‹ La philosophie d'Auguste ComteChapitre 157 sur 161 · Pol. pos., 1, 3G · texte numérisé non relu

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et religieuses d'Auguste Comte. Si cette convergence est parfaite, son œuvre est accomplie. L'anarchie mentale et morale est dès à présent guérie ; l'anarchie politique et religieuse va disparaître. L'unité sera rétablie partout. Elle est déjà faite dans l'entendement, puisque toutes nos conceptions sont désormais homogènes, c'est-à-dire positives, puisque la même méthode est employée dans toutes nos recherches, puisqu'enfin tout l'ensemble des sciences est réglé du point de vue social. L'unité est faite aussi dans l'âme entière, puisque l'intelligence, consciente désormais de ses lois et de sa fonction essentielle, se soumet au cœur, pour être dirigée par l'amour. Elle va se faire enfin dans la société, puisqu'un nouveau pouvoir spirituel, en possession de principes universellement admis, va donner à tous les hommes une éducation commune, leur enseigner à tous une même morale, les rallier tous à une même religion d'amour et de bonté. L'harmonie qui se réalise dans l'âme individuelle est le symbole, et comme le gage de l'harmonie qui s'établira dans le corps social. Sans doute, des obstacles restent à surmonter. L'esprit positif doit lutter encore pour s'universaliser tout à fait. L'ancien régime mental n'achèvera pas de disparaître sans des luttes que Comte prévoit redoutables et sanglantes. Mais ces crises, pour aiguës qu'elles soient, ne sauraient empêcher l'évolution humaine de s'accomplir conformément à sa loi.

Comte a résumé lui-même, à la fin du Cours de philosophie positive, les résultats qu'il croyait avoir établis. C'est, en premier lieu, au point de vue intellectuel, (qui prime d'abord les autres, bien que, dans l'état positif, l'esprit doive se soumettre au cœur), une « parfaite cohérence mentale qui n'a jamais pu encore exister à un pareil degré » , non pas même dans la période primitive où l'homme expliquait les phénomènes de la nature par l'action de volontés. Car déjà, dans cette période, l'esprit positif se faisait sentir, quoique imperceptiblement; tandis que, dans la période positive, rien ne subsistera du mode de penser théologique et métaphysique. Au point de vue moral, qui vient ensuite, l'accord des esprits sur les problèmes spéculatifs, et en particulier sur les rapports de l'homme et de l'humanité, permettra une éducation commune, qui déterminera chez tous d'ardentes convictions morales. De puissants « préjugés publics » se développeront, et, avec eux, une plénitude d'assentiment si irrésistible, selon Comte, qu'elle pourra réaliser ce dont notre système pénal est incapable : prévenir au lieu de punir, au moins dans la plupart des cas. Au point de vue politique, les deux pouvoirs, spirituel et

temporel, seront dûment séparés, et une organisation durable assurera à la fois Tordre et le progrès. Enfin, au point de vue esthétique, un art nouveau apparaîtra. Non plus un art aristocratique et érudit comme celui que nous avons depuis la Renaissance, mais un art intimement lié aux convictions et à la vie de tous, qui sera accessible et familier à tous, comme le fut l'art du moyen âge. La conception positive de l'homme et du monde deviendra une « source inépuisable » de beauté poétique.

Tous ces résultats seront ordonnés, garantis, sanctifiés par la religion positive, ou religion de l'humanité, dont Auguste Comte, dans sa « seconde carrière », a établi le dogme, le culte et le régime.

Sans entrer clans le détail de cette construction religieuse, nous voyons qu'elle dépend, comme aussi la morale et la poli tique, de la « parfaite cohérence mentale » fondée, en premier lieu, par la philosophie positive. Cette parfaite cohérence mentale, à son tour, se ramène à l'unité de l'entendement, qui a pour conditions nécessaires et suffisantes (d'homogénéité de doctrine et l'unité de méthode. » Or, cette homogénéité et cette unité existent dès à présent pour toutes les catégories de phénomènes naturels. Seuls, les phénomènes moraux et sociaux faisaient encore exception. Tout se réduisait donc en dernière analyse à cette question : « Les faits moraux et sociaux peuvent-ils être étudiés à la façon des autres phénomènes naturels ? » Si non, il faut se résigner à la durée indéfinie du désordre des esprits, et par suite, du désordre des mœurs et des institutions. Si oui, au contraire, l'entendement humain atteint l'unité où il aspire. La so-

ciologie est-elle impossible ? point de politique ni de religion stables. La sociologie est-elle fondée? tout le reste se fonde sur elle.

Ainsi, la création de la science sociale est le moment décisif dans la philosophie de Comte. Tout en part, et tout s'y ramène. Gomme, dans le platonisme, toutes les voies conduisent à la théorie des idées, de même, de toutes les avenues du positivisme on aperçoit la sociologie. Là se joignent, comme en un même centre, la philosophie des sciences, la théorie de la connaissance, la philosophie de l'histoire, la psychologie, la morale, la politique, la religion. Là se réalise, en un mot, l'unité du système, unité qui, aux yeux de Comte, est la meilleure preuve de sa vérité.

Si l'on considère principalement dans la sociologie la fin que Comte se propose d'atteindre par elle, il est vrai que cette doctrine est surtout une politique, et le titre même du second grand ouArrage de Comte l'avoue. Mais, si on la considère en elle-même, c'est essentiellement un effort spéculatif, et le principe d'une philosophie au sens propre du terme. Car la création de la science sociale rend possible ce que Kant appelait une totalisation de l'expérience.

Cette totalisation, avant Comte, avait été tentée bien des fois. Mais on partait de ce postulat que la philosophie est spécifiquement distincte de la connaissance proprement scientifique. Que la philosophie fût dogmatique ou critique, qu'elle se portât d'abord sur l'essence des choses ou sur les lois de l'esprit, elle n'en offrait pas moins des caractères propres, qui semblaient la séparer de la science positive, et lui permettre même de dominer cette science, et d'en « expliquer » les principes. Comte

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rejette ce postulat. Il va essayer si, en se fondant sur le postulat contraire, il ne réussira pas mieux que ses devanciers.

Pour repousser le postulat admis avant lui par les philosophes, il invoque à la fois des raisons de fait et des raisons de droit; mais il faut remarquer que, dans sa doctrine, ces deux ordres de raisons se ramènent logiquement l'un à l'autre. En fait, dit-il, on n'a pas pu établir, jusqu'à présent, une philosophie qui s'imposât à tous les esprits. Idéalismes, matérialismes, panthéismes de toute origine et de toute forme n'ont jamais su que ruiner les doctrines qui leur étaient opposées, sans s'établir eux-mêmes définitivement. Ces systèmes prétendaient donner une connaissance rationnelle de ce qui, par sa nature, est hors de la portée de la science. Ils se flattaient d'expliquer l'essence, la cause, la fin et l'ordre des phénomènes de l'univers. Aussi ne pouvaient-ils construire que des conceptions provisoires, indispensables sans doute en leur temps, mais caduques. Une métaphysique n'est jamais qu'une théologie rationalisée, et par là même affaiblie, démunie de ce qui en faisait la vertu à l'époque où elle était objet de foi.

Mais, au nom de quel principe Comte peut-il discerner ce qui est ou n'est pas « hors de la portée de la science»? Ne devrait-il pas, pour justifier une distinction de ce genre, procéder avant tout à une critique de l'esprit humain, c'est-à-dire à une théorie de la connaissance analogue à celle que Kant a proposée dans la Critique de la Raison pure? M. Renouvier cherche à démontrer que, faute de cette critique préalable, dont Comte s'est dispensé, sa philosophie reste superficielle. M, Max Mùller dit expressément qu'il n'y a

pas à tenir compte d'une doctrine philosophique qui procède comme si la Critique de la Raison pure n'avait pas été écrite.

L'objection revient en somme à reprocher à Comte de n'avoir pas tenté ce qu'il considérait comme impraticable : à savoir, de n'avoir pas déterminé les lois intellectuelles par l'analyse de l'esprit réfléchissant sur luimême. Mais, dit-on, de quel droit affîrme-t-il que cela est impossible? — Parce que ces lois, comme toutes les autres, ne peuvent être découvertes qu'au moyen de l'observation des faits, et parce que la seule méthode qui convienne a l'observation des faits intellectuels est la méthode sociologique : ces faits étant de telle nature qu'ils ne sauraient être saisis, surtout au point de vue dynamique, que dans l'évolution de l'humanité. La théorie de la connaissance que réclament MM. Renouvier et Max Mùller ne fait pas défaut dans la philosophie positive. On ne l'y voit pas, parce qu'elle ne se présente pas sous la forme traditionnelle. Elle y est cependant; mais, au lieu de consister en une analyse a priori de la pensée, préliminaire à la philosophie, elle ne se sépare pas de la philosophie elle-même. Elle est un des aspects multiples de la sociologie.

Il y a dans la doctrine positive, comme dans les autres, une dialectique, non plus une dialectique abstraite et logique, mais une dialectique réelle et historique. Elle ne cherche pas à apercevoir les lois de l'esprit humain par un effort de réflexion où cet esprit appréhenderait, sous les phénomènes, son essence même. Elle s'efforce de les découvrir dans la succession nécessaire des époques qui constituent le progrès de l'esprit. Elle étudie, elle aussi, le « sujet universel » dont Kant a voulu

déterminer les formes, les catégories et les principes a priori. Mais ce sujet universel, ce n'est plus la raison se saisissant elle-même en dehors et au-dessus, pour ainsi dire, des conditions du temps et de l'expérience: c'est l'esprit humain prenant conscience des lois de son activité par l'étude de son propre passé. Au lieu du « moi absolu » , de la « raison impersonnelle » , ou de la « conscience de l'entendement », la philosophie positive analyse l'histoire intellectuelle de l'humanité. Elle n'a donc pas ignoré ni négligé le problème. Elle l'a posé en des termes nouveaux : elle a dû le traiter par une méthode nouvelle.

Libre au critique de montrer les défauts de cette méthode et l'insuffisance de ces termes. Mais, reprocher à la philosophie positive de n'avoir pas pris le problème dans la forme ordinaire des métaphysiciens, et lui opposer, pour cette raison, la question préalable, c'est commettre une sorte de pétition de principe. Si Comte s'abstient de tenter une théorie abstraite de la connaissance, il donne de ce refus des raisons philosophiques. Avant de le condamner, il convient de les examiner. S'il avait fait ce que M. Renouvieret M. Max Mùl.ler lui reprochent d'avoir omis, il se serait contredit lui-même. Son système n'aurait plus eu de raison d'être. C'est la conception même de la philosophie qu'il a prétendu réformer : peut-on lui objecter qu'elle ne coïncide pas chez lui avec la conception préférée par ses adversaires ? Bref, ce qui caractérise la doctrine positive, selon Comte, c'est d'être une philosophie qui n'a plus besoin, pour se constituer, de ce que M. Renouvier et M. Max Mùller jugent, au contraire, indispensable. Qui a raison, d'eux ou

de lui? La question, évidemment, n'est pas résolue par la simple affirmation des parties intéressées. Il y faut l'examen des doctrines elles-mêmes.

La position prise par Comte peut se définir sommai rement en quelques mots. Voyant que la philosophie, telle du moins qu'on l'avait conçue jusqu'au xixe siècle, ne pouvait prendre les caractères de la science, il s'est demandé si l'on ne réussirait pas mieux en essayant de donner à la science les caractères de la philosophie. Il aurait pu, comme Kant, comparer la révolution qu'il tentait à celle que Copernic a opérée en astronomie,' s'il n'eût mieux aimé la présenter comme préparée et amenée peu à peu par le « progrès » même de la science et de la philosophie.

Il s'efforce donc, selon ses propres expressions, de; « transformer la science en philosophie. » Mais à quelles conditions se fera cette transformation ? Si la science devait y perdre ses caractères de positivité, de réalité et de relativité, pour prendre ceux d'une doctrine métaphysique, ce changement ne serait ni désirable, ni possible. La transformation consistera simplement à donner à la science le caractère philosophique qu'elle n'a pas encore, c'est-à-dire l'universalité. En acquérant ainsi une propriété nouvelle, la science positive ne devra perdre aucune de celles qu'elle possède déjà, et qui en font la valeur

De la sorte, dans la « transformation de la science en philosophie », ce qui est transformé, au fond, ce n'est pas la science, qui reste elle-même en devenant, de

Lévy-Bruhl. — Aug. Comte. aG

spéciale, générale : c'est bien plutôt la philosophie. •Celle-ci sera conçue désormais comme la forme la plus haute et la plus compréhensive sans doute du savoir positif, mais comme faisant partie de ce savoir. On a dit que Comte niait la philosophie, en la réduisant à n'être que la « généralisation des résultats les plus élevés des sciences. » C'est mal interpréter sa pensée. La fonction que les doctrines philosophiques ont remplie jusqu'à présent est indispensable. Comte entend que son système la remplira à l'avenir. A côté de la science proprement dite, qui est toujours spéciale, doit s'élever la philosophie, qui représente le « point de vue de l'ensemble. » A cette condition seulement, le gouvernement des esprits et la « parfaite cohérence mentale » deviendront possibles.

La philosophie ne sera donc pas simplement une <( généralisation des résultats les plus élevés des sciences . » Il faut que la synthèse des sciences se fasse d'après un principe auquel elles soient toutes reliées. Il faut qu'elle soit vraiment une « totalisation de l'expérience. » Mais cette philosophie, si elle ne se confond pas avec la science, doit cependant être réelle, et toute connaissance réelle est nécessairement positive et relative. Bref, la distinction de la science et de la philosophie n'implique pas une différence spécifique entre ces deux sortes de spéculation. Il y a entre elles, au contraire, homogénéité de doctrine et unité de méthode.

Là est la nouveauté du système de Comte. Il s'agissait de découvrir, sans quitter le point de vue de la science, une conception une et universelle de l'ensemble du réel donné dans l'expérience. La solution de ce problème a été trouvée le jour où Comte a créé la science

sociale. En effet, la sociologie universalise d'abord la méthode positive, en l'étendant au dernier ordre de phénomènes naturels qui nous soient accessibles. En outre, une fois fondée comme science spéciale, elle revêt, ipso facto, le caractère d'une science universelle, et par conséquent d'une philosophie. Sous un certain aspect, la sociologie est la sixième et dernière des sciences fondamentales. Sous un autre aspect, elle est la science unique, puisque les autres sciences peuvent être regardées comme de grands faits sociologiques, et puisque l'ensemble de ce qui nous est donné se subordonne à l'idée suprême de l'humanité.

Ainsi s'opère la transformation de la science en philosophie. Si elle date de la fondation de la sociologie, c'est que, cette dernière science positive une fois créée, il n'est plus rien dans la nature dont nous nous imaginions obtenir une connaissance absolue. « Le caractère relatif des conceptions scientifiques est nécessairement inséparable de la vraie notion des lois naturelles, aussi bien que la chimérique tendance aux connaissances absolues accompagne spontanément l'emploi quelconque des fictions théologiques ou des entités métaphysiques \ »

Considéré dans sa totalité, l'objet de la science positive, selon Comte, coïncide nécessairement avec celui de la philosophie. C'est, pour toutes deux, l'ensemble de la réalité qui nous est donnée. L'esprit humain ne pense pas à vide. Ce qu'il pourrait tirer de lui-même, sans le

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