoïsme comme la source de tous les vices, la morale chrétienne a enseigné ce qu'il fallait imprimer avant tout dans l'esprit et dans le cœur des hommes. La philosophie posi-

tive tiendra le même langage. « Pour quiconque a approfondi l'étude de l'humanité, l'amour universel tel que l'a conçu le catholicisme importe encore plus que l'intelligence elle-même, dans l'économie de notre existence individuelle ou sociale, parce que l'amour utilise au profit de chacun et de tous jusqu'aux moindres facultés mentales, tandis que l'égoïsme dénature ou paralyse les plus éminentes dispositions1. »

Mais le plus grand mérite du catholicisme a été de considérer la morale comme « la première des nécessités sociales. » Tout lui est subordonné: elle n'est subordonnée à rien. Elle domine la vie entière de l'homme, afin d'en diriger et d'en contrôler sans cesse tous les actes. Dans la société antique, la morale dépendait de la politique. Dans la société chrétienne, la politique même emprunte ses principes à la morale. C'est là le plus beau triomphe de la « sagesse catholique » , qui a institué un pouvoir spirituel indépendant du pouvoir temporel.

Par malheur, cette morale si haute et si pure a lié son sort à celui du catholicisme. Or, le catholicisme n'a pas pu marcher de pair avec le progrès de l'intelligence et de la méthode positive. Il avait d'abord fait preuve d'une « admirable libéralité. » Il est devenu ensuite indifférent, puis hostile au progrès scientifique. Il s'est montré enfin « rétrograde », quand il lui a fallu combattre pour sa propre existence. Ses dogmes ont subi une décomposition dont on a vu plus haut la marche nécessaire3. Il devait arriver, et il arriva, en effet, que la morale ressentît le contre-coup des attaques qui ébranlaient le

i. Cours, V, 345-6.

a. Cours, IV, io3-8. — Voyez li v. III, ch. v.

dogme. Les principes critiques, après avoir successivement ruiné toutes les bases de l'ancien système intellectuel, devaient s'en prendre ensuite à celles delà morale. Aussi voyons-nous la famille, le mariage, l'hérédité, « assaillies par des sectes insensées 1 . » Sans doute; la morale privée dépend d'autres conditions encore que d'opinions unanimes fixement établies. Le sentiment naturel y parle. Néanmoins, elle n'est pas à l'abri de la « discussion corrosive », quand des opinions de ce genre font défaut. A plus forte raison , la morale publique est-elle en danger. Comte attaque ici sans les nommer, mais en les désignant clairement, les écoles saint-simonienne et fouriériste. « En rêvant de réorganiser la société, elles n'ont su développer que la plus dangereuse anarchie. »Le saint- simonie me a voulu ruiner la famille, que la tempête révolutionnaire avait respectée, « excepté quelques attaques accessoires. » Le fouriérisme nie le principe le plus général et le plus vulgaire de la simple morale individuelle : la subordination des passions à la raison.

Faut-il donc revenir en arrière, comme le demande l'école rétrograde, et, pour sauver la morale, la fonder de nouveau sur la religion révélée? Mais le remède, s'il n'est pas pire que le mal, est du moins impuissant à le guérir. Comment les dogmes religieux serviraient-ils de soutien à la morale, quand ils ne se soutiennent pas eux-mêmes? Qu'attendre, dans l'avenir, de croyances qui n'ont pas résisté au progrès de la raison ? Loin de pouvoir fournir aujourd'hui une base solide à la morale, les croyances religieuses tendent de plus en plus à lui devenir doublement nuisibles. D'une part, elles s'op-

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