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prépondérante sur la vie animale, les instincts égoïstes sont naturellement plus forts que les sympathiques. Comment ceux-ci arriveront-ils d'abord à contrebalancer, puis à dominer les autres ? Ce problème n'aurait pas de solution, si l'ascendant progressif des instincts altruistes, très faibles à l'origine, n'était favorisé par deux ordres de conditions, les unes subjectives, les autres objectives, dont l'action se fait sentir sans relâche.
Le développement croissant des affections domestiques et sociales résulte d'abord du fait même que l'homme vit en société et, par suite, en relation continuelle avec ses proches et avec ses semblables. Car l'exercice habituel, comme on sait, favorise le développement des organes et des fonctions. Puis, l'infériorité naturelle des penchants altruistes est compensée parleur aptitude « à une extension indéfinie. » Ils peuvent croître chez tous les membres d'un groupe à la fois. Loin qu'ils se fassent obstacle réciproquement, l'altruisme plus vif des uns éveille et encourage l'altruisme naissant des autres. Au contraire, les égoïsmes tendent à s'exclure. Hormis le cas d'une coalition plus ou moins durable, leurs prétentions rivales s'entrechoquent, au grand péril delà paix sociale. Ils sont contraints à des concessions mutuelles. Ils ne se répriment jamais tout à fait; pourtant, la vie sociale les oblige à se dissimuler et à contenir leurs éclats les plus violents.
Ajoutez que les affections bienveillantes trouvent en elles-mêmes leur propre satisfaction, et que cette satisfaction est inépuisable. On se lasse d'agir, disait Comte, on se lasse même de penser ; on ne se lasse pas d'aimer. Ces affections, qui sont les plus douces à
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éprouver, ont une tendance à occuper dans le cœur de l'homme une place de plus en plus grande. Il ne s'agit pas d'ailleurs pour elles de se substituer à l'égoïsme, mais de le tenir le plus possible en échec. Si la nature humaine évolue, c'est, nous le savons, sans se transformer. La prépondérance de l'égoïsme en nous tient à des raisons organiques qui sont hors de notre pouvoir, et qui ne changeront jamais. Vouloir déraciner l'égoïsme est folie. Qui veut faire l'ange fait la bête. Nous ne pouvons même pas, quel que soit notre effort, intervertir d'une façon durable le rapport de nos instincts altruistes aux égoïstes. Ces derniers resteront toujours les plus énergiques. Mais nous pouvons regarder cette interversion comme un idéal dont nous approcherons toujours davantage, sans jamais y atteindre1.
Enfin, il est rare que nos instincts égoïstes n'éveillent pas, par contre-coup, quelque sentiment altruiste. Par exemple, l'instinct sexuel détermine le développement de l'amour maternel. Le désir d'imposer sa volonté engendre le dévouement à l'intérêt commun. Une fois née, l'affection bienveillante persiste et grandit, recherchée parfois pour elle-même, après que l'instinct égoïste a cessé d'être enjeu. Ce fait, dit Comte, facilite beaucoup « la solution du grand problème humain 2. »
La solution resterait cependant très incertaine et très précaire, si elle n'avait pour garantie que l'ensemble des conditions subjectives qui viennent d'être analysées. Car cet ensemble a besoin lui-même, pour s'établir et pour durer, de ce que Comte appelle une « base objec-
i. Catéchisme positiviste, p. 10.