Renouvier, Critique philosophique, 1879, t. U, p
ûnal. A en croire M. Boutroux, la philosophie ne se fonde exclusivement, ni comme la science sur les principes de la raison théorique, ni comme la religion sur les principes de la volonté ; elle participe à la fois de la volonté et de la raison, cherchant si l'une doit être élevée au-dessus de l'autre, ou si toutes deux doivent être mises sur le même rang; si elles doivent être ramenées à l'unité et de quelle manière; elle implique donc des éléments artistiques; mais si elle a des relations avec l'art, elle n'en a pas moins avec la science; cette dernière parenté lui est essentielle et De doit jamais être méconnue. Si Renan L'entend de la sorte ou d'une façon approchante, le corollaire n'est pas rigoureusement tiré.
Mais sa pensée est toute autre : la philosophie o'est qu'un art, veut-il dire. Dans ce cas la conclusion est exacte, mais la prémisse est-elle just.- .' C'est sur ce point que l'effort de sa démonstration devait porter; or nous cherchons celle-ci et nous oe la trouvons pas, nous en sommes réduits à en glaner de coté et d'autre les fragments supposés. Le philosophe, nous dit-on, commence par ramasser des données positives, mais ce a'esl la pour lui qu'un travail préliminaire : son œuvre est ensuite
de s'emparer de ces données et de construire son temple à sa guise. N'est-ce point ainsi que procède l'artiste? « Chaque être vivant a son rêve qui la charmé, élevé, consolé : grandiose ou mesquin, plat ou sublime, ce rêve est sa philosophie »; fort bien, mais philosophie n'est-il pas ici synonyme de poème? « Cela est si vrai que l'originalité personnelle est en philosophie la qualité la plus requise, tandis que dans les sciences positives la vérité des résultats est la seule chose à considérer. » En faut-il plus pour assimiler la philosophie à l'art?
Nous croyons comprendre ces assertions; mais il nous semble qu'elles auraient fort étonné les vrais philosophes, ceux dont l'historien essaie de pénétrer la pensée. Ils ne se doutaient pas qu'ils édifiaient « à leur guise » leur demeure spirituelle. Ils ne se savaient pas libres de s'abandonner comme les poètes à leur fantaisie ailée et il leur est arrivé souvent de repousser une hypothèse dont ils auraient aimé de s'enchanter pour en adopter une autre qui leur paraissait moins belle et plus vraie Surtout ils ne soupçonnaient guère que l'essentiel doit être la poursuite de l'originalité'. Nous avoie vu a une date assez récente des métaphysiciens 1
s'écrier, ou peu s'en faut, comme Renan dans la préface des Dialogues philosophiques : « Je \r\i\ imaginer quelque chose de nouveau. » Et qui n'a pensé que ce beau zèle ne deviendrait fructueui — ft même digne d'attention — que le jour où il serait plus désintéressé et plus austere?La thèse de Renan est de celles qui ont besoin d'une démonstration et dont l'évidence est loin d'être impérieuse. Renan s'est conduit connue s'il ne s'en doutait pas.
Peut-être avons-nous fait fausse route en cherchant dans ses écrits eux-mêmes la justification de sa conception essentielle? Cette conception ae serait-elle pas l'aboutissant logique de certaines analyses philosophiques que Renan s'esl contenté d'accepter? N'est-elle pas le terme d'un travail collectif dont il n'a l'ait que traduire la conclusion pratique? Et, en effet, il ne semble poinl malais.'' d'indiquer les doctrines dont Renan B'est Inspiré. Auprès de Kant, il a appris que les catégories sont les moules suivanl lesquels l'esprit
humain est obligé de concevoir les choses, mais
que ces moules, envisagés indépendamment des données de l'expérience, sont aussi rides que
ceux des mathématiques, et que, par conséquent,
la métaphysique est une illusion. A l'école de Hamilton, il a compris l'inanité de toutes les formules qui tendent à faire de Dieu quelque chose, la nécessité de laisser l'idée religieuse dans sa pins complète indétermination, l'impossibilité de dire sur ces sujets-là un mot qui ne soit absurde à sa manière et de se résoudre à une négation qui serait plus absurde encore. Au positivisme il a pris cette conviction que la philosophie doit redevenir tout simplement la science universelle, qu'au lieu de résoudre le problème de l'univers par de rapides intuitions elle doit d'abord analyser les éléments dont l'univers se compose et construire la science du tout par la science isolée des parties. A Hegel il a emprunté cette idée que tous les systèmes philosophiques ont leur part de vérité, que chacune des contradictions qui semblent les détruire exprime au contraire un élément de celle vérité qui ne sera complète qu'au sein d'un système supérieur et conciliant toutes les oppositions. La conception renanienne de la philosophie, considérée d'un peu haut, paraît donc reposer sur une importante substruction philosophique. Elle est la conclusion dernière de trois ou quatre grandes doctrines, qui, par des voies diverses, sont arri-
vées à se mettre d'accord sur l'essentiel. Pour l'écarter, il faudrait s'attaquer aux plus fortes critiques de l'entendement. Ne sommes-nous pourtant pas dupes d'une illusion ? Renan a-t-il été vraiment le disciple de ces philosophes?
Qu'il y ait quelque ressemblance entre certaines de ces théories et celles de Hamilton, c'est certain. Mais l'accord n'est pas une preuve de filiation et Renan n'a pas introduit dans ses écrits une seule ligne qui rappelle L'argumentation du penseur auprès duquel on veut qu'il se soit inspiré. Avec Hegel il affirme que tout ce qui est réel est rationnel; mais il traite d'illusion enfantine la conversion de cette formule, il n'admet en aucune façon (pie ce qui esl rationne] soit toujours réel. Enfin s'il a paru puiser dans la Critique de la raison pure, il n'a jamais tenu c uiipto de ce qu'il y a trouvé. Dans r Avenir de la Science y il se contente de répéter de temps en emps que Kant a ruiné la métaphysiqae, sans avoir l'air de se douter « 1 « -s conséquences de cette affirmation. Dans les Dialogues philosophiques, il laisse Philalèthe, Théophraste et Théoctiste exposer tour à tour leurs certitudes, leurs probabilités el leurs rêves . et, quand ils ont donné libre cours
à leurs fantaisies, il fait intervenir l'homme raisonnable. « Nous touchons ici, dit doucement Eutyphron, aux antinomies de Kant, à ces gouffres de l'esprit humain où l'on est ballotté d'une contra diction à une autre. Arrivé là, on doit s'arrêter. ' » Eutyphron parle d'or, mais un peu tard. Ce n'est pas au terme des Dialogues que surgissent les antinomies; si l'on voulait leur échapper, il ne fallait môme pas commencer. Ce personnage connaît donc la Critique de la raison pure, il en tire des arguments contre une certaine métaphysique, et il ne s'aperçoit pas que toutes les théories présentées sous les noms fallacieux de certitudes, de probabilités et de rêves, tombent sous le coup de ces mêmes arguments. Renan, qui a eu toutes les imprudences de Philalèthe, de Théophraste et de Théoctiste réunis, n'a jamais été plus sévère qu'Eutyphron, et c'est dommage. Sa conception de la philosophie n'a-t-elle donc d'autre fondement que les résultats, admis en gros, de trois ou quatre philosophies étudiées d'un peu loin? Ce ne serait pas une recommandation.