LA PHILOSOPHIE DES SCIENCES
Introduction
La philosophie des sciences est une des parties maîtresses de l'œuvre de Comte. Aucune autre ne fait mieux ressortir les différences essentielles qui distinguent sa doctrine des systèmes antérieurs.
La philosophie des sciences est inséparable, aux yeux de Comte, de la philosophie de l'histoire et de la théorie du progrès. Car les sciences sont de grands faits sociologiques, et comme telles, soumises, dans leur évolution, à des lois invariables. La méthode de la philosophie des sciences ne saurait donc être que la méthode positive, toujours semblable à elle-même.
En outre, — et c'est une conséquence immédiate de celte première considération, — la philosophie positive des sciences n'a nullement pour objet d' « expliquer » ce que les sciences elles-mêmes n'expliquent pas. Celles-ci, comme on sait, ne s'enquièrent pas de l'origine de leurs données et de leurs principes. Elles les considèrent comme suffisamment établis par le consentement implicite de tous les hommes, ou du moins par l'usage universel des savants. Le géomètre laisse à
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d'autres le soin de spéculer sur l'essence de l'espace, ou sur le caractère a priori de ses définitions. Le physicien, s'il se fait une idée de la matière, adopte sans scrupule celle qui lui paraît présentement le plus avantageuse, c'est-à-dire, le mieux d'accord avec ce qu'il sait de ses propriétés et de ses lois. Il n'attribue pas à cette idée plus de valeur qu'à une simple hypothèse.
Ç'a été jusqu'à présent l'affaire du philosophe ; — entendez par là, du métaphysicien, — de résoudre les questions que le savant n'examine pas. A lui de chercher ce que peuvént être « en soi » la matière, le temps, le mouvement, l'espace, etc. Qu'il descende delà métaphysique aux sciences positives, ou qu'il remonte de celles-ci à la métaphysique, il s'efforce toujours de faire voir que telle ou telle hypothèse transcendante se concilie mieux que toute autre avec ce que nous savons aujourd'hui des lois de la nature. En un mot, la philosophie des sciences a été, en général, un essai d'interprétation métaphysique du savoir scientifique. Celui-ci s'y prête avec autant de complaisance que d'indifférence. Cette interprétation demeure, à son égard, une « dénomination extrinsèque. » Elle l'explique, mais elle ne le touche pas.
Or, selon Comte, il n'y a pas deux formes du savoir, l'une positive et proprement scientifique, l'autre métaphysique et proprement philosophique. Toute notre connaissance réelle porte en dernière analyse sur des faits, particuliers 'ou généraux. Il ne peut donc être question d'une philosophie qui serait, par essence, distincte du savoir positif. Toute tentative d'explication par les essences, les causes, les principes ou les fins, est exclue par la méthode positive. Les problèmes mé-
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taphysiques ne peuvent plus être posés. En ce sens, quand ils disparaissent, la philosophie des sciences disparaît avec eux.
Mais, d'autre part, les sciences positives, nous l'avons vu, ne se suffisent pas à elles-mêmes. Elles ont besoin d'être couronnées et ordonnées par une philosophie. Si donc une philosophie est indispensable, et si, en même temps, cette philosophie doit être positive, relative comme les sciences, et homogène avec elles, une seule solution reste possible. La philosophie des sciences consistera à substituer le point de vue de l'ensemble à celui du détail. Elle sera encore un produit de l'esprit positif. Mais cet esprit y sera devenu de spécial, général; de particulier, universel.
Ce caractère d'universalité demeure commun à la philosophie de Comte et à celle de ses devanciers. Mais Comte ne l'entend pas comme eux. Pour les métaphysiciens en général, et encore pour Kant, l'universalité est le signe distinctif des connaissances qui ne viennent pas de l'expérience, qui sont clone nécessaires et a priori Comte, qui ne connaît pas d'à priori au sens kantien, appelle universelle une connaissance qui reste relative, et qui est fondée sur l'induction, mais qui conditionne, les autres dans l'ordre de la généralité. Le principe des lois est universel. Les lois encyclopédiques des phénomènes sont universelles. Le point de vue de l'humanité est universel, parce que de ce point de vue une synthèse de tout notre savoir est possible. Et comme l'universalité est chose relative, on conçoit des universalités de différents ordres.
Dès lors, la philosophie des sciences se définit aisément. S'agit-il d'une certaine science considérée à part?
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La philosophie de celte science consiste à en embrasser d'un coup d'ceil l'ensemble, l'objet, et la méthode, par opposition au point de vue spécial du savant, qui poursuit la découverte de lois plus ou moins particulières dans une branche de cette science. Mais une telle philosophie reste nécessairement imparfaite et fragmentaire. La philosophie d'une science ne s'établit vraiment que dans la philosophie générale des sciences, c'est-àdire par une vue à la fois synthétique et une de toutes les sciences, où se coordonnent les objets qu'elles étudient, les lois qu'elles découvrent, les méthodes qu'elles emploient, et les fins qu'elles doivent poursuivre.
Ce n'est pas là, a-t-on dit, une philosophie des sciences. C'est simplement une « synthèse des résultats les plus généraux des sciences positives. » — Comte accepte en partie l'objection, et en partie la repousse. Si on lui reproche de n'avoir pas construit une philosophie des sciences selon l'ancien esprit, c'està-dire un essai « d'explication», qui dépasse le point de vue de la science positive, il en tombe d'accord. Il considère toute philosophie de ce genre comme hors de question. Veut-on dire qu'il n'y a aucune différence entre son point de vue et celui du savant proprement dit, sinon qu'il parcourt successivement toutes les sciences fondamentales? Comte fait remarquer qu'il ne suffit pas de juxtaposer ces sciences pour en obtenir la philosophie. Il faut un point de vue nouveau, vraiment universel, bien que toujours relatif. Autrement, Comte aurait-il pu distinguer, dans chaque science, ce qui est durable et conforme à l'esprit positif de ce qui est caduc et porte encore la trace de l'esprit théologique et métaphysique ? Aurait-il pu surtout fixer les