‹ La philosophie d'Auguste ComteChapitre 147 sur 161 · I. Cours. VI, 48o ; Pol. pos., I, 3Gi-3 ; II · texte numérisé non relu

I. Cours. VI, 48o ; Pol. pos., I, 3Gi-3 ; II

L'idée de droit a subi une transformation analogue. Comme l'idée de cause, elle a été longtemps théologique, puis métaphysique. Dans l'antiquité, elle était étroitement liée à la religion. Chez les modernes, les droits des peuples, et même les droits des individus, sont conçus d'après l'ancien droit des princes et des maîtres. Conquis sur lui, ils reposent comme lui, au fond, sur une base surnaturelle et mystique. Les droits que chaque citoyen revendique sont la monnaie du droit absolu que possédait autrefois le souverain, représentant la nation entière. Devenue métaphysique au xviue siècle, l'idée du droit absolu, intangible, imprescriptible, qui appartient à la personne humaine a été fort utile pour la décomposition de l'ancien régime. Mais, ce travail une fois achevé, elle ne saurait servir, pas plus que les autres principes métaphysiques, à l'œuvre de réorganisation. La philosophie positive n'admet rien d'absolu. Tout, dans la société, est à la fois conditionné et conditionnant. Rien n'est inconditionnel. Et la sociologie enseigne qu'il ne faut pas aller de l'individu à la société, mais de la société à l'individu.

Par conséquent, ici encore, on renoncera à transformer un principe critique en principe organique. San» doute, les droits subsisteront, comme subsistent les liaisons constantes des phénomènes. Mais on cessera de fonder les droits sur une conception métaphysique de la nature humaine, comme on a cessé de rapporter les liaisons de phénomènes à des entités métaphysiques appelées causes. Au heu de faire consister les devoirs particuliers dans le respect des droits universels, on concevra, en sens inverse, les droits de chacun comme résultant des devoirs des autres envers lui. En un mot, le devoir est posé avant

le droit. Ce principe est de la plus haute importance aux yeux de Comte. Il y voit une expression et une preuve de la prépondérance de l'esprit positif sur l'esprit métaphysique, et de la subordination de la politique à la morale. Il aime à dire que ((la considération du devoir est lise à l'esprit d'ensemble. » La considération du droit, au contraire, s'il est conçu comme absolu, conduit à nier tout gouvernement et toute organisation sociale.

La nouvelle philosophie tendra de plus en plus à remplacer « la discussion vague et orageuse des droits par la détermination calme et rigoureuse des devoirs respectifs. » Dès lors, le problème soulevé par les communistes prend un aspect nouveau. Qu'il y ait des chefs industriels puissants, ce n'est un mal que si leur force leur sert à opprimer les hommes qui dépendent d'eux. C'est un bien, âu contraire, si ces chefs connaissent et remplissent leurs devoirs. Peu importe aux intérêts populaires en quelles mains se trouvent les capitaux accumulés, pourvu que l'emploi en soit utile à la masse sociale l. Or cette condition essentielle « dépend bien plus de moyens moraux que de mesures politiques. » Celles-ci pourront sans doute s'opposer à l'accumulation des richesses en un petit nombre de mains, au risque de paralyser l'activité industrielle. Mais ces procédés « tyranniques » auraient moins d' efficacité que la réprobation universelle infligée par la morale positive à tout usage trop égoïste des richesses possédées. La réprobation serait d'autant plus irrésistible, que ceux-là mêmes qui devraient la subir « n'en pourraient récuser le principe, inculqué à tous par l'éducation morale commune. » C'est ainsi

t. Cours, VI, 543-6.

qu'au moyen âge l'excommunication n'était pas moins redoutée des princes qui l'encouraient, que respectée des peuples qui en étaient témoins.

Une fois l'éducation commune établie, sous la direction du pouvoir spirituel, la tyrannie de la classe capitaliste n'est plus à craindre. Les riches se considéreront moralement comme les dépositaires des capitaux publics. Il ne s'agit pas ici d'aumône. Ceux qui possèdent auront le « devoir » d'assurer à tous d'abord l'éducation, et ensuite le travail.

Ces idées paraissent sans doute paradoxales et chimé riques. Mais, dit Comte, c'est parce que la société moderne n'a pas encore sa morale. Les relations industrielles, qui s'y sont prodigieusement développées, sont livrées à un dangereux empirisme, au lieu d'être systématisées suivant des lois morales. La guerre, plus ou moins déclarée, règle seule les rapports du capital et du travail. Dans un état normal de l'humanité, ces rapports, au contraire, sont « organisés. » La force n'engendre pas l'oppression. Chaque citoyen est un « fonctionnaire public » , dont les attributions définies déterminent à la fois les obligations et les prétentions, (c'est-à-dire les droits). La propriété est une fonction comme les autres, non un privilège. Elle sert à former et à administrer les capitaux par lesquels chaque génération prépare les travaux de la suivante. Ceux qui la détiennent ne doivent point la détourner de son usage public pour leur avantage particulier1.

De même que les capitalistes, les ouvriers sont des fonctionnaires publics. Ils remplie sent un office non

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