Catéchisme positiviste, p. i
tive. » L'ordre moral, en nous, doit être lié à Tordre du monde, hors de nous.
Il est vrai que nos penchants, y compris nos penchants altruistes, tendent à se développer spontanément. Mais il est vrai aussi que le monde extérieur tend à les modifier d'une manière constante, au moyen des impressions-qu'il nous donne. Car le développement de ces penchants est nécessairement affecté par le cours de nos con. ceptions et par le succès de nos entreprises. Or les unes et les autres se subordonnent toujours davantage à l'ordre extérieur, puisque le but de la science est de connaître cet ordre, et celui des arts utiles, de le modifier. De la sorte, l'ordre indépendant de nous tend doublement à régler nos instincts, « soit par l'excitation résultée des notions qu'il procure, soit par l'exercice correspondant aux efforts qu'il exige1. » En un mot, les lois du milieu où nous vivons agissent sur nos penchants comme un régulateur. L'influence de ces lois sur eux, quoique indirecte, devient irrésistible à la longue.
En outre, cette action n'a pas besoin, pour se faire sentir, que nous en ayons une connaissance plus ou moins claire. Même au temps où l'homme ne savait à peu près rien des lois de la nature, son activité n'en subissait pas moins leur empire. Les fins poursuivies par l'homme ont toujours dépendu de sa nature physique et morale : l'échec ou le succès de ses efforts a toujours eu sa raison dans les lois naturelles. Peu à peu, la connaissance positive s'est développée. L'homme a pris conscience de l'ordre, où il est lui-même enveloppé, dont il se sent solidaire, et auquel son intel-
x. Pol. pos., II, 2G-3o.
ligence collabore pour une part, difficile à déterminer, mais certaine. Le régulateur externe qui s'impose toujours, bon gré mal gré, à notre activité, s'est ainsi révélé à notre esprit. Le dernier degré à atteindre était qu'il fût enfin accepté par notre sentiment. C'est précisément le résultat obtenu par la philosophie positive, Car elle nous a fait connaître notre nature individuelle et sociale. Elle nous a montré qu'il ne faut pas expliquer l'humanité par l'homme, mais l'homme par l'humanité. Elle nous a expliqué le développement croissant de la vie sociale et celui de l'altruisme; qui en est à la fois la condition et la conséquence. Nous comprenons maintenant que nos affections bienveillantes se trouvent « spontanément conformes aux lois naturelles qui régissent le développement de la société 1 . »
Ainsi, c'est la pression continue de l'ordre extérieur qui rend disciplinables nos instincts égoïstes. Ceux-ci l'emporteraient sans doute, si nos penchants sympathiques ne trouvaient au dehors, dans les lois de la nature, un appui constant que la raison finit par comprendre.
La perfection morale serait l'harmonie réalisée entre tous les hommes, par leur bonne volonté mutuelle, selon le principe : Vivre pour autrui, et, du même coup, l'harmonie réalisée dans chaque âme individuelle, par la soumission de l'égoïsme aux sentiments altruistes. Mais cette harmonie n'est pas ce qui se produit d'abord. La guerre fait rage, au contraire, entre les groupes sociaux, la discorde, entre les membres d'un même groupe, les nassions , dans chaque âme individuelle. Tantôt l'une,
i fol. pos.} I, a3.
tantôt l'autre de nos tendances nous entraîne, suivant des circonstances dont le détail varie à l'infini. 11 ne s'établit pas entre nos tendances un ordre stable de subordination; la nature humaine, considérée isolément, ne contient pas de principe qui puisse maintenir un tel ordre. Livrée à elle-même, l'âme humaine resterait dans l'état que Spinoza nomme « fluctuation. » Le problème moral n'aurait pas de solution durable. De là, la nécessité d'un « frein universel » , pour assurer le développement des penchants altruistes. Ce frein n'est autre que la pression inévitable et continue de l'ordre du monde sur notre conduite, et, à la longue, sur nos motifs.
Quand l'âme humaine veut ordonner ses propres phénomènes, elle cherche instinctivement, dans le système général de faits intelligibles qui constitue le monde, un ensemble de données bien liées, afin d'y rapporter ces phénomènes moins stables. Nous avons déjà vu un exemple de ce genre dans la formation du langage. L'homme « consolide » sa pensée en la coordonnant à un ensemble de signes qui sont des mouvements, et comme tels, soumis aux lois générales du monde. Nous retrouvons en morale quelque chose d'analogue. Le principal artifice du perfectionnement moral, écrit Comte, consiste à diminuer l'inconséquence, l'indécision et la divergence de nos desseins, en rattachant à des motifs extérieurs nos habitudes intellectuelles, morales et pratiques. Les liens mutuels de nos diverses tendances sont incapables d'en assurer la fixité, jusqu'à ce qu'ils trouvent au dehors un point d'appui inébranlable. Pour être durable, l'harmonie de l'âme doit s'apparaître à elle-même comme fondée en raison, c'est-à-dire sur l'ordre du monde.
Quelle place faut-il assigner à cette morale positive, dans la classification ordinaire des doctrines morales ? On la range souvent parmi les morales du sentiment. Et, en fait, Comte caractérise lui-même sa morale par la « prépondérance directe du sentiment social. » Par ses origines aussi, elle appartient à ce groupe. Comte se réclame d'Adam Smith et de Hume, quand il affirme l'existence de penchants altruistes innés dans l'âme. Il désigne ces penchants, dans son Tableau cérébral, sous le nom de « sympathie », qui vient de l'école écossaise. Posez ces sentiments altruistes, dit-il, la moralité est donnée ; ôtez-les, la moralité disparaît.
Mais ces philosophes n'ont pas poussé plus loin l'analyse. Ils ont négligé de rechercher comment, en fait, la moralité se développe, bien que les penchants altruistes soient moins énergiques que les autres. Comte reproche à la morale des Ecossais son caractère superficiel et son manque de rigueur systématique. Il loue leur psychologie, moins incomplète que celle de leurs contemporains : il n'est pas satisfait de leur théorie de l'activité humaine. Si l'existence de penchants sympathiques est un fait, leur évolution n'en doit pas moins être expliquée. Celle-ci ne devient intelligible que par l'action continue de l'ordre objectif sur l'âme de l'homme, action d'autant plus décisive qu'il en prend mieux connaissance, par la découverte des lois de la nature.
Ainsi, pour rendre compte de la moralité humaine, Comte ajoute aux éléments d'ordre sentimental un élément d'ordre rationnel. Ce n'est pas sans doute un
élément a priori. Mais c'est bien ce qui, chez Comte, est le succédané de Va priori des doctrines métaphysiques : à savoir, l'invariabilité des lois des phénomènes, qui fait l'intelligibilité du monde. Au point de vue spéculatif, cette intelligibilité, sous le nom de « principe des lois », est la base de notre science. Au point de vue pratique, l'ordre du monde peut seul garantir l'harmonie durable de nos penchants. Il devient ainsi le fondement de la moralité.
Malgré les différences de toutes sortes, et plus qu'évidentes, qui séparent Comte de Malebranche et de Leibniz, il apparaît donc que dans sa philosophie comme dans la leur, l'idée tordre sert à passer du domaine de la connaissance à celui de Faction. Sans doute, de théologique ou métaphysique, cette idée chez Comte est devenue positive. Il n'entend pas dépasser l'expérience. Il n'affirme rien qui ne puisse être vérifié comme fait. Mais il n'en est pas moins soucieux, comme les philosophes ses prédécesseurs, de retrouver l'unité de l'âme sous la diversité de ses modes d'activité, et de faire voir que la raison théorique et la raison pratique sont une seule et même raison. Malebranche résolvait le problème en faisant appel à l'idée de la perfection divine, qui s'exprime partout par l'ordre. Comte explique que la pression de l'ordre extérieur engendre l'ordre dans notre esprit, (qui d'ailleurs y collabore), puis par contre-coup dans nos sentiments, et enfin dans nos actes. Les stoïciens avaient dit déjà quelque chose de semblable. Bref, la morale de Comte peut être présentée comme la forme positive de la morale de l'ordre universel.
Dirons-nous alors que, sentimentale et rationnelle à
la fois, cette morale n'a pas de caractère défini? N'estelle qu'une tentative éclectique de conciliation? L'éclectisme, en un certain sens, ne serait pas pour effrayer Comte. La philosophie positive se llatte d'être juste à l'égard de ses devancières. Elle se plaît à louer chacune d'elles pour la part de vérité qu'elle contenait. Mais, dans le cas présent, elle n'a pas besoin d'être éclectique. Il lui suffit d'être relative, et, puisqu'il s'agit de choses morales et sociales, de faire appel à l'histoire. On voit alors que le principe sentimental et le principe rationnel ne s'excluent nullement. Au point de vue historique, c'est-à-dire si l'on considère la genèse de la moralité, celle-ci prend naissance dans les sentiments sympathiques que les hommes éprouvent, comme beaucoup d'autres animaux, et qui se développent spontanément dans les affections domestiques et dans la vie sociale. Gomment se fait-il ensuite que cette moralité évolue, que les relations bienveillantes croissent indéfiniment en importance relative, malgré la force native del'égoïsme, que l'humanité, en un mot, s'élève peu à peu au-dessus de l'animalité ? Gela est dû, sans aucun doute, au développement de / 'intelligence, solidaire lui-même des efforts que l'homme est obligé de faire pour s'adapter au milieu où il vit.
Instinctive par sa racine animale, la moralité devient rationnelle dans son évolution humaine. On en peut dire autant du langage, de l'art, de la science, de la religion même. Tout cela était en germe dans la nature primitive de l'homme, puisque rien d'absolument nouveau n'y apparaît jamais. Tout cela ne s'est manifesté que sous la pression de l'ordre extérieur, qui s'exerce toujours, que nous le sachions ou non. Seu-
lement, quand nous connaissons cet ordre, nous pouvons user de notre science pour tourner les forces naturelles à des fins que nous nous proposons, et qui sont elles-mêmes rationnelles. C'est ainsi que la morale systématique se substitue à la morale spontanée.
Si nous étions plus intelligents, dit Comte, cela équivaudrait à être plus moraux. Comprenant mieux l'intime solidarité qui lie chacun de nous, sous mille formes et à tout instant, à l'ensemble de nos semblables, nous observerions plus sûrement le précepte suprême: « Vivre pour autrui. » Et, si nous étions plus moraux, cela équivaudrait à être plus intelligents. Nous agirions alors précisément comme une intelligence plus ouverte et plus pénétrante que la nôtre nous conduirait à agir. Or, nous ne pouvons pas devenir plus moraux par une modification immédiate de nos penchants. La psychologie positive a établi que nous n'avons point d'action directe sur la partie affective de notre nature. Mais nous pouvons essayer de devenir plus intelligents : chaque effort pour comprendre l'ordre de la nature nous donne, quand il réussit, le moyen d'en tenter de nouveaux1. De cette façon indirecte, la moralité peut croître. Enfin, elle croît plus sûrement encore, quand l'intelhgence a compris qu'elle n'a point sa fin en elle-même, qu'elle doit se subordonner au cœur, et que le seul bonheur compatible avec la nature de l'homme se trouve dans le dévouement et dans l'amour.
i. Pol. pos., IV. Appendice, p. 18.