‹ La philosophie d'Auguste ComteChapitre 146 sur 161 · Cours, IV · texte numérisé non relu

Cours, IV

dance, l'asservissement à une communauté indifférente, rendraient la vie intolérable. « Tel est l'immense danger de toutes les utopies qui sacrifient la vraie liberté à une égalité anarchique, ou même à une fraternité exagérée1. » Sur ce point, la philosophie positive reprend à son compte la « critique décisive » que nos économistes ont faite du communisme.

La philosophie positive ne se borne pas à réfuter les uns par les autres les économistes orthodoxes et les socialistes. Elle reprend à son tour les questions qu'ils ont soulevées. Elle se fonde, pour les résoudre, sur leâ résultats obtenus par la sociologie.

Tout d'abord, elle pose le problème de la « réorganisation sociale » sous la forme la plus générale. Les socialistes, ainsi que leurs adversaires, ne s'occupent que des richesses, comme si elles étaient les seules forces sociales mal réparties et mal administrées. Mais il y en a d'autres. La réforme des conditions économiques dépend en dernière analyse de celle des mœurs. Il faut donc, avant tout, « réorganiser » les mœurs. Il faut déterminer les droits et les devoirs réciproques des citoyens, et inspirer à chacun le sentiment de son devoir et le respect du droit, d'autrui.

Les deux idées de droit et de devoir ne sont pas traitées par Comte de la même façon. Il accepte l'idée de devoir sans la soumettre à une critique spéciale. Le devoir est la règle d'action prescrite à chacun à la fois par le sentiment et par la raison. Nous avons le devoir de faire

i. Pol. pos., I, 159.

ce que nous reconnaissons le plus convenable à noire nature individuelle et sociale. L'idée de droit, au contraire, « disparaît » dans l'état positif. Le mot ,« droit » doit être écarté du langage politique, comme le mot « cause » du langage philosophique. Ce sont deux notions métaphysiques. Chacun a des devoirs, et 1 envers tous. Nul n'a de droit proprement dit. « L'idée de droit est fausse autant qu'immorale, parce qu'elle suppose l'individualité absolue1. »

Ces formules ont provoqué de vives protestations, en particulier de la part de M. Renouvier et de ses disciples. Elles semblent, en effet, dans la constitution delà société civile, négliger entièrement la justice, pour ne fonderies rapports des hommes que sur la charité et sur le sentiment. Pourtant, à y regarder de près, l'expression, comme il arrive souvent, a forcé et faussé la pensée de Comte. La comparaison qu'il suggère lui-même entre les idées de droit et de cause éclaircit heureusement ce qu'il a voulu dire.

La science positive a renoncé à la recherche des causes, pour se borner à établir les rapports invariables des phénomènes. Mais ces rapports correspondent à ce que l'on appelait autrefois l'action causale. Ils représentent ce qu'il y avait de réel dans cette action prétendue. La seule différence, — mais elle est importante, — consiste en ce que l'esprit humain a abandonné le point de vue de l'absolu pour celui du relatif, et se contente désormais de constater les liaisons des phénomènes, sans imaginer des « entités liantes » , selon la forte expression de Malebranche.

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