‹ La philosophie d'Auguste ComteChapitre 96 sur 161 · PASSAGE DE L'ANIMALITÉ A INHUMANITÉ · texte numérisé non relu

PASSAGE DE L'ANIMALITÉ A INHUMANITÉ

aux émotions. La logique des images, avec moins de puissance, est plus précise et plus libre que la précédente. Néanmoins, si nous n'avions que ces deux-là, nous ne serions pas encore capables de réaliser des combinaisons conçues et préparées par nous. Cet office appartient à la logique des signes. Car nous avons la disposition à peu près entière de ces signes, et c'est ce qui a permis le développement du langage abstrait et des sciences.

Mais on ne doit pas séparer cette dernière logique des deux autres. Les lois de notre nature font toujours prévaloir l'usage logique des sentiments et des images sur celui des signes. Sans doute, la liaison des signes aux pensées peut devenir directe, et même, quand il s'agit de notions abstraites, il ne saurait en être autrement. Alors notre monde intérieur est lié artificiellement au monde extérieur. Nous en avons une représentation abstraite et symbolique, sans passer par les sentiments, ni même, à la rigueur, par les images. Mais cette relation a beaucoup moins de consistance que celle qui s'établit par l'involontaire intervention des images et des sentiments. De même que le signe abstrait a son origine dans le signe sensible, qui lui-même provient de la relation du système musculaire au système nerveux ; de même, les rapports entre les signes ont leur origine dans les rapports entre les images , et ceux-ci , à leur tour, proviennent des rapports entre les sentiments.

La facilité avec laquelle nous manions les signes nous dissimule cette vérité : il n'en est pas moins certain que ces signes se lient à nos pensées d'une manière beaucoup moins intime et moins spontanée que ne font les sentiments et même les images.

La théorie positive permet encore, non pas de résoudre, mais d'ajourner la question d'une langue universelle. S'agit-il, en effet, d'un langage purement scientifique ? L'analyse mathématique satisfait en partie à ce desideratum. Elle permet d'exprimer les lois des phénomènes les plus simples par des symboles qui sont à la disposition de tous. Parle-t-on d'une langue complète, destinée à l'usage courant de tous les peuples : qui ne voit que cette conception est incompatible avec l'état présent de l'humanité ? Gomment établir une langue universelle, en laissant prévaloir « des croyances divergentes et des mœurs hostiles1 ? » L'unification des langues dérivera de l'unification des peuples. Quand celle-ci se sera réalisée, sous l'action de la philosophie positive, l'autre suivra, comme une conséquence nécessaire.

Dès à présent, d'ailleurs, il existe une langue universelle. C'est l'art, « seule portion du langage qui soit universellement comprise à la fois dans toute notre espèce2. » Cette langue universelle, à vrai dire, a ses dialectes. La remarque de Comte n'en est pas moins d'une justesse frappante. Les chefs-d'œuvre de la sculpture grecque, les tableaux de Rembrandt, les symphonies de Beethoven sont accessibles à des millions d'êtres humains qui n'ont jamais su un mot de grec, de hollandais ou d'allemand. Apprendre à tous les enfants la musique et le dessin, comme Comte le demande dans son plan d'éducation positiviste, ce n'est pas les faire participer au luxe des « arts d'agrément. » C'est mettre à leur portée des œuvres qui s'adressent

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