CHAPITRE II
Considérations générales sur la science sociale.
La science sociale avait été d'abord appelée par Comte physique sociale. Il a inventé ensuite pour elle le nom de « sociologie1. » Elle occupe le sommet de l'échelle encyclopédique des sciences. De ce fait, elle offre certains caractères que ne présentent pas les autres.
Sans doute, par la définition de son objet et par sa méthode, elle est parfaitement homogène avec le reste du savoir positif. La sociologie étudie les lois des phénomènes sociaux comme la mathématique recherche les lois des phénomènes géométriques. En ce sens, il n'y a entre ces sciences extrêmes d'autres différences que celles qui dérivent de la diversité des phénomènes étudiés. Mais la mathématique, et les autres sciences fondamentales, excepté la sociologie, sont préliminaires. Celle-ci est finale. Chacune des sciences préliminaires doit être cultivée seulement dans la mesure nécessaire pour que la suivante puisse, à son tour, prendre la forme positive. La science sociale, qui n'est préparatoire à aucune autre, établit les principes de la morale et de la politique. Elle est, comme on l'a vu, la clef de voûte de la philosophie positive. C'est en elle et par elle que l'esprit positif acquiert l'universalité qui jusque-là lui manquait.
Dernière différence enfin, que Comte se flatte d'effacer : les autres sciences sont plus ou moins faites ;
i. Cours, IV, aoo.
la science sociale est à faire. Ce n'est pas que des essais n'aient été tentés. Comte ne les ignore pas, et il se pique de rendre justice à ses précurseurs. Il remonte jusqu'à Aristote, en qui il admire un génie scientifique et philosophique incomparable. Il voit en lui l'inventeur de la statique sociale. Sa Politique se Ht encore avec profit1. Mais Aristote ne pouvait avoir l'idée d'une sociologie, et en particulier d'une dynamique sociale positive. Il lui manquait pour cela, (sans parler des sciences fondamentales qui étaient encore à naître, excepté les mathématiques), la connaissance d'une histoire asse^ étendue et variée, et l'idée de progrès.
Montesquieu a devancé son temps, quand, par une vue de génie, il a généralisé l'idée de loi naturelle jusqu'à y soumettre les phénomènes poli tiques, juridiques, économiques, et, en général, sociaux. Il a vraiment conçu l'idée de la science sociale. Mais l'exécution n'a pas répondu à la conception. Comment Montesquieu aurait-il pu réussir, quand deux éléments indispensables lui faisaient encore défaut : d'abord la science positive de l'homme au point de vue biologique, puis l'idée de progrès, ressort nécessaire de toute philosophie positive de l'histoire ? Faute d'avoir aperçu les lois fondamentales de la dynamique sociale, Montesquieu a abusé de la méthode comparative. Par suite, il a pris pour des lois essentielles des lois secondaires, telles que les lois relatives à l'influence du climat. De même, il s'est exagéré l'importance de telle ou telle forme de constitution politique2.
Condorcet venait après Montesquieu et Turgot, et