‹ La philosophie d'Auguste ComteChapitre 8 sur 161 · I. Cours, I · texte numérisé non relu

I. Cours, I

a Cours, I, 6.

lois. Théologie est ici synonyme d'anthropomorphisme dans la conception des causes.

Pareillement, Comte ne prend pas le mot « métaphysique » dans son extension la plus ordinaire. La \ science de l'être en tant qu'être, ou de la substance, ou des premiers principes, n'est pas en cause ici, au moins directement. Il ne s'agit que d'un certain mode d'explication des phénomènes donnés dans l'expérience. Par exemple, en physique, l'hypothèse d'un éther pour expliquer les phénomènes optiques ou électriques est métaphysique. De même, en physiologie, l'hypothèse d'un principe vital, ou, en psychologie, l'hypothèse d'une âme. Métaphysique ou abstrait, dit Comte. Ce mode d'explication n'est, au fond, que le précédent, mais de plus en plus décoloré et pâle, s'évanouissant, pour ainsi dire, à mesure que les phénomènes naturels, mieux observés, ne sont plus rapportés à des volontés capricieuses, mais à des lois invariables.

Gardons-nous donc de donner ici aux mots « métaphysique » et « théologie » leur sens plein. Conclure* par exemple, de la loi des trois états, que l'évolution de l'humanité l'éloigné toujours davantage de la théologie, pour aboutir à un état définitif où la religion n'aura plus déplace, c'est se méprendre étrangement sur la doctrine de Comte. Le progrès de l'humanité la conduit au contraire à un état qui sera religieux par excellence. La religion y réglera toute la vie de l'homme. Comte ne refuserait peut-être pas de définir l'homme, comme on l'a fait souvent, un animal religieux. L'histoire de l'humanité peut être représentée, en un sens, comme une évolution qui va de la religion primitive (fétichisme), à la religion définitive (positivisme). Mais

la loi des trois états n'a pas pour objet d'exprimer l'évolution religieuse de l'humanité. Elle ne concerne que la marche de l'intelligence humaine. Elle énonce les philosophies successives que cette intelligence a dû adopter dans l'interprétation des phénomènes naturels. Elle est, en un mot, la loi générale d'évolution de la pensée.

Ceux qui s'y sont trompés n'avaient sans doute considéré cette loi que dans la première leçon du Cours, où elle est présentée isolément. Mais l'erreur n'est plus possible quand on se réfère au quatrième volume du Cours, où la loi est mise en sa place, dans la dynamique sociale, et surtout à la cinquante- huitième leçon, dans le sixième volume.

Ce n'est pourtant pas sans raison que Comte a exposé cette loi dès les premières pages de son Cours de philosophie positive. Dans la sociologie telle qu'il la conçoit, la loi de l'évolution intellectuelle de l'humanité, c'est-à-dire la loi des trois états, est la loi essentielle de la dynamique, et par suite de la science sociale tout entière. Car, de tous les facteurs sociaux dont l'évolution concomitante et solidaire constitue le progrès de l'humanité, le facteur intellectuel est le plus important. Il est dominateur, en ce sens que les autres dépendent de lui beaucoup plus qu'il ne dépend d'eux. L'histoire des arts, des institutions, des mœurs, du droit, de la civilisation en général ne saurait se comprendre sans l'histoire de l'évolution intellectuelle, c'est-à-dire de la science et de la philosophie, tandis que celle-ci, à la rigueur, serait encore intelligible sans les autres. Cette évolution est donc l'axe principal autour duquel les autres séries de phénomènes sociaux se disposent. La loi qui l'exprime est ainsi la loi la plus « fondamen-

taie », la plus « générale », au sens précis où Comte prend ce mot. En énonçant cette loi, c'est la science sociale qu'il légitime tout entière par avance. Il prouve ipso Jacto, non seulement qu'elle est possible, mais que déjà elle existe. De là, la place éminente qu'il donne à la loi des trois états.

La démonstration de cette loi se présente sous deux formes distinctes. Comte s'appuie d'abord sur l'histoire. Celle-ci prouve en effet que chaque branche de nos connaissances passe tour à tour par les trois états, sans que jamais aucune rétrograde. La plupart, il est vrai, ne sont pas encore parvenues à l'état positif. Mais on constate du moins que, jusqu'à présent, elles ont décrit la même courbe que les autres.

La vérification historique suffirait, au besoin, pourvu qu'elle fût complète. Comte ne s'en contente pas. 11 prétend, en outre, déduire la loi des trois états de la nature de l'homme. Il en donnera ainsi une démonstration directe. Si probante que l'histoire lui paraisse par elle-même, encore veut-il la concevoir comme intelligible. Pour y parvenir, il a recours à la psychologie. (( Nous devons, dit-il, soigneusement caractériser les divers motifs généraux, puisés dans l'exacte connaissance de la nature humaine, qui ont dû rendre, d'une part inévitable, d'une autre part indispensable, la succession nécessaire des phénomènes sociaux, directement envisagés quant à l'évolution intellectuelle qui domine essenliellement leur marche principale »

i. Cours, IV, 5a6.

En premier lieu, l'esprit humain ne pouvait commencer à interpréter la nature que par une philosophie de forme théologique. Car c'est la seule qui se produise spontanément, la seule qui n'en suppose pas d'autre avant elle. L'homme conçoit d'abord toutes les activités sur le modèle de la sienne. Pour comprendre les phénomènes, il les assimile à ses actes, dont il croit saisir le mode de production, parce qu'il a le sentiment de son effort et la conscience de ses volitions. Cette explication anthropomorphique nous est si naturelle, que nous sommes toujours prêts à nous y laisser aller. Encore aujourd'hui, si nous oublions pour un instant la discipline positive, si nous nous hasardons à chercher le mode de production de quelque phénomène, aussitôt nous imaginons obscurément une activité plus ou moins semblable à la nôtre. Et, parmi les métaphysiciens qui prétendent donner une idée de Dieu, les plus conséquents, de l'avis de Comte, sont ceux qui en font une personne.

La spontanéité qui caractérise le mode de penser théologique a été extrêmement utile. Sans elle,' on ne voit pas comment l'intelligence de l'homme aurait commencé de se développer. Car, pour former une théorie scientifique des phénomènes naturels, si modeste et si fragmentaire soit-elle, l'esprit a besoin d'observations faites au préalable. Mais, d'autre part, à défaut d'une théorie, ou au moins d'une hypothèse préexistante, il n'y a pas d'observation scientifique possible. L'empirisme absolu, dit Comte, est stérile, et même, à la rigueur, inconcevable. De simples collections défaits, si nombreux qu'on les suppose, n'ont point par elles-mêmes de signification scientifique. Telles

seraient, par exemple, des constatations météorologiques, formant d'interminables listes, et remplissant des volumes. Elles ne deviendraient des observations que si l'esprit, en les recueillant, les interprétait, que s'il était dirigé par l'idée de vérifier une hypothèse, vague ou précise, réelle ou chimérique.

Pris entre les deux nécessités également impérieuses, d'observer d'abord pour parvenir à des « conceptions convenables », et de concevoir d'abord une théorie quelconque pour entreprendre avec efficacité des observations suivies, l'esprit humain se sauve par le mode de penser théologique. Car il n'a pas besoin d'observation préalable pour imaginer partout dans la nature des activités semblables à la sienne. Cette hypothèse une fois née, l'observation entre en jeu, pour la confirmer d'abord, et bientôt pour la combattre. Dès lors, le branle est donné. L'évolution des sciences et de la philosophie va se poursuivre à travers les doctrines qui se succéderont dans un ordre nécessaire.

De même, au point de vue moral, la philosophie théologique pouvait seule, à l'origine, inspirer à l'humanité faible et ignorante assez de courage et de confiance pour la tirer de sa torpeur primitive. Aujourd'hui, si l'homme sait que les phénomènes sont soumis à des lois invariables, il sait aussi que la connaissance de ces lois lui donne un certain empire sur la nature. Mais, au temps où l'homme ne pouvait pressentir le pouvoir de la science, l'idée que les phénomènes obéissent à des lois nécessaires l'aurait rempli de désespoir. Il serait sans doute resté incapable d'effort. Le mode de penser théologique était bien plus encourageant. Les phénomènes, en effet, sont imaginés comme arbitraire-

ment modifiables. Tout peut arriver. Rien n'est impossible, et rien non plus n'est nécessaire. Il suffît, pour qu'une chose arrive, ou n'arrive pas, que les dieux le veuillent. Directement, l'homme ne peut rien sur la nature ; indirectement, il peut tout, pourvu seulement qu'il se rende favorables les divinités dont le bon plaisir fait loi. De la sorte, c'est au moment où l'impuissance de l'homme est la plus grande, que sa confiance en son pouvoir est la plus forte.

Au point de vue social, enfin, la philosophie théologique était indispensable pour que la société humaine pût subsister et se développer. Car cette société ne suppose pas seulement entre ses membres une sympathie de sentiments et un accord d'intérêts, mais d'abord et surtout une adhésion unanime à certaines croyances. Sans un « certain système préalable d'opinions communes », point de société humaine. Mais, d'autre part, comment concevoir l'apparition d'un semblable système, si la vie sociale n'est pas organisée? Nouveau cercle vicieux, d'où la philosophie théologique seule permet de sortir. Celle-ci constitue de prime abord un ensemble de croyances communes. Tous les membres He la société les défendent, d'autant plus énergiquement que leurs espérances et leurs craintes y sont liées, pour ce monde-ci, et pour l'autre, s'ils y croient déjà.

En même temps, cette philosophie théologique détermine la formation, dans la société, d'une classe spéciale consacrée à l'activité spéculative. Quel progrès capital ne dut pas être la division, même grossièrement ébauchée, de la pratique et de la théorie, division établie dès qu'une classe sacerdotale commença à se distinguer du reste du corps social ! Et que ce progrès a dû être

lent, quand on voit combien, encore aujourd'hui, les hommes ont de peine à accepter toute innovation qui ne paraît pas avoir d'intérêt pratique immédiat î La classe sacerdotale, investie, par la nature de ses fonctions, d'une autorité précieuse pour le progrès social, jouissait en même temps du loisir indispensable à la recherche théorique. « Sans l'établissement spontané d'une telle classe, dit Comte, toute notre activité, dès lors exclusivement pratique, se serait bornée à un certain perfectionnement, bientôt arrêté, de quelques procédés et instruments militaires ou industriels *. » La division ultérieure du travail dépendait de ce premier pas. Nos savants, nos philosophes, nos ingénieurs descendent des premiers prêtres, sorciers et conjureurs de pluie.

Ainsi, la nature de l'homme étant donnée, la philosophie théologique devait apparaître spontanément. Cette apparition était à la fois « inévitable et indispensable », en un mot, nécessaire. Aussitôt commence ce qu'on pourrait appeler la dialectique de l'histoire intellectuelle de l'humanité. La philosophie théologique a rendu possible l'observation des phénomènes. A son tour, cette observation introduitpeu à peu dans les esprits l'idée de lois invariables. La philosophie théologique est dès lors compromise. Un temps arrive où elle paraît surannée et nuisible. La raison tend à se substituer à l'imagination dans l'interprétation de la nature. Plus l'évolution avance, plus se marquent les préférences de l'esprit humain pour le mode de penser positif, et, dans les divers ordres de sciences, après un conflit plus ou moins long, ce dernier finit par l'emporter.

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