I. Voir plus haut, Introduction, p. I2 i
rels, c'est-à-dire l'objet de la philosophie positive prise au sens étroit du mot, il est vrai que deux méthodes opposées se trouvent en présence. La méthode subjective va de la considération de l'homme à celle du monde, la méthode objective va de la connaissance du monde à celle de l'homme. La première donne naissance à la philosophie théologique et métaphysique, la seconde à la philosophie positive. L'incompatibilité des deux philosophies provient de celle des méthodes, qui est irréductible. Elle permet de dire : « Ceci tuera cela. » En ce sens, l'établissement définitif de la méthode objective, qui s'achève par la fondation de la sociologie, implique l'exclusion, définitive aussi, de la méthode subjective.
Mais, (( parvenue à sa pleine maturité, la vraie philosophie doit tendre inévitablement à concilier ces deux méthodes antagonistes», écrivait Comte en 1 838, dans le troisième volume du Cours de philosophie positive, c'est-à-dire bien avant l'époque de ce qu'on a appelé, à tort, sa seconde philosophie1. Cette conciliation s'accomplira au moyen de la distinction du point de vue spécial des sciences et du point de vue universel de la philosophie. L'investigation scientifique des lois des phénomènes naturels ne peut se faire que par la méthode objective : Comte ne varie pas de sentiment sur ce point. Mais ces sciences ne sont que des parties dans un ensemble plus vaste, auquel la méthode subjective seule convient.
Deux arguments le prouvent surtout, l'un d'ordre logique, l'autre d'ordre moral et religieux.
i. Cours, III, 210.
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L'exigence suprême de notre entendement est l'unité. Pourrons-nous jamais atteindre cette unité par l'emploi de la méthode objective dans les sciences? Evidemment non. Même dans chaque ordre de phénomènes pris à part, nous ne savons pas ramener les lois que nous connaissons à une loi unique plus générale. Et que sont les lois connues au prix de celles qui nous échappent, et qui nous échapperont peut-être toujours ? Considérée dans son objet, chacune de nos sciences s'étend pour ainsi dire à l'infini, au delà de notre horizon borné. Si donc il faut, pour nous satisfaire, une conception une du monde, ce n'est pas du point de vue de la méthode objective que nous l'obtiendrons jamais. Mais, si nous changeons de point de vue, si nous rapportons tout l'ensemble des sciences à l'homme, ou plutôt à l'humanité, comme centre, nous pourrons alors réaliser l'unité cherchée. C'est précisément ce que la sociologie rend possible, en subordonnant la hiérarchie des sciences positives à la science finale de l'humanité.
Considérer les autres sciences fondamentales comme « d'indispensables préliminaires» i ; se représenter l'évolution qui les a fait apparaître tour à tour comme l'histoire même du progrès humain ; vérifier sur toutes nos croyances, sur toutes nos connaissances, la loi des trois états ; discipliner enfin toutes les recherches scientifiques du point de vue de la sociologie : c'est là ce que Comte entend par la conciliation des deux méthodes, v
Entre le nouvel emploi de la méthode subjective
i Cours, VI. 610.
et celui qu'en faisait spontanément la philosophie théologique, il y a tout le développement de la science positive depuis les mathématiques jusqu'à la sociologie. Quand la philosophie théologique considérait la connaissance de l'homme et celle du monde comme solidaires, l'instinct qui l'animait était juste. Mais elle imaginait au lieu d'observer. Elle se représentait le monde comme rempli de « causes » analogues à la volonté dé l'homme, et capricieuses comme elle. La nouvelle méthode subjective repose, au contraire, sur les résultats mêmes des sciences positives, synthétisés dans la sociologie. Elle prend pour établi que les phénomènes intellectuels et moraux dépendent des lois biologiques, et que les lois biologiques sont elles-mêmes subordonnées aux lois du milieu inorganique. Mais, la « systématisation finale de toutes ces lois » 1 devant toujours rester impossible du point de vue objectif, elle l'entreprend du point de vue de l'humanité comme centre.
On peut ainsi, dans la marche intellectuelle de l'humanité, distinguer deux grandes périodes. Pendant la première, l'esprit positif applique successivement la méthode scientifique, c'est-à-dire objective, à des ordres de phénomènes de plus en plus élevés. La fondation de la sociologie marque le terme de ce progrès. Alors commence la seconde période. L'espritpositif estdevenu de spécial, universel, et d'analytique, synthétique. Il réagit sur les sciences particulières. Il se sert désormais de la méthode subjective « régénérée », pour en gouverner l'ensemble.
i. Pol DOS., I, 447.
LA LOGIQUE POSITIVE l35
Au point de vue moral et religieux, la sociologie une fois constituée, et la philosophie positive établie, les fonctions propres de la religion apparaissent. L'intelligence reconnaît qu'elle n'a pas sa fin en elle-même, et qu'elle est incapable de se donner sa règle et son but. Elle se soumet à une autorité directrice, qui dirigera ses efforts et fixera leur objet. « Agir par affection, et penser pour agir. » Mais si l'esprit comprend que sa destinée est de s'employer au service de l'humanité, il aperçoit du même coup que dans la doctrine positive complète, qui contient la religion, la méthode objective cède le pas à la subjective, ou plutôt que toutes deux se prêtent un mutuel appui. Si nous étions de pures intelligences, nous irions sans doute toujours du inonde à l'homme. Mais l'intelligence n'est en nous qu'un moyen. L'amour est le principe, l'action, le but : et c'est à l'homme, en définitive, que doit se rapporter notre étude du monde.
Vers la fin de sa vie, Comte opposa à la logique de l'esprit, (( guidée surtout par les signes artificiels », la logique du cœur « fondée sur la connexité directe des émotions1. )) Nous n'insisterons pas ici sur une conception qui est étroitement liée à son système religieux. Nous conclurons seulement que du point de vue philosophique les deux méthodes, objective et subjective, dans la pensée de Comte, se concilient sans peine, pourvu que toutes deux soient « systématiquement régénérées.» Or, la régénération est obtenue dès que la sociologie est fondée. D'une part, en effet, celle-ci fournit un principe d'unité aux sciences formées par
i. Pol. pos., IT, IOI 2.
l36 LA PHILOSOPHIE D? AUGUSTE COMTE
la méthode objective, puisque désormais elles se subordonnent toutes à la science unique de l'humanité. Et, d'autre part, la méthode subjective acquiert la positivité qui lui manquait, car la sociologie a substitué au <( sujet individuel » arbitraire le « sujet universel », c'est-à-dire encore l'humanité.