Pol. pos., I, i
moins indispensable. Indépendamment de leur salaire, ils méritent la gratitude sociale. Nos mœurs comportent déjà ce sentiment quand il s'agit des carrières libérales, où le salaire ne dispense point de la reconnaissance. Ce sentiment devra s'étendre à tous les travaux qui contribuent à la prospérité commune. Le service de l'humanité est gratuit, dit Comte. Le salaire, quel qu'il soit, ne paye que la partie matérielle de chaque office. Il sert à réparer la consommation qu'exigent l'organe et la fonction. Quant à l'essence même du service, elle ne comporte d'autre récompense que la satisfaction même de l'accomplir, et la gratitude qu'il éveille *.
Par conséquent, dans une société « vraiment constituée » (remarquez cette expression, que M. de Bonald emploie souvent), la distinction vulgaire entre les fonctions publiques et privées est destinée à s'effacer. De même que, dans une armée, le plus obscur soldat a sa dignité propre, qui vient de la solidarité étroite de l'organisme militaire, et de ce que tous y participent au même honneur; de même, quand l'éducation positive aura rendu sensible à tous la participation de chacun à l'œuvre sociale, les professions actuelles les plus humbles seront ennoblies2. Le régime industriel d'aujourd'hui, qui ne nous montre guère que la lutte des égoïsmes, est un régime anarchique, ou, pour mieux dire, une <( absence de régime. »
La société moderne n'a pas encore ses mœurs. Elle les formera peu à peu, comme la société militaire s'était formé les siennes. La vie guerrière est, plus que toute autre, dominée par l'ensemble des penchants égoïstes.
i. Pol. pos., II, 409. a. Cours, VI, 5ii-i5.
Néanmoins, comme elle ne pouvait se développer que par l'esprit d'union, cette seule condition a suffi pour qu'elle déterminât d'admirables dévouements \ Pourquoi n'en serait-il pas de même de la vie industrielle, qui repose sur l'instinct pacifique et constructeur ? Autrement, si 1' « anarchie » actuelle des mœurs devait durer, la société moderne resterait au-dessous du moyen âge, qui était vraiment organisé par son pouvoir spirituel. Elle serait même au dessous des sociétés militaires. A quoi bon substituer le monopole à la conquête, et le despotisme fondé sur le droit du plus riche au despotisme fondé sur le droit du plus fort ? 2.
Tout dépend donc de l'éducation morale commune, qui dépend elle-même de l'établissement d'un pouvoir spirituel. La supériorité de la doctrine positive est d'avoir restauré ce pouvoir. Les écoles novatrices veulent toutes assurer aux prolétaires l'éducation normale et le travail régulier. Mais elles veulent les deux à la fois, ou le travail avant l'éducation. Le positivisme veut organiser l'éducation d'abord3.
Naturellement, dans l'éducation positive, les devoirs seront présentés sous leur aspect social. Ainsi les vertus élémentaires de la tempérance, de la chasteté, etc., sont recommandées par la morale positive, mais non pas au point de vue de leur utilité individuelle. Quand même « une nature exceptionnelle préserverait l'individu des suites de l'intempérance ou du libertinage » , la sobriété et la continence lui seraient prescrites avec autant de rigueur, comme indispensables à l'ac-