‹ La philosophie d'Ernest RenanChapitre 3 sur 127 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

« Nous n'entendrons plus les cloches de la ville d'Is », s'est-on écrié à la mort de Renan. Depuis plus de deux ans elles se sont tues, et à beaucoup d'entre nous il semble qu'elles sonnent toujours, ces cloches mystérieuses qui parlent si tendrement d'un pays très lointain et très vague, et dont les chants les plus mystiques sont étrangement traversés de trilles ironiques. L'écho en est à jamais vibrant dans les âmes qui les entendirent à l'heure des premiers recueillements et des émotions inef-

R. Allier. i

façables. Longtemps encore il ne sera pas trop tard pour leur demander ce quelles disent.

Sans doute Renan exprima maintes fois son horreur des formules. Mais 1" unité de son influence ne s'expliquerait point sans L'unité de ses principales idées. Et si l'on parcourt avec attention la série de ses ouvrages, on le voit bien se jouer en des contradictions qui déconcertent, on le voit surtout introduire en chacun de ses livres des théories ou des hypothèses toujours les mêmes; il a parfois l'air d'y tenir à peine, il les présente d'un ton détaché, comme des saillies sans conséquence. Mais des boutades qui reviennent obstinément sont significatives, elles incarnent des pensées obsédantes. Regardez-y de près : ce qui De paraît dans certains dialogues que jeu d'imagination est sousentendu à travers toute l'œuvre de L'historien et en renferme l'explication.

11 y a donc à examiner comment Renan a philosophé, c'est-à-dire quelle idée il s'est faite de la recherche philosophique, suivant quelle méthode et dans quel esprit il s'est interrogé sur la nature et fa destinée de l'univers et de L'homme.

Par ou faut-il commencer cette élude?

La première impression est qu'il faut s'adresser

d'abord à V Avenir de la Science. Ce volume, écrit dans la fièvre de l'enthousiasme en 1818 et 1849, résume bien le scrupuleux examen de conscience cl la solennelle confession de foi du penseur au moment où il se dégage des doctrines traditionnelles. Toutes les idées que Renan défendra plus t ird sont déjà dans ce livre de jeunesse; il n'aura qu'à les développer, parfois même qu'à les reproduire. Enfin c'est de tous ses ouvrages celui dans lequel il se révèle le plus et le mieux; il n'a pas encore connu le succès, il ne songe pas aux gens du monde ou, quand il parle d'eux, il le fait avec un dédain non déguisé, et, selon son expression, on y voit, « sans aucun dégrossissement, le petit Breton qui, un jour, s'enfuit, épouvanté, de Saint- Sutpice, paire qu'il crut s'apercevoir qu'une partie do ce que ses maîtres lui avaient dit n'étail peutêtre pas tout à fait vrai ». Mais l'Avenir de la Science n'est pas seulement un point de départ, c'est aussi un point d'arrivée. Le Renan futur est bien dans ces pages, mais il n'est pas impossible d'y découvrir aussi les traces du Renan antérieur, du catholique fidèle. Qui sait si le fugitif du séminaire n'a pas emporté avec lui dans sa chambre de la rue des Deux-Eglises et de la, à travers toute sa

vie, jusqu'au Collège de France, une même tournure d'esprit, et si cette tournure d'esprit ne lui vient pas de son éducation tout autant que de son tempérament intellectuel ?

Renan a été initié à la philosophie par ses maîtres du séminaire d'Issy. Pendant la première moitié du siècle, cet enseignement a été très médiocre dans tous les établissements ecclésias tiques '. Il y avait pour base la Philosophie de

i. L'abbé Chassay, professeur de philosophie au grand séminaire de Baveux, écrirait en 1845 : « Je suis convaincu que les premiers pasteurs ont certainement bonne volonté de rendre de jour en jour plus solides les études de leurs grands séminaires; mais il n'en faudra pas rester là. Améliorer les études thenlogiqm < actuelles n'ett pas suffisant. Nous ne voulons pas dire que ces études ne soient asses étendues pour la masse des élèves qui doit desservir les paroisses de campagne. Mais nous avançons, munis de fortes preuves, qui" généralement les études philosophiques ou théologiques sont insuffisantes. Quant aux moyens pratlqu >, TOici ce que nous proposerions : d'abord l'extension des Cludft philosophiques. 11 est impossible que la philosophie du clergé reste au dessous de renseignement laïque. Ne sait-on pas que les études philosophiques ex< i i al une influence profonde sur la société m >derne ' L'histoire de la philosophie n'est-elle pas une mine féconde dans laquelle on croit trouver des armes neuves contre la n relation? Il nous semble «lue la Philosophie de Ly>n et son cartésia-

Lj/on, qui fait partie d'un cours complet d'études rédigé, vers le milieu du xvm8 siècle, par l'ordre de M. de Montazet, l'archevêque janséniste de Lyon. Les maîtres n'étaient pas astreints à enseigner la doctrine de ce manuel; chacun se permettait de la corriger suivant son goût particulier et réussissait surtout à y introduire quelques contradictions de plus. Le traditionalisme était antipathique aux professeurs de Renan; l'ontologisme les effrayait. L'un d'eux, M. Manier, reprochait à la spéculation d'oulre-Rhin ses trop rapides changements; il attendait, pour la juger, qu'elle eût achevé son développement. A la fréquentation assidue de Thomas Reid il devait une sérénité confiante et un grand respect du bon sens. Bien différent était son collègue, M. Gottofrey : « Celuici, nous apprend son élève, se vengeait des troubles de sa nature inquiète sur la raison, qui peut-être n'y était pour rien. Il pratiquait l'absurdité voulue de Tertullien, se complaisait dans la folie de saint Paul. Il était chargé de l'un des

nisme, usé par les progrci le la science, ne préparent guère à ces combats d'un nouveau genre. » Cité et approuvé par le P. Clioearue dans sa brochure « Saint Thomas et l'Encyclique j£:e--ni Patris », p. 33.

cours de philosophie : jamais on ne \ii plus amère trahison; sou dédain pour la philosophie perçail à chaque mot; c'était un perpétuel sarcasme1».

nu'a du Renan à cet enseignement? Il dit luimême ce qu'il tient de la Philosophie de Lyon : « Les problèmes étaient bien posés, et toute celle dialectique en syllogismes constituait une gymnastique excellente. Je dois la clarté de mon esprit, en particulier une certaine habileté dans l'art de diviser, aux exercices de la scolastique >-i surtout à la géométrie qui esl L'application par excellence de l;i méthode syllogistique s ». M. Gottofrey ne paraît pas l'avoir éloigné «lu rationalisme : il était étonné, inquiété par les argumentations de son élève; il s'emporta un jour jusqu'à lui reprocher

comme anti-religieuses sa confiance en la rai ri vi passion de l'étude : o La recherche I . . . a quoi bon? Toul ce qu'il y a d'essentiel esl trouvé. Ce n'est point la science qui sauve les âmes. I I '• s'exaltant peu à peu, ajoute Renan, il me dil avec un accrut passionné : i Vous n'êtes pas chré-

» tien 3. >j Pourtant si le jeun.- BUlpicicn avait du

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