XII. Science positive de l'humanité
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Cette liste pourrait facilement être allongée. Elle montre, une fois de plus, que, dans l'histoire de la philosophie comme dans l'histoire en général, les révolutions en apparence les plus radicales n'ont pas tant pour résultat d'abolir que de transformer. Ainsi, la philosophie de Kant a pu paraître tout à fait opposée à celle de Leibniz. Nous voyons pourtant que la métaphysique de Leibniz se retrouve presque entière chez Kant. De cette philosophie dogmatique, Kant a conservé la doctrine. Il n'a rejeté que le dogmatisme ; ce qui, en fait, était d'une importance capitale. De même, on présente souvent la philosophie positive comme la négation formelle de la philosophie antérieure. Vérification faite, ce sont presque toujours, chez toutes deux, les mêmes problèmes, et souvent aussi des solutions analogues. Ici encore, il ne s'agit que d'une transposition, extrêmement grave, il est vrai, par tout ce qu'elle implique.
Les erreurs d'interprétation sont très souvent dues à un manque de recul historique. Une fois formulées, et adoptées par l'opinion courante, elles sont difficiles à rectifier. Il faut du temps pour que, sous les différences superficielles, les ressemblances profondes # apparaissent. Pendant de longues années, Kant a été pris, de bonne foi, en France, pour un sceptique. Ceux qui le critiquaient ne concevaient pas qu'on pût renoncer au dogmatisme métaphysique, sans abandonner, du même coup, les doctrines dont il avait été la forme avant Kant. Pareillement, le système de Comte a dû paraître, aux yeux de la plupart de ses adversaires, la négation même de la philosophie, parce que les termes de « philosophie » et de (( relatif » leur paraissaient incompatibles. Mais ce système, qui est un effort pour
réaliser, au point de vue de la science positive, l'unité de l'entendement, et la «parfaite cohérence logique », aboutit, en réalité, à mettre les problèmes traditionnels de la philosophie sous une forme appropriée à l'esprit de notre siècle.
Si la filiation qui relie la philosophie de Comte aux doctrines antérieures est assez apparente, il ne s'ensuit pas que cette philosophie n'ait rien apporté de nouveau. Au contraire, la « transposition » des problèmes, et l'effort constant pour substituer le point de vue du relatif à celui de l'absolu, entraînent de graves conséquences, dont la portée s'étend très loin. Quelques-unes ont apparu tout de suite, et elles ont servi d'abord à caractériser la philosophie positive aux yeux du public. D'autres, plus lointaines, mais non moins importantes, ont mis plus de temps à se manifester.
Les conséquences négatives attirèrent d'abord presque seules l'attention. La nouvelle philosophie parut ^avoir pour principal caractère de nier la légitimité et la possibilité même de la métaphysique sous toutes ses formes : psychologie rationnelle, théorie philosophique de la matière et de la vie, théologie rationnelle, etc. Elle semblait nier aussi la possibilité de la psychologie introspective, et de la morale sous sa forme traditionnelle, ainsi que de la logique. En un mot, elle excluait l'une après l'autre toutes les parties de ce qui composait un « cours de philosophie. » En sorte que cette doctrine, qui prenait le nom de «positive » paraissait être surtout négative.
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Pourtant, la négation ne portait, en réalité, que sur la conception des prétendues « sciences rationnelles ou philosophiques. » Comte leur reprochait ce qu'Aristote appelle to xerôç Ç^tsTv. Appliquant à la rigueur le principe delà relativité de nos connaissances, il refusait d'admettre quoi que ce fût d'absolu. Il a donc été parfaitement conséquent avec lui-même, en rejetant les doctrines qui reposaient sur des principes métaphysiques. Mais cet aspect de sa philosophie, tout négatif, n'est pas, tant s'en faut, celui qui la fait le mieux comprendre. Il n'est, à vrai dire, que préparatoire, et les historiens ont eu souvent le tort de laisser croire qu'il était essentiel. « On ne ^détruit que ce qu'on remplace », disait Comte.
Il s'agissait, non pas de ruiner, mais de transformer les sciences psychologiques, morales et sociales. La philosophie positive ne nie pas, nous l'avons vu, la possibilité d'une psychologie. Au contraire, elle établit que les phénomènes psychiques, comme les autres, sont soumis à des lois, et que ces lois doivent être cherchées par la méthode positive. Elle rejette seulement la psychologie des idéologues comme abstraite, et la psychologie de Cousin comme métaphysique. Elle prétend que le psychologue prenne, en présence des phénomènes qu'il étudie, la même attitude que le biologiste ou le physicien, que toute recherche de cause ou d'essence soit soigneusement évitée, toute arrière-pensée métaphysique ou morale écartée. Alors une science des phénomènes psychiques se constituera; encore ne pourra-t-elle étudier les fonctions mentales les plus hautes que sur le « sujet universel », sur l'humanité. On continuera, si l'on veut, à l'appeler de son nom traditionnel, quoiqu'elle
soit à l'ancienne psychologie ce que la chimie de nos jours est à l'alchimie.
Une transformation semblable donne naissance à la sociologie. Ici encore, la connaissance scientifique des faits et des lois a pour condition indispensable une attitude nouvelle de l'esprit en présence de ces faits . Il faut nous déprendre de ce qui nous intéresse subjectivement en eux, et les considérer en ce qu'ils ont de « spécifiquement social », comme le physiologiste étudie ce que les phénomènes de l'organisme ont de « spéci-! fiquement biologique. » M. Durkheim, en véritable héritier d'Auguste Comte, maintient avec raison que c'est là une condition sine qua non de la sociologie positive. Celle-ci n'existe comme science que s'il y a des1 faits proprement sociaux, soumis à des lois spéciales, indépendamment des lois plus générales de la nature qui les régissent aussi, et que si ces faits se distinguent! assez, par des caractères objectifs constants, des phénomènes dits psychologiques.
La psychologie positive est dès à présent constituée. La sociologie positive est en voie de formation. La science du langage, la science des religions, l'histoire de l'art prennent aussi une forme positive. Le mouvement qui a commencé, et dont nous ne voyons que les débuts, s'étendra sans doute plus loin que nous ne pensons. Il suppose une dissociation, au moins provisoire, de l'intérêt scientifique et des intérêts politiques, moraux et religieux. Accomplie déjà pour une partie notable de notre savoir, cette dissociation répugne encore, pour le reste, aux habitudes séculaires de la plupart des esprits. Nous sommes accoutumés à spéculer sur la nature physique ou chimique avec un
parfait désintéressement quant aux conséquences métaphysiques des résultats que nous obtiendrons. Car nous sommes persuadés que les lois de ces phénomènes n'entraînent nécessairement aucune conséquence de ce genre, ou qu'elles peuvent s'accorder, à peu près indifféremment, avec telle métaphysique qu'il nous plairait d'adopter. Qu'est-ce que prouvent la physique, la chimie, l'histoire naturelle, quant à la destinée de l'homme ou à la cause suprême de l'univers? Rien, et nous ne songeons pas à nous en étonner. Nous jugeons ces sciences conformes à leur définition, si elles nous font connaître les lois des phénomènes, et si cette connaissance nous permet l'action rationnelle et efficace sur la nature, entre certaines limites.
En sommes-nous au même point, en ce qui concerne la psychologie et les sciences morales et sociales ? Cela est douteux. Le nom même de « sciences morales )) est assez significatif à ce sujet. Nous ne pouvons nous empêcher de penser que ces sciences « prouvent » quelque chose en dehors d'elles-mêmes. La psychologie, pour plusieurs écoles de notre siècle, est encore l'avenue qui conduit à la métaphysique. La spiritualité et l'immortalité de l'âme y paraissent directement intéressées. L'économie politique orthodoxe, d'une façon plus ou moins consciente, s'est trouvée « prouver » la légitimité du régime capitaliste moderne, et l'a présenté comme conforme aux lois immuables de la nature. Le matérialisme historique de Marx <x prouve » la nécessité du collectivisme. L'histoire sert trop souvent les intérêts nationaux, ou les partis politiques.
L'idée directrice de Comte, très intéressante et très féconde, est que les sciences ainsi conçues sont encore
dans l'enfance, et ne méritent pas leur nom. Ceux qui s'y adonnent devraient d'abord se convaincre qu'elles ne prouvent pas plus en faveur du spiritualisme ou du matérialisme, de la protection ou du libre échange, que la physique ou la chimie ne prouvent en faveur de l'unité ou de la pluralité des substances dans l'univers. Ils peuvent apprendre, à l'école des sciences plus avancées, à distinguer l'objet des recherches positives d'avec les questions métaphysiques ou pratiques. Ils verront que l'esprit humain n'a pas commencé non plus par faire cette distinction dans l'étude de la nature inorganique et vivante. Pendant longtemps, il n'a pu penser les phénomènes physiques que religieusement. Sans l'admirable effort des savants et des philosophes grecs, nous en serions peut-être encore à cette période, et la philosophie positive attendrait encore le moment de naître. Aujourd'hui, cette philosophie est née. Pour s'établir définitivement, elle exige que la nature humaine, individuelle et sociale, devienne l'objet d'une science aussi désintéressée que le sont déjà la physique et la biologie. De ce jour seulement, les « sciences sociales» seront constituées d'une façon définitive.
Il est vrai que l'objet de ces sciences étant en quelque façon nous-mêmes, il semble paradoxal de le regarder du même œil que s'il s'agissait de sels ou de cristaux. Nous persistons à croire que toute connaissance de cet ordre, aussitôt acquise, comporte des applications immédiates pour notre condition et notre conduite. Mais c'est une illusion. Le milieu où nous sommes plongés, les forces qui agissent sur nous du dehors ne sont-ils pas d'une importance plus qu'évidente pour notre bien-être et même pour notre conservation, qui en
dépendent à chaque minute? Nous poursuivons cependant la connaissance purement scientifique et abstraite des lois, parce que nous savons que notre action efficace sur les forces naturelles est subordonnée à la science. De même, nous séparons la physiologie de la thérapeutique et de la médecine, et nous attendons surtout le progrès de celles-ci du progrès de celle-là. De même donc, la pédagogie, l'économie nationale, la politique, et en général tous les arts sociaux seront subordonnés, dans l'avenir, à la science théorique de la nature individuelle et sociale de l'homme, lorsque cette science aura été constituée au moyen ; d'une méthode purement positive, et ne cherchera plus à rien « prouver » que ses lois.
Ce sera peut-être l'œuvre de siècles. Nous n'en 1 voyons que les premiers commencements. Nous n'avons que l'idée encore vague d'une politique fondée sur la science. Nous ne savons pas ce que donneront un jour, comme science positive, la psychologie de l'individu et la psychologie sociale . Comte a anticipé sur des résultats qui ne pouvaient être immédiats. C'est un trait de plus qui lui est commun avec Descartes, à qui nous avons eu tant d'occasions de le comparer. Descartes, ayant conçu un certain idéal mathématique de la science physique, s'est représenté les problèmes de la nature, et surtout ceux de là nature vivante, comme infiniment moins complexes qu'ils ne sont. Nos savants, aujourd'hui, n'osent plus se poser des questions biologiques dont la solution lui paraissait relativement aisée. De même, Auguste Comte, ayant reconnu que les phénomènes moraux et sociaux devaient être objets de science comme ceux de la nature inorganique et vivante, a cru cette
science nouvelle beaucoup plus avancée par ses propres travaux qu'elle ne Ta été réellement.
Sa méprise s'explique sans peine. Il avait hâte de procéder à la « réorganisation sociale », en vue de laquelle il a construit sa philosophie. Puis, étant donnée la conception qu'il s'était faite de la science sociale, il devait se persuader que la découverte de la grande loi dynamique des trois états suffisait à la constituer définitivement. A ses yeux, « le plus fort était fait. » Les sociologues pensent, maintenant, que presque tout reste à faire. Mais, ici encore, la comparaison entre Descartes et Comte peut être reprise. Dans leur œuvre à tous deux, on distingue, sans trop de difficulté, la part du savant proprement dit et celle du philosophe. Il en est de Comte sociologue comme de Descartes physicien. Leurs hypothèses ont subi le sort commun aux travaux scientifiques, dont Comte a si bien exposé lui-même le progrès nécessaire. L'autre partie de leur œuvre, de caractère plus général, possède une vertu plus durable. En ce sens, la philosophie spéculative de Comte, — abstraction faite de ses constructions politiques et religieuses, qui sont d'un autre ordre, — agit encore et se développe chez ceux mêmes qui la combattent.
Uvt-Bbxjht . — Àug Comte.