‹ La philosophie d'Auguste ComteChapitre 2 sur 161 · LIBRAIRIE FÉLIX ALCAN · texte numérisé non relu

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Tout système nouveau de philosophie, quelle qu'en soit l'originalité apparente, se rattache, par une filiation plus ou moins directe, aux doctrines qui l'ont précédé. Mais il est lié aussi, d'une façon non moins étroite, quoique moins immédiatement évidente, à des conditions plus générales. Il est solidaire de tout un ensemble de circonstances sociales. L'action des phénomènes religieux, politiques, économiques, intellectuels, du milieu contemporain, en un mot, sur ce système, est aussi peu douteuse que la sienne sur lui. Ce n'est donc pas assez de l'étudier comme un tout se suffisant à lui-même. Ce tout partiel doit être replacé dans l'ensemble plus vaste qui seul en explique les caractères essentiels.

Cette règle de méthode historique, que Comte aime à rappeler, s'applique fort bien à son propre système. Pour parvenir à une intelligence aussi complète que possible de sa doctrine, pour en apprécier exactemenf l'orientation générale, pour comprendre l'importance que l'auteur y donne à telle ou telle partie , il ne suffit pas de l'étude du texte. Il faut encore tenir

LévY-BauHL. — Aug. Comte. i

compte des circonstances historiques où la doctrine est née, du mouvement général des idées contemporaines, et des influences de toutes sortes qui ont agi sur l'esprit du philosophe.

Or un grand fait, avant tout autre, domine la période où la philosophie positive est apparue. C'est la Révolution française. Comte le dit en termes exprès : sans elle, ni la théorie du progrès, ni par conséquent la science sociale, ni par conséquent encore la philosophie positive n'auraient été possibles. N'était-il pas inévitable, d'ailleurs, que cette secousse sociale extraordinaire déterminât, par répercussion, un mouvement vaste et prolongé dans la spéculation philosophique et politique ? Ce contre-coup eut des effets différents selon la valeur et l'originalité des esprits qui le subirent. Mais, chez les plus grands comme chez les plus médiocres, certains traits communs se retrouvent infailliblement. Par exemple, tous ceux qui pensent, dan^ la génération qui grandit avec le xixe siècle commençant, ne manquent pas de se poser une même question:: <( Quel devra être le régime qui va s'établir après la Révolution ? » ; et tous entendent par là, non pas seulement la forme du gouvernement politique, mais les principes mêmes de l'ordre social. Problème aussi urgent, semblait-il, au point de vue pratique, que capital au point de vue théorique. C'est lui qui, sous des formes diverses, préoccupe Chateaubriand comme Fourier et Saint-Simon, et Joseph de Maistre comme Cousin et Comte.

Tous sont d'accord sur un premier point. Il faut a reconstruire. » A la période (( critique » qui vient de finir, doit succéder une période « organique. » Selon

l'expression frappante de Saint-Simon, l'humanité n'est pas faite pour habiter des ruines. La tourmente révolutionnaire avait été si formidable, le fracas si étourdissant, le remous social si violent, que personne ne mesurait exactement l'effet produit. Bien des institutions paraissaient abattues, qui avaient été seulement ébranlées. Même une bonne partie de l'ancien régime avait traversé la crise sans trop de dommage, et survivait. Mais ce fait, dont les hommes de 1830 s'aperçurent fort bien, la première génération du siècle ne pouvait encore le discerner. Elle crut de bonne foi que l'ancien régime avait croulé tout entier, et que la tâche s'imposait à elle ou de le restaurer, ou de refaire les bases mêmes de la société. Elle restait fidèle, en cela, à l'esprit de la Révolution. Celle-ci s'était considérée, (et le monde civilisé avait partagé cette pensée), comme un effort pour instituer un système politique et social tout nouveau. Or, malgré les travaux des assemblées révolutionnaires, malgré la puissance et les grands talents dont la Convention surf oui avait disposé, cette ambitieuse espérance ne s'était pas réalisée. Après le Direct toire, après l'Empire, la question restait ouverte. L'ancien régime supposé détruit, comment « réorganiser » la société ?

Ainsi, au début du xix* siècle, la spéculation philosophique devait se porter d'abord sur les problèmes religieux et sociaux. Sans doute, au même moment, le progrès ininterrompu des sciences positives faisait aussi sentir son influence. Une étude sur le système d'Auguste Comte pourrait difficilement le méconnaître. Mais, chez Comte même, l'intérêt scientifique, si vif qu'il soit, se subordonne à l'intérêt social. Ce qu'il

4 v LA. PHILOSOPHIE d'aUGUSTE COMTE

demande à. la philosophie, c'est d'établir rationnellement les bases de la société moderne. Il veut obtenir ainsi les éléments d'une religion qui se substituera au catholicisme, dont il juge la mission terminée.

« Le xix* siècle, a dit Ranke, est surtout un siècle de restauration. » Mot profond, qui rend exactement un des principaux traits de la physionomie historique de ce siècle. C'est bien ainsi qu'il était conçu d'avance par ceux qui l'ont inauguré. Telle est bien la tendance maîtresse de la plupart des doctrines philosophiques qui en ont exprimé le caractère intime. Seulement, comme il arrive le plus souvent, cette restauration englobe et consolide une bonne part des résultats acquis pendant la crise. En même temps, des problèmes nouveaux, soulevés surtout par le développement de la grande industrie, faisaient sentir aux esprits clairvoyants que la période révolutionnaire, si désireux qu'on fût de la clore, n'en était, à vrai dire, qu'à son commencement.

Comme beaucoup de ses contemporains, Auguste Comte s'est cru désigné pour établir le principe de la «réorganisation sociale. » Mais voici où il diffère d'eux. Chacun des réformateurs commence par proposer sa solution du problème social, et tous ses efforts ne vont qu'a la légitimer. Comme ce problème est à leurs yeux le plus urgent, il est aussi le seul qu'ils se soient posé directement. Or cette méthode, selon Comte, est mauvaise. Ils courent, en la suivant, à un échec certain. Car le problème social est tel, que la solution

n'en peut pas être obtenue d'emblée. Il faut que d'autres problèmes, d'un caractère plus théorique, aient été résolus auparavant. C'est donc à ceux-ci que l'on doit s'attaquer d'abord, si l'on se propose autre chose que d'allonger la liste des rêveries politiques et des chimères sociales.

Les institutions, dit Comte, dépendent des mœurs, et les mœurs, à leur tour, dépendent des croyances. Tout projet de nouvelles institutions sera donc vain, tant que l'on n'aura pas « réorganisé » les mœurs, et tant que, pour y parvenir, on n'aura pas fondé un système général d'opinions qui soient acceptées pour vraies par tous les esprits, comme l'a été, par exemple, le dogme catholique en Europe au moyen âge. Donc, ou le problème social ne comporte pas de solution, — mais Comte ne s'arrête pas à cette hypothèse pessimiste, — ou la solution cherchée suppose qu'une philosophie nouvelle aura été préalablement établie. C'est pourquoi Comte ne veut être d'abord que philosophe. « Je regarde, écrit-il en 1824, toutes les discussions sur les institutions comme de pures niaiseries, jusqu'à ce que la réorganisation spirituelle de la société soit effectuée ou du moins fort avancée1. »

L'originalité de Comte sera donc de demander à la science et à la philosophie les principes d'où dépend la réorganisation sociale, qui est la fin véritable de se3 efforts. Tout en se proposant le même objet que les réformateurs contemporains il va suivre une voie différente. C'est bien une politique qu'il prétend fonder, lui aussi. Mais cette politique est positive : elle repose

i. Lettres à Valat, p. i5G 7 (2.ri docem]>re 182 4).

sur une morale et sur une philosophie également positives. Sans doute, elle est la raison d'être du système. C'est pour elle que Comte l'a construit. Mais, réciproquement, sans ce système, elle demeurerait arbitraire. Elle manquerait de légitimité et d'autorité. La philosophie n'est pas moins indispensable à la politique, pour la fonder, que la politique ne l'est à la philosophie, pour l'achever et pour l'unifier.

Ce grand problème, dont les esprits de son temps étaient préoccupés, d'où vient que Comte l'a posé sous une forme qui n'appartient qu'à lui ? Nous ne pouvons entrer ici dans l'étude biographique détaillée qui jetterait quelque lumière sur cette question. Rappelons seulement que Comte était né dans une famille catholique et royaliste. Dès l'âge de treize ans, nous dit-il, il avait rompu avec les convictions politiques et avec les croyances religieuses des siens. Peutêtre cependant la trace de ces dernières s'était-elle effacée moins complètement qu'il ne l'a cru lui-même. Il a professé toute sa vie pour le catholicisme l'admiration la plus vive. De son propre aveu, il s'inspirait surtout en cela de Joseph de Maistre ; mais, s'il a tant goûté le livre du Pape, cette très vive sympathie n'at-elle pas tenu, pour une part, à des impressions d'enfance demeurées indélébiles sur une nature sensible et passionnée?

Quoi qu'il en soit, les premiers objets auxquels son esprit s'occupa sérieusement furent les mathématiques. Admis à l'École polytechnique un an avant que son âge lui permît d'y entrer, il commence à étudier les sciences naturelles. En même temps, il « médite » Montesquieu et Condorcet. Il aborde la philosophie proprement

dite par la lecture des Ecossais, de Ferguson, d'Adam Smith, de Hume, et il s'aperçoit fort bien que ce dernier est très au-dessus des autres. Sorti de l'Ecole polytechnique, il reste à Paris, et, tandis qu'il donne des leçons pour vivre, il complète son instruction scientifique auprès de Delambre, de Blainville, du baron Thénard. Il lit assidûment Fontenelle, d'Alembert, Diderot, surtout Condorcet, qui a extrait et clarifié la substance philosophique du xvin6 siècle. Tout en étudiant Descartes, et les grands mathématiciens qui sont venus après lui, il suit aussi avec attention les travaux des naturalistes et des biologistes, de Lamarck, par exemple, de Cuvier, de Gall, de Cabanis, de Bichat, de Broussais et de tant d'autres. Il comprend l'importance philosophique de ces sciences nouvelles, que Diderot avait déjà signalée. Mais il ne néglige pas pour cela les études historiques et sociales. Il a lu les idéologues, parmi lesquels il estime surtout Destutt de Tracy. Sans abandonner Montesquieu ni Condorcet, il étudie les traditionnalisles : M. de Bonald, ce (( penseur énergique » et, plus que tous les autres, Joseph de Maistre, qui a fait sur son esprit l'impression la plus profonde et la plus durable.

Avant donc de connaître Saint-Simon, — et sa correspondance avec son ami Valat en fait foi, — Comte possédait déjà une bonne partie des matériaux de son futur système. Jusqu'à ce moment, ses travaux ont porté sur deux ordres de sujets bien distincts. Les uns sont proprement scientifiques (mathématiques, physique et chimie, sciences naturelles), les autres plutôt politiques (histoire, politique, et questions sociales).

En 1818, Comte rencontre Saint-Simon. Il est séduit, et il se donne presque sans réserve. Pendant quatre ans, il travaille avec Saint-Simon. Il l'aime et il le vénère comme un maître. Il se nourrit de ses idées, il collabore à ses œuvres et à ses entreprises. Il s'appelle lui-même « élève de M. Saint-Simon. » Pourtant, à partir de 1822, il se détache de ce maître tant admiré, et en 1824, la rupture est complète et défini îive. Que s'était-il donc passé ?

Les griefs invoqués par Comte n'ont qu'une importance secondaire. En fait, le maître et l'élève devaient tôt ou tard se séparer. Il y avait entre ees deux esprits une incompatibilité radicale. Saint-Simon, merveilleusement inventif et original, lance une multitude d'idées et de vues nouvelles, dont beaucoup seront fécondes. Mais il affirme vite, et il prouve peu. Il n'a pas la patience de s'arrêter longtemps au même sujet, ni de le traiter à fond et avec ordre. Comte, au contraire, pense, comme Descartes, que la méthode est essentielle à la science, et que la « cohérence logique » est le signe le plus sûr de la vérité. Il ne devait pas se satisfaire longtemps des essais décousus de Saint-Simon. Il a pu même, sans mauvaise foi, tirer parti des intuitions lumineuses, mais désordonnées, qui abondent chez son maître, et croire que sa doctrine seule leur donnait une valeur scientifique, parce que seule elle était en état de les systématiser et de les relier à leurs principes.

On peut donc, semble-t-il, admettre à la fois que l'influence de Saint-Simon sur Comte fut considérable, et que, d'autre part, l'originalité philosophique de Comte n'en est pas moins certaine. L'influence de Saint- Simon aurait surtout consisté : i° à suggérer à Comte

un certain nombre d'idées générales et de vues de détail, surtout pour sa philosophie de l'histoire; 2° à lui montrer comment les deux ordres de travaux qu'il avait poursuivis séparément jusque-là devaient se fondre en un seul, par la création d'une science qui serait sociale, et, par suite, d'une politique qui serait scientifique. Cette synthèse des deux ordres d'études que Comte avait entreprises parallèlement se serait-elle produite dans son esprit, s'il n'eût pas connu Saint-Simon? Elle se serait produite, en tout cas, plus lentement. Laissons au moins a Saint-Simon le mérite que Comte lui-même lui reconnaissait, d'avoir « lancé » son disciple dans la voie qui convenait le mieux à son génie.

L'intimité intellectuelle, entre eux, n'a jamais pu être complète. Si Comte est entré entièrement dans les idées de Saint-Simon, (sans les adopter toutes , d'ailleurs), il y avait, en revanche, un aspect de la pensée de Comte que Saint-Simon apercevait mal, faute d'une instruction scientifique assez solide. Il suffît de voir comme il parle de la loi de l'attraction universelle. Comte devait en être scandalisé. Aussi bien, au moment même où il subit l'influence de Saint-Simon avec le plus d'enthousiasme et d'abandon juvénile, il ne néglige pas . ses études spécialement mathématiques. « Mes travaux, écrit-il à Valat le 28 septembre 181 9, sont et seront de deux ordres, scientifiques et politiques. Je ferais très peu de cas des travaux scientifiques, si je ne pensais perpétuellement à leur utilité pour l'espèce humaine ; j'aimerais autant alors m'amuser à déchiffrer des logogriphes bien compliqués. J'ai une souveraine aversion pour les travaux scientifiques dont je n'aperçois pas L'utilité soit directe, soit éloignée. Mais j'avoue

aussi que, malgré toute ma philanthropie, j'apporterais beaucoup moins d'ardeur aux travaux politiques, s'ils ne donnaient pas prise à l'intelligence, s'ils ne mettaient pas mon cerveau fortement en jeu, en un mot, s'ils n'étaient pas difficiles1. » Un an plus tard, en envoyant à son ami un paquet d'opuscules politiques, où il distingue ce qui est de sa façon et ce qui est de Saint-Simon, il dit qu'il s'occupe en outre, avec beaucoup d'ardeur, de travaux mathématiques. Il veut prendre part à des concours proposés par l'Institut. Il a l'ambition d'entrer bientôt à l'Académie des sciences.

Dès 1822, dans le célèbre opuscule intitulé Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société, la synthèse des deux ordres de travaux s'est accomplie dans la pensée de Comte, grâce à la double découverte de la classification des sciences et de la grande loi de la dynamique sociale. On sait que ce travail fut, sinon la cause principale, du moins l'occasion de la rupture entre Comte et Saint-Simon. C'est le moment que Comte juge lui-même décisif pour l'histoire de son esprit. Toute sa doctrine future était contenue in nuce dans cet opuscule. La prélace que Saint-Simon y a mise montre qu'il n'en comprenait pas la portée. Comte est désormais hors de page. Il a trouvé enfin ce qu'il cherchait depuis plusieurs années, sans en avoir clairement conscience. Il appartient pour le reste de sa vie à l'œuvre qu'il a conçue et dont il vient de se tracer le plan. Il n'a plus à se demander comment il conciliera ses travaux scientifiques avec ses études politiques, puisqu'il a établi

l, Lettres à Valat, p. 99.

une hiérarchie philosophique des sciences dont la physique sociale occupe le sommet.

« Dans l'intervalle de mes grands travaux philosophiques, écrit-il le 8 septembre 1824, j'ai le projet de publier quelques ouvrages plus spéciaux sur les points fondamentaux des mathématiques, que j'ai conçus depuis longtemps, et que je suis enfin parvenu à rattacher à mes idées générales de philosophie positive : de sorte que je pourrai m'y livrer sans rompre Vunité de ma pensée, ce qui est la grande condition pour la vie, d'un penseur1. » Et, dans une très remarquable lettre à de Blainville, du 27 février 1826, il explique de la façon la plus nette l'idée génératrice de son système. « Ma conception de la politique comme physique sociale, et la loi que j'ai découverte sur les trois états successifs de l'esprit humain ne sont qu'une seule et même pensée, considérée sous les deux points de vue distincts de méthode et de science. Cela posé, je démontrerai que cette pensée unique satisfait directement et complètement au grand besoin social actuel, considéré soas ses deux faces de besoin théorique et de besoin pratique. Je ferai donc voir que ce qui d'un côté tend à consolider l'avenir en rétablissant l'ordre et la discipline entre les intelligences, tend, d'un autre côté, à régulariser le présent, autant qu'il est possible, en fournissant aux hommes d'Etat la base d'une pratique rationnelle*. »

Dès lors, la vie de Comte ne devait plus être que l'exécution ample et méthodique de son programme. Tour à tour, avec une régularité parfaite, il composa et fit paraître la philosophie des sciences et de l'histoire,

i. Lettres à Valat, p. ia8.

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