‹ La philosophie d'Auguste ComteChapitre 95 sur 161 · I. Pol. pOS., II · texte numérisé non relu

I. Pol. pOS., II

Lévt-Bruhl. — Aug. Comte.

du chant. Il suffît, pour s'en convaincre, de jeter un regard sur le monde animal.

Jusqu'à ce point, la théorie du langage a été biologique, et les faits acquis peuvent se résumer ainsi: i° l'homme n'exprime pas sa pensée pour la communiquer, mais il la communique parce qu'elle s'exprime. 2° Ce qui est exprimé d'abord, ce ne sont pas des pensées, mais des émotions. Peu à peu le langage s'intellectualise, comme la vie mentale elle-même. 3° L'expression est spontanée et primitive ; elle provient de la relation entre le système nerveux et le système musculaire. Dans la transformation progressive, où les signes, d'involontaires, deviennent peu à peu volontaires, ils sont à la fois causes et effets.

Cette transformation a pour condition essentielle la vie sociale. Sans doute, le langage apparaît très vite, dès que des individus de même espèce se trouvent en rapports constants les uns avec les autres. Chacun apprend à attribuer le caractère de signes aux mouvements qui accompagnent ses émotions. Les êtres semblables au premier, chez qui les mêmes phénomènes ont lieu, deviennent également capables de les interpréter. Dès ce moment, un langage est né ; et cela est vrai pour les espèces animales comme pour l'homme. Mais la société humaine suit une évolution qui lui est propre, et qui détermine celle du langage. Notre langage n'aurait pas dépassé de beaucoup la période où il exprime surtout des émotions, si les sociétés humaines étaient restées des groupements purement domestiques, sans organisation autre que celle de la famille. « L'institution du langage humain, dit Comte, se présente, en sociologie, comme le principal instrument continu de la réaction

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nécessaire de la vie politique sur la vie domestique1. »

On peut dès lors se représenter, dans ses grands traits, l'évolution préhistorique du langage. A l'origine, il comprenait les gestes et les cris. Les gestes lurent d'abord prédominants, comme étant plus immédiatement expressifs. Peu à peu, ils ont passé au second rang. A mesure que les signes naturels se décomposaient pour devenir artificiels, la supériorité des signes vocaux apparaissait. Elle était due, entre autres raisons, à la « correspondance spontanée )) de la voix et de l'ouïe, qui permet à chacun de développer sa propre éducation. Nous entendons les jeunes enfants s'exercer pendant de longues heures, en jouant avec les sons articulés qu'ils commencent à émettre. De ce chant plus ou moins organisé, de cet ensemble de signes vocaux encore mélodiques, la poésie est née. De la poésie enfin, beaucoup plus tard, est sorti ce qu'on appelle vulgairement la prose, c'est-à-dire l'usage de phrases non rythmées. Trois grandes révolutions dans l'histoire de l'humanité : combien de siècles n'ont-elles pas exigés pour s'accomplir 1

L'écriture est au dessin ce que la parole est au chant. Elle n'a pas été, à l'origine, un artifice inventé pour venir en aide au langage vocal. Ici encore, la théorie idéologique exagère la part de la réflexion. L'homme obéissait à un instinct, lorsqu'il reproduisait par le dessin les objets familiers qui frappaient ses yeux, occupaient son imagination , et causaient ses émotions les plus fréquentes et les plus vives. Peu à peu, ces essais spontanés d'imitation ont pris le caractère de signes, se sont décomposés

i Pol. pos , II, 217.

et simplifiés, et se sont enfin coordonnés avec les signes vocaux, qui avaient eu leur évolution distincte.

Le langage et l'art ont ainsi une origine commune, qui est l'expression es thétiq ue, c'est-à-dire affective. Comte ne sépare pas ces deux termes . Il prend le mot « esthétique » à la fois dans son sens étymologique et dans son sens moderne. Nos mouvements, involontaires d'abord, puis volontaires, traduisent nos impressions, et réagissent sur elles, parce qu'ils en découlent; voilà l'humble source d'où tout le reste dérive. Chez les animaux, cela ne donne guère naissance qu'à des signes vocaux inarticulés , et à une mimique plus ou moins expressive . Chez l'homme, c'est le principe du langage et de l'art. Celui-ci commence par être une simple imitation. Puis, la représentation des objets se perfectionne. Elle devient plus fidèle (( en faisant mieux ressortir les traits principaux qu'altérait d'abord un mélange empirique. » C'est en cela que consiste « l'idéalisation. » Enfin se développe ce l'expression » proprement dite, et le « style. 1 »

Ainsi, si l'on appelle langage l'ensemble des moyens propres à transmettre hors de nous nos diverses impressions, cet ensemble forme un système où la partie la plus usuelle et la moins expressive, la langue, a d'abord été confondue avec la partie qui porte le nom d'art, du moins en réduisant celui-ci à ses éléments primitifs : le chant et le dessin. Ces deux parties se sont différenciées en évoluant. Nos besoins sociaux ont augmenté sans cesse l'usage et l'extension des signes vocaux et visuels qui servent à la vie active et à la pensée spéculative. Ces signes sont devenus de plus en plus simples et même

i. roi. pos., 1, 288-9.

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abstraits : à tel point qu'on a fini par en attribuer l'origine à une convention1.

La parenté primitive du langage et de l'art rend compte de beaucoup de faits que les théories courantes n'expliquent pas. Par exemple, le langage est non seulement créé, mais conservé par le peuple. Les grammairiens, (( encore plus absurdes que les logiciens 2, » n'y ont, en général, rien compris. Ils s'attribuent une autorité risible. C'est à la spontanéité populaire, à la fois conservatrice et progressive, que nos langues doivent leur admirable rectitude. Le fond de chaque langue recueille ce qu'il y a d'essentiel et d'universel dans l'évolution esthétique de l'humanité. De là, le charme magique du plus ancien de tous les arts, de la poésie. Les mots ont une puissance d'évocation dont l'artiste tire des effets inépuisables. Cette puissance leur vient de leur caractère affectif à l'origine, et de leur liaison primitive avec les images. Souvent même, pendant la longue enfance de la raison humaine, le pouvoir des mots dut paraître surnaturel : Nomina Numina. A force de considérer le langage en idéologues et en logiciens, nous avons oublié que la nature en est émotionnelle et esthétique. Pourtant, encore aujourd'hui, le pouvoir mystérieux des mots n'a pas disparu. Quelle n'est pas l'action des formules de prières sur les âmes tendres, même quand la foi les a quittées ! Après la pratique, le langage est l'excitant le plus énergique du sentiment. Les religions ne l'ignorent pas. Elles savent en user pour conquérir ou retenir les âmes.

t. Pol. pos., Il, a5o-i.

i. Pol. pos., II, a54-6.

La fonction logique du langage est la seule qu'aient étudiée les philosophes « ontologistes » et « métaphysiciens. » Encore leur étude est- elle restée incomplète. Condillac et son école ont considéré uniquement le langage qui se prête à l'analyse logique. Ils n'ont vu, par suite, qu'une seule espèce de combinaison, qu'on peut appeler la logique des signes. Mais, en réalité, la logique des signes repose sur la logique des images, et celle-ci sur la logique des sentiments. Les prétendus logiciens se font donc une idée étroite et fausse de notre mécanisme intellectuel, quand ils concentrent toute leur attention « sur le plus volontaire, mais le moins puissant des trois modes essentiels que comporte la combinaison mentale1. »

La logique des sentiments est l'art « de faciliter la combinaison des notions d'après la connexité des émotions correspondantes. » C'est la plus instinctive: c'est la source de toutes les grandes inspirations de notre intelligence. Nous ne pouvons rien penser qui la contredise, ou même qu'elle n'implique. Mais elle a deux graves défauts. Les éléments en sont trop peu précis, et elle n'est pas à notre disposition. Elle n'opère que si certaines conditions sont données, et il ne dépend pas de nous de faire apparaître ces conditions. Nous la voyons à l'œuvre, par exemple, chez les animaux, qui parfois nous arrachent de l'admiration pour les merveilles que leur suggère cette logique si étroitement liée

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