‹ La philosophie d'Ernest RenanChapitre 62 sur 127 · Discours et conf/rcices, pp · texte numérisé non relu

Discours et conf/rcices, pp

Mais cette théorie, si vraie et si profonde, ne ruine-t-elle pas la doctrine aristocratique ? Pouvons-nous affirmer, maintenant, qu'il y a des races faites pour servir? Oui, si nous nous contentons de jeter un regard sur la surface des choses. Non, si nous nous approprions, pour en tirer les conséquences, la formule si exacte de Renan : « La race est quelque chose qui se fait et se défait '. »

\. Trausiiortons-nous, par exemple, sur la cAte occidentale d'Afrique entre le 2° de latitude nord et le C° de latitude sud Los populations de la Cabonie, les Mpongoué, lesMbenga, les ba-Kalé, Boni dans un état lamentable île misère et d'immoralité ; entra l'Ogoué et le Gabon, les Goloas, de même rocs ijue les M goue, leur sont déjà sensiblement supérieurs ; entre Loango el la Gabonie, les ba-Vili et les ba-Loumbo sont aussi dans une situation moins triste et rivent timides et contenu : les ba-Youmbé et les ba-I'yot de la région |>< n tm-aise de Kabinda commencent à comprendre la valeur du travail régulier et intelligent; enfin lei Fan ou Pabouins qui, venant du Nord-Est, envabissent peu a pev la Gabonie et le Congo français, sont énergiques, fiers, très sauvages, mais aussi tiès capables d'inspiier confiance en leur avenir prochain. Faut-il dire que, parmi ces hommes, les uns sont d'une race née pour la liberté, les autres d'une race qui peut à la rigueur être éduquée, les autres enfin d'une race indigne et qui ne saurait fournir que d< i esclaves ? — La vérité rst que, si les Pabouins conquièrent vite la sympathie par l'indépendance faronebe do leur caractère, les autres peuplades de la région S'mt les victimes d'événements historiques et n'étaient nullement destin* es par la nature à devenir rr qu'elles sont. Débris de peuples d< cimes par les négriers, elles ont été corrompues jusqu'à la moelle, non p. H- leurs inslin ti pervers, mnis par l'influence délétèn civilisés ; les Galoas do doivent leur supériorité sur leurs coulins, l( I Mpong ,. , iju'à uu contact moins direct avec les Euro-

Est-ce à dire que la doctrine aristocratique soit ruinée par des constatations de ce genre? Établir que tous les hommes peuvent arriver à la vie de l'esprit ne suffit pas pour réfuter les prétentions d'une sorte de théocratie scientifique et altruiste. Les théoriciens de celle-ci n'hésiteront pas à condamner les matérialistes féroces qui exploitent les races dites inférieures et qui les canonnent pour leur inspirer le respect ; mais ils n'hésiteront pas non plus à opprimer ces mômes races pour le bon motif, non pour les abrutir, mais pour faire éclore en elles l'esprit qui sommeille Cette oppression serait sans doute pénétrée de douceur et de charité ; on pourrait l'appeler un office de tutelle organisé au profit d'un mineur. Mais au point de vue du droit, l'oppression est toujours l'oppression, qu'elle soit aimante ou brutale, qu'elle s'exerce au nom d'une loi d'histoire naturelle comme la con-

péens ; les ba-Youmbé et les ba-Fyot commencent à se relever parce qu'on les a traités en hommes avant que leur misère physiologique ne fût extrême ; les ba-Yili et les ba-Loumbo ne sont pas tombes plus bas, parce que la houle rend la côte inabordable et qu'ils sont à l'abri des étrangers, enfin les misérables clans de a Gabouie ne sont condamués à disparaître que par le crime des Européens qui les ont pourris de vices. Rien n'indique que, placées dans d'autres conditions, toutes ces populations n'auraient pu parvenir à une existence normale.

currence vitale ou au nom d'un Grand-Être quelconque, Dieu mi Humanité. Or d'une discussion, si brève qu'elle soi!, de l'idée <lu droit, on ne trouve pas trace dans la philosophie sociale de Renan.

Au fond, Renan se soucie assez peu de ta destinée des Nègres el des Papous. Ce sonl les pays civilisés, el particulièrement la France, qui le préoccupent. An sortir de l'année terrible, la France « pouvait adopter un système de réformes austères, tendant à donner à ions 1rs services de la force et d<- la rigueur, sacrifianl dans une large mesure l'individu à L'État, fortifiant L'Étal el admettant son action dans tous Les ordres : comme condition de ces réformes, un gouvernement plus Bérieui que brillant, tin parlemenl réduit au rôle de conseiller Intime, une monarchie avant son droit en dehors de la volonté de la nation : comme conséquence, L'inégalité sociale, une telle organisation supposant des classes en apparence privil< giées, en réalité mises a part pour le service de

la nation. » Mais la France n'a pas voulu et c'est un malheur. La seule chose qui nous en doive consoler, « c'est qu'il est probable que tous les pays viendront à leur tour à l'état où nous sommes ' ».

Nous voici encore en présence du dogme de l'inégalité. Renan prétend ici le fonder sur deux vérités d'expérience : « Des générations laborieuses d'hommes du peuple et de paysans font l'existence du bourgeois honnête et économe, lequel fait à son (oui1 le noble, l'homme dispensé du travail matériel, voué tout entier aux choses désintéressées *. » — « De la masse ne peut émerger assez de raison pour gouverner et réformer un peuple. Il faut que la réforme et l'éducation viennent d'une force n'ayant d'autre intérêt que celle de la nation, mais distincte de la nation et indépendante d'elle 3. »

Quelle est la noblesse que réclame Renan? Il raille comme ridicule l'opinion qui l'attache à la particule de, et c'est parce qu'elle n'a plus une signification de race. A une aristocratie frelatée et douteuse, il voudrait en substituer une nouvelle. Et

\. Mélanges d'histoire et de voyages, préface, p. vi, vir. xi.

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