I. Cours, IV
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secours de l'expérience, (si une telle conception n'est pas absurde) , est purement fictif, et n'a point de valeur objective. Si donc il reste attaché à une philosophie métaphysique, ce ne peut être qu'en tant que tout ou partie de la réalité est encore conçu par lui du point de vue de l'absolu, c'est-à-dire en tant qu'il méconnaît encore que seules les lois des phénomènes lui sont accessibles, et qu'il persiste à rechercher, pour certains d'entre eux, l'essence et la cause première ou finale. Il fut un temps où toute la réalité était ainsi comprise. La conception générale du monde était alors toute métaphysique, ou, en partie, théologique. Mais l'esprit humain a peu à peu constitué la science positive, d'abord des phénomènes les plus simples et les plus généraux, puis des phénomènes plus compliqués. En dernier lieu, les plus complexes de tous, c'est-à-dire les phénomènes moraux et sociaux, restaient seuls réfractaires à la forme scientifique. Supposons que ce dernier ordre de faits soit conquis à la méthode positive : le mode de penser métaphysique, n'ayant plus d'objets réels, disparaît ipso facto. Du même coup, le mode de penser positif est devenu universel, et la philosophie positive est fondée.
Ainsi s'expliquent deux grands faits connexes, qui tiennent une place considérable dans l'histoire philosophique de notre siècle. On comprend; i° que le sort de la métaphysique paraisse étroitement Hé à celui de la psychologie, de la morale, de la philosophie de l'histoire et des sciences morales en général, tandis que le lien entre la physique, par exemple, et la métaphysique semble extrêmement lâche; 2° que la fondation de la sociologie détermine celle de la philosophie positive»
CONCLUSION £o5
Tant que la psychologie spécule sur la nature de l'âme et sur les lois de la pensée, la morale sur la cause finale de l'homme, la philosophie de l'histoire sur la fin de l'humanité, la métaphysique reste vivante. Elle semble même pouvoir, mieux que le savoir positif, conduire l'esprit humain à une conception d'ensemble du réel. Elle y parait d'autant plus propre, que le point de vue de l'absolu coïncide aisément avec le point de vue de l'universel, de même que la conception de la substance, quelle qu'elle soit, conduit sans peine à la conception de l'unité de substance. Mais, du jour où nous ne chercherions plus que les lois des faits psychiques, moraux, sociaux, en nous abstenant de toute hypothèse sur les causes et les essences, comme cette méthode est déjà employée pour toutes les autres catégories de phénomènes, trois résultats seraient atteints d'un seul coup : la philosophie métaphysique disparaîtrait, la science sociale serait créée, et la philosophie positive, fondée.
D'après la loi essentielle de la dynamique sociale, l'état métaphysique n'est jamais que transitoire entre l'état théologique et l'état positif. L'intelligence humaine ne pouvait passer immédiatement du premier au dernier. L'état métaphysique, qui est susceptible d'une infinité de formes et de degrés, la conduit insensiblement de l'un à l'autre. La philosophie métaphysique participe de la théo logique en tant qu'elle prétend « expliquer » la totalité du réel par un premier principe, et de la positive, en tant qu'elle cherche à démontrer ses « explications », et à les mettre d'accord avec les connaissances réelles déjà acquises. Elle sort delà théologie pour aboutir à la science. Mais, siprès qu'elle s'approche du savoir
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positif, sa marque théologique originelle ne s'efface jamais. Mis en demeure d'opter entre la doctrine théologique et la doctrine positive, les métaphysiciens choisiraient certainement la première. L'essence de la philosophie métaphysique est de tendre à l'absolu, tandis que la philosophie positive ne cherche que le relatif. En favorisant le progrès de la science positive, la philosophie métaphysique a travaillé à se rendre elle-même inutile.
A ceux donc qui lui reprocheraient de ne pas laisser de fonction propre à la philosophie, Comte répondrait que, dans sa doctrine, la philosophie est au contraire mieux définie et plus pleinement constituée que dans toute autre. En effet, la philosophie métaphysique n'a jamais été qu'un compromis, destiné à satisfaire à la fois, tant bien que mal, les besoins d'explication théologique et de science rationnelle. Mais la philosophie positive est pure, sans mélange d'éléments hétérogènes. Elle donne à l'ensemble de l'expérience toute l'intelligibilité où nous pouvons prétendre, par la découverte des lois, et, en particulier, des lois encyclopédiques. En faisant de l'humanité le but suprême à la fois de notre spéculation et de notre activité, elle fournit une base définitive à la morale et à la politique, et un objet à la religion. En sorte que la philosophie positive, selon Comte, est plus vraiment une philosophie que la métaphysique, puisqu'elle assure l'homogénéité du savoir et la (( parfaite cohérence mentale » ; et qu'elle est aussi plus vraiment religieuse, puisqu'elle montre, en conclusion dernière, que la fin de l'intelligence même est dans le dévouement à l'humanité.
Une doctrine philosophique nouvelle obéit, en général, à une double tendance. Elle cherche à la fois à établir son originalité et à se trouver des antécédents. Pour atteindre le premier résultat, elle critique les doctrines antérieures et contemporaines. Elle montre qu'elle réussit mieux que les autres à « totaliser l'expérience. » Mais, en même temps, elle se découvre dans l'histoire une filiation qui n'est jamais bien difficile à établir.
La philosophie positive satisfait, comme les autres, à cette double exigence, dans la mesure, toutefois, que comporte sa nature particulière et la définition de son objet. Elle n'entreprend pas de réfuter, à proprement parler, les systèmes métaphysiques qu'elle se croit destinée à remplacer, et qui la combattent. Ceux-ci, en la réfutant, sont fidèles à leur principe. La philosophie positive est fidèle au sien en ne les imitant pas. Il lui suffit de les « situer » dans l'évolution générale de l'esprit humain, et de montrer, d'après la loi de cette évolution, comment la même nécessité qui les a fait naître les fait aussi disparaître. Leur office est rempli, leur rôle est terminé. Peu importe qu'ils cherchent à prolonger une mourante vie : les cas de survivance peuvent ralentir le progrès, mais non pas l'arrêter. Aussi la philosophie positive est-elle la seule qui puisse être tout à fait juste pour ses adversaires. Elle cesse, dit Comte, « d'être critique envers tout le passé. » Elle n'a pas besoin, pour s'établir, de combattre et de supplanter celles qui l'ont précédée. Elle place toutes les doctrines dans l'histoire ; elle s'y
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place elle-même. A la dialectique abstraite, elle substitue la genèse historique.
Comte se reconnaît sans doute une longue série de précurseurs proprement dits, dans la double lignée des philosophes et des savants qui ont contribué aux progrès de l'esprit positif, depuis Àristote et Archimède jusqu'à Condorcet et Gall. Mais la philosophie positive ne s'en regarde pas moins comme l'héritière de toutes les philosophies, et même de celles qui sont le plus opposées à son principe. Car elles ont été, comme les autres, des moments nécessaires dans le progrès qui devait aboutir au système positif.
Ainsi, considéré dans son rapport avec la spéculation métaphysique qui l'a précédé, ce système ne la réfute pas, car cela ne lui est ni nécessaire, ni même possible. Il ne se l'incorpore pas non plus, car il ne pourrait le faire sans une contradiction formelle. Et cependant, de l'aveu même de Comte, il procède d'elle autant que de la science proprement dite. En quoi consiste donc ce rapport, si la philosophie positive ne combat ni n'adopte les doctrines antérieures? — Elle les transpose. Elle projette sur le plan du relatif ce que ses devancières avaient étudié du point de vue de l'absolu.
Nous avons constaté, chemin faisant, plus d'une de ces transpositions. Peut-être ne sera-t-il pas inutile d'en faire ici une récapitulation, qui ne prétend pas d'ailleurs être complète.
Philosophie métaphysique Transposition positive
L Distinction de la puissance I. Distinction du point de vue et de l'acte. statique et du point de vue dyna-
mique, ou de l'ordre et du progrès.