‹ La philosophie d'Auguste ComteChapitre 9 sur 161 · I. Cours, IV · texte numérisé non relu

I. Cours, IV

À vrai dire, l'état théologique de nos connaissances, même au moment de son plus grand empire, c'est-àdire au plus près de son origine, contient déjà le germe de sa propre décomposition. Il n'est jamais parfaitement homogène. Il y a des phénomènes très communs dont l'homme n'a jamais méconnu la régularité, et qu'il n'a jamais conçus comme dépendant de volontés arbitraires. Comte aime à citer un passage d'Adam Smith où ce philosophe observe qu'en aucun temps ni en aucun pays, on ne trouve de dieu de la pesanteur. De plus, depuis que la société existe, l'homme a toujours dû avoir quelque sentiment des lois psychologiqués, obligé qu'il était de se régler sur la manière de sentir et d'agir de ses semblables. Par conséquent, « le germe élémentaire de la philosophie positive est tout aussi primitif, au fond, que celui de la philosophie théologique, quoiqu'il n'ait pu se développer que beaucoup plus tard 1 . » N'étant pas universelle, la philosophie théologique ne pouvait être que provisoire. Seule sera définitive la philosophie, c'est-à-dire la méthode d'interprétation des phénomènes naturels, qui s'appliquera à tous sans exception, depuis les plus simples jusqu'aux plus compliqués. Car seule cette philosophie réalisera l'unité exigée par l'entendement.

Le passage de la philosophie théologique à la positive ne se fait jamais tout d'un coup. L'opposition en est trop tranchée, et notre intelligence ne s'accommode pas d'un changement si brusque. L'état métaphysique sert de transition . Cet état se distingue des deux autres , en ce qu 'il n'a pas de principe propre qui le définisse. La philoso-

i. Cours, IV, 55'i-5.

Lévt-Bsuhl. — Aug. Comte.

phie théologique se suffît à elle-même. Elle forme un tout harmonique, du moins tant que le germe de positivité qu'elle contient n'est pas encore actif. De même, l'état positif sera parfaitement homogène. L'état métaphysique, au contraire, ne se définit que par un mélange des deux autres. « Les conceptions métaphysiques, écrivait Comte en i8a5, tiennent à la fois de la théologie et de la physique, ou plutôt ne sont que la première modifiée par la seconde1. » La métaphysique procure, sous des formes toujours changeantes et progressivement dégradées, la conciliation indispensable pour que les philosophies théologique et positive coexistent dans les esprits, tant que la dernière n'est pas achevée. Sous le couvert des hypothèses métaphysiques, la méthode scientifique a pu pousser ses conquêtes, sans trop alarmer les défenseurs de la philosophie théologique. La métaphysique a aussi une vertu critique très active. Elle n'a pas peu contribué à la décomposition de l'ancien système de croyances. En ce sens, Comte regarde les philosophes français du xviii* siècle, pour la plupart, comme d'excellents représentants de l'esprit métaphysique.

Toutefois, s'il faut rapporter cet état intermédiaire à l'un des deux extrêmes, Comte n'hésite pas à le rapprocher de l'état théologique. La philosophie métaphysique, en effet, substitue les entités aux volontés, et la nature au créateur, mais avec un office fort analogue. C'est, au fond, la même « explication » du réel qui subsiste, bien qu'affaiblie par un sentiment de plus en plus vif de la nécessité des lois naturelles. Ce mode bâtard

i. Pol. pos., IV. Appendice, p. 1 44.

LA LOI DES TROIS ÉTATS 5l

conserve la théologie, <( tout en détruisant sa principale consistance mentale. » Il nie les conséquences au nom des principes. Aussi cette philosophie n'offre-t-elle aucune garantie contre un retour offensif des conceptions théologiques, tant que des notions positives n'y ont pas été substituées. Dans le conflit final entre l'esprit théologique et l'esprit positif, on verra sans doute les métaphysiciens enveloppés avec les déistes dans une « concentration rétrograde1. » La philosophie positive, dit Comte, n'a aucune solidarité, ni historique, ni dogmatique, avec cette philosophie pleinement négative, et ne peut l'envisager que comme une dernière transformation préparatoire de la philosophie théologique *.

L'état métaphysique n'est donc jamais qu'une sorte de compromis instable. 11 ne dure qu'à condition de changer continuellement. Faute de principe qui lui soit propre, la philosophie métaphysique a un caractère purement critique. En fait, il n'y a que deux philosophies, c'est-à-dire deux méthodes, deux modes de penser, qui soient organiques. Seules, la philosophie théologique et la philosophie positive permettent à l'intelligence de construire un système d'idées logique et harmonique, base d'une morale et d'une religion. L'esprit théologique est (( idéal dans sa marche, absolu dans la conception, arbitraire dans l'application. » L'esprit positif substitue la méthode d'observation à celle d'imagination, les notions relatives aux notions absolues. Il ne se flatte pas d'une domination sans limite sur les phénomènes de la nature; il sait que sa puissance se mesure

i. Correspondance d'A. Comte avec /. S. MM. Lettre du 5 avril i84a, p. 5i.

a. Cours, V, 573-5.

à son savoir. L'histoire intellectuelle de l'humanité montre par quelles étapes elle a passé du premier mode de penser au second.

IÏI

Comte regarde la loi des trois états comme acquise. « Dix-sept ans de méditation continue sur ce grand sujet, écrit-iî en i83o,, discuté sous toutes ses faces, et soumis à tous les contrôles possibles, m'autorisent à affirmer d'avance, sans la moindre hésitation scientifique, que toujours on verra... confirmer une telle proposition historique, qui me semble maintenant aussi pleinement démontrée qu'aucun des faits généraux actuellement admis dans les autres parties de la philosophie naturelle 1 . » Elle ne serait mise en doute que si l'on trouvait une branche de nos connaissances qui eût rétrogradé de l'état métaphysique à l'état théologique, ou de l'état positif à l'un des deux précédents. Mais ce cas ne s'est jamais présenté. La démonstration théorique de la loi a établi qu'il ne pouvait pas se présenter.

Cette démonstration a fait voir, en effet, que le passage successif par les trois états, dans un ordre invariable, était la forme nécessaire du progrès de l'esprit humain dans la connaissance des phénomènes. Elle se fonde sur la nature de l'esprit. Dans la pensée de Comte, la loi des trois états, pourrait donc être appelée aussi bien psychologique qu'historique.

Mais il ne s'agit pas ici de la psychologie introspec-

x. Cours, IV, 5a3.

tive, qui emploie comme moyen d'investigation la conscience de l'individu. Comte ne reconnaît à ce procédé aucune valeur scientifique 1 : il en nie jusqu'à la possibilité. De plus, l'observation du sujet par luimême, fût-elle possible, ne serait d'aucun secours dans le cas présent. Car elle ne lui révélerait que l'état présent de son intelligence individuelle, et non la loi de l'évolution de l'esprit humain. Pour que cette loi apparaisse, il faut considérer non plus l'individu, mais l'espèce. Il faut que l'intelligence, renonçant à un effort stérile pour se contempler elle-même dans son activité, saisisse la loi de ses phases successives dans le progrès de ce qu'elle a produit. L'histoire philosophique de nos croyances, de nos conceptions, et de nos systèmes : telle est la conscience que l'intelligence humaine peut prendre d'elle-même. Là seulement, le philosophe voit les facultés dont celle intelligence contenait le germe entrer enjeu tour à tour, pour tendre vers une « harmonie durable. » Puis, une fois découverte, la loi des trois états nous sert à comprendre l'évolution intellectuelle de chaque individu. L'étude de l'individu fournit alors une vérification supplémentaire de la loi. Mais, à elle seule, elle n'aurait pu l'établir. Quelque utilité que j'aie souvent tirée de la considération de l'individu, dit Comte, c'est évidemment à l'étude directe de l'espèce que j'ai dû, non seulement la pensée fondamentale de ma théorie, mais ensuite son développement caractéristique.

La loi des trois états est donc la formule générale du progrès de l'intelligence humaine, considéré non dans

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