‹ La philosophie d'Auguste ComteChapitre 80 sur 161 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La psychologie.

Dans la classification des sciences fondamentales, la psychologie n'a pas de place. La sociologie y succède immédiatement à la biologie. On s'est fondé sur ce fait pour reprocher à Comte d'avoir négligé un ordre de phénomènes des plus importants. On en a tiré contre sa doctrine en général une grave objection. Que penser d'une philosophie qui, de propos délibéré, omet une partie, et selon beaucoup de philosophes, la partie capitale de la réalité, le monde de la conscience, la nature spirituelle de l'homme?

Ainsi présentée, l'objection contient plusieurs confusions de mots et d'idées. Qu'entend-on par psychologie ? Si le mot signifie : « science de l'âme obtenue par la méthode introspective », il faut avouer que Comte n'admet pas la possibilité d'une telle science. Mais l'objection portera aussi contre la plupart des psychologues de notre temps. Car ils n'admettent pas plus que Comte cette possibilité, et ils se sont efforcés de constituer la science des faits psychiques par une méthode autre que l'introspection pure et simple. Définit-on la psychologie « la science qui cherche les lois des phénomènes sensibles, intellectuels, et moraux chez l'homme et chez

l'animal? » Il est inexact de dire qu'il n'y a point de psychologie chez Comte. Au contraire, il pense que la psychologie positive vient d'être fondée par des savants contemporains, dont il approuve la méthode. S'il n'a pas employé le mot « psychologie », c'est afin d'éviter une confusion. A ce moment, le mot était pour ainsi dire la propriété de l'école éclectique. Par méthode « psychologique » , tout le monde entendait alors celle de Joufiroy. La « psychologie » était la science fondée par Cousin sur l'analyse du moi. Comte, qui combat ces philosophes, n'a pas voulu que sa théorie des phénomènes psychiques, différente de la leur, fût appelée du même nom. C'est cette précaution même qui a fini par n'être plus comprise, maintenant que « psychologie )) ne désigne plus la doctrine éclectique seulement, mais toute théorie des faits mentaux, quelle qu'elle soit.

Comte trouve devant lui trois écoles psychologiques, qu'il combat toutes trois, pour des raisons de méthode et aussi de doctrine. Il leur laisse le soin de se réfuter mutuellement. Il s'attaquera seulement à ce qu'elles ont de commun1.

Ces trois écoles sont les idéologues, avec Condillac, de qui ils procèdent, puis les éclectiques, et enfin les Ecossais. Comte appelle aussi quelquefois les éclectiques l'école allemande, par opposition aux idéologues, qui sont l'école française, et à l'école écossaise, la première en date des trois. Il parle toujours des Ecossais avec

i. Correspondance de Comte et de J. S. MM, p. 162 (27 février i843;; p. 365 (21 octobre i844).

sympathie; il se souvient qu'il leur a dû, pour une part, son éducation philosophique. Il estime aussi la sincérité et la vigueur logique de l'idéologue Destutt de Tracy. Mais enfin ce sont là des métaphysiciens, aussi bien que les éclectiques, sur qui il porte un jugement plus sévère. Par « métaphysiciens », il entend tous ceux qui étudient les phénomènes, (ici ce sont les phénomènes psychiques), au moyen d'une méthode qui n'est plus théologique, mais qui n'est pas encore positive. En ce sens, Locke est un métaphysicien, ainsi que Condillac et ses autres successeurs du xvme siècle, Hume seul excepté.

Comte accable de railleries la méthode d'observation intérieure pratiquée par les « psychologues. » La vivacité de son langage s'explique, au moins en partie, par l'indignation que lui inspirait le « charlatanisme » de Cousin. Ce « sophiste fameux », à qui il reconnaît quelques parties de l'orateur, et en particulier la mimique, exerce, selon lui, l'influence la plus fâcheuse sur les esprits1. Il les détourne de la voie positive, où ils étaient près d'entrer, pour les ramener à la dialectique métaphysique, ou à la rhétorique creuse et ronflante. Et, pour comble, cette « psychologie » prétend suivre une méthode scientifique ! la méthode même qui a si bien réussi dans les sciences naturelles I Elle s'imagine pratiquer l'observation intérieure comme la physique emploie l'observation externe. Mais qu'est-ce que cette observation intérieure? Comment le même organe peut-il avoir à la fois pour fonction de penser et d'observer qu'il pense ? On conçoit que l'homme s'observe

i. Pol. pos., IV. Appendice, p. 218.

v lui-même, s'il s'agit des passions qui l'animent. Aucune raison anatomique ne s'y oppose, puisque les organes qui sont le siège des passions sont distincts de ceux qui servent aux fonctions observatrices. Mais, quanta observer de la même manière les phénomènes intellectuels, c'est chose manifestement impossible. L'organe observé ne faisant qu'un, dans ce cas, avec l'organe observateur, comment l'observation pourrait-elle avoir lieu 1 ?

Cette objection ne porte pas seulement contre les éclectiques, mais aussi contre les Ecossais et les idéologues. Nous la trouvons exposée déjà dans une lettre de Comte à Valat du 24 septembre i8ig, alors que peut-être il ne connaissait pas encore Cousin. « Avec quoi observerait-on l'esprit lui-même, ses opérations, sa marche? On ne peut pas partager son esprit, c'est-â-dire, son cerveau, en deux parties, dont l'une agit tandis que l'autre la regarde faire, pour voir de quelle manière elle s'y prend. Les prétendues observations faites sur l'esprit humain considéré en lui-même et a priori sont de pures illusions. Tout ce que l'on appelle logique, métaphysique, idéologie, est une chimère et une rêverie, quand ce n'est point une absurdité2. »

Ce texte, auquel on en pourrait ajouter beaucoup d'autres semblables, permet de rectifier une interprétation erronée, quoique fréquente, de la pensée de Comte. Il ne nie pas que nous ne soyons informés par la conscience de l'existence des phénomènes psychiques. Au contraire, il reconnaît expressément le Tait. Ce qu'il regarde comme impossible, c'est d'étudier l'activité de la pensée par le moyen de la réflexion , c'est de découvrir

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