llid-, p. Cli
« la raison sociale de cette institution d'utilité publique serait, non pas de récompenser Le mérite, mais de le provoquer, de rendre possibles, faciles même certains genres de mérite1 ». Ce résultat peut être obtenu d'abord en vertu d'une loi physiologique, « puisque la supériorité intellectuelle et morale n'est elle-même que la supériorité d'un germe de vie éclos dans des conditions particulièrement favorisées* », ensuite grâce aux loisirs et à L'existence désintéressée qui rendent la noblesse apte à certaines vertus. — Tout cela est-il bien établi ?
On n'ignore pas qu'une vie aristocratique développe L'élégance, le goût du luxe, la politesse. Le courage. Mais ce n'esl point précisément en ces qualités que Kenan fait consister L'épanouissemenl de l'esprit, «'est dans la poursuite des choses vraiment élevées, dans la préoccupation des grands problèmes, dans L'activité scientifique. Quand des hommes pénétrés de ce souci ont surgi dans la noblesse, c'est parmi la noblesse pauvre, obscure, obligée de travailler et «le peiner; l'autre, celle qui n'avait rien à faire, devenait Lncurablement
1. I.i R' f>,me tnteiUclue.ie et morale de la l'iance, p, -l». I. IbU., f. 49.
superficielle et légère. Dans la plupart des cas, c'est de la bourgeoisie et du menu peuple qu'ont émergé les conducteurs spirituels de l'humanité. Quant à l'action de l'hérédité, elle ne s'exerce peut-être pas de façon à justifier la théorie. Il est aisé de lui refuser la production des qualités mondaines; les lois de l'imitation, si bien analysées par M. Tarde, en rendent un compte suffisant. En revanche l'hérédité paraît être, pour toute dynastie, un»' cause de dégénérescence continue. « La stérilité-, les psychopathies, la mort prématurée et finalement l'extinction de la race, déclare le docteur Jacoby, ne constituent pas un avenir réservé spécialement aux dynasties souveraines. Toutes les classes privilégiées, toutes les familles qui se trouvent dans des positions exclusivement élevées partagent le sort des familles régnantes, quoiqu'à un degré moindre qui est toujours en rapport direct avec la grandeur de leurs privilèges'. » N'y a-t-il pas d'ailleurs une contradiction entre les deux arguments chers à Renan? Si l'aristocratie ne peul exister sans un terreau humain dans lequel elle puise sans cesse de nouvelles énergies, c'est
1. Etudet sur la sélection dans ses rapports avec l'hérédité chtê l'homme, p. tôt.
R. Alueu. 8
qu'elle ne se suffit pas à elle-même et que, par la seule action de l'hérédité, elle serait vite condamnée à un abâtardissement progressif et mortel. 11 faut choisir entre les deux principes.
Renan accuse volontiers ses adversaires de fausser les faits, de proclamer, par exemple, l'égalité des intelligences. Mais en quoi une telle absurdité est-elle solidaire des principes de 89? Ehl oui, il y aura toujours des différences d'aptitudes. Mais en COUféranl à tous les individus des droits égaux, on permel justement aux esprits supérieurs de prouver leur supériorité. Pourquoi insinuer que la démocratie, qui tient à ce que l'instruction soit égale pour tons, entend par là qu'elle ne doit dépasser pour personne une certaine limite? Quelle démocratie a jamais marqué pareille préoccupation ? Renan avance que ce nivellement se fait de lui-môme el que la couche d'eau, en se répandant sur un espace plus grand, s'amincit. Comparaison n'est pas raison. Quel que soil le nombre des copartageants, la science ne diminue pas. L'extrême ignorance >,• faisanl plus
rare, il y a beaucoup d'individus qui en sont a
un même point de demi-culture. Mais le nombre des savants d'élite n'est-il pas plus considérable
que sous les régimes aristocratiques du passé? Renan voit les faits d'étrange façon: « La France telle que l'a faite le suffrage universel est devenue profondément matérialiste; les nobles soucis de la France d'autrefois, le patriotisme, l'enthousiasme du beau, l'amour de la gloire ont disparu avec les classes nobles qui représentaient l'âme de la France1. » En fait, le patriotisme est si peu mort dans notre démocratie qu'il risque sans cesse de si déchaîner en accès de chauvinisme, il y est si pointilleux qu'il rend impossible la discussion calme de certains problèmes de politique étrangère. El d'autre part il n'y a pas de sacrifices que nos municipalités les plus avancées ne s'imposent dans l'intérêt des fondations scientifiques. Les portions de vérité qui se trouvent dans les assertions de Renan s'expliquent d'ailleurs aisément: c'est que Ton ne s'est peut-être pas assez préoccupé chez nous d'élever moralement les masses auxquelles l'on conférait le pouvoir. }lais c'est là un défaut accidentel ; et reconnaître ce défaut, c'est apercevoir l'obligation d'y remédier, non de jeter à bas la démocratie.