Nouvelle inouadoloyie
Sk MLLES. — Rcnouvicr. :i.j
à la vie, de la vie à l'intelligence, il n'y a pas continuité, au sens strict du mot; mais le passage d'un degré de l'Etre au degré supérieur est prévu dans le plan divin; la qualité nouvelle apparaît quand ses conditions sont données, elle n'implique pas un commencement absolu, un progrès ayant son principe dans la contingence de l'Etre et dans une sorte d'exaltation de son activité indéterminée en son fond. Le drame du monde se joue d'après un scénario composé d'avance par un artiste génial, dont la puissance est adéquate à son œuvre, il ne se compose pas à mesure qu'il se déroule dans le temps, sans qu'on puisse en prévoir la marche et le dénouement. Dieu surveille le monde qu'il a créé, prévu, prédéterminé; la liberté de l'être raisonnable est enfermée dans d'étroites limites qu'elle ne peut franchir, et au-dessous de cette liberté la contingence se réduit à l'apparition réglée de qualités que leurs conditions antécédentes ne suffisent point à expliquer.
Dans r Esquisse Renouvier n'hésite plus à aborder les problèmes d'origine, mais il reste encore dans des termes généraux; il ne se flatte pas d'assister aux conseils de Dieu, de restituer le monde tel qu'il sortit du premier acte de sa volonté. Sur le problème du mal, dont la solution aventureuse remplit ses derniers ouvrages, il se tient sur la réserve et se résigne à un sage aveu d'ignorance. Le mal n'est ni un moment du bien, ni une simple privation, il est quelque chose de très positif dans notre monde de la douleur et de la mort. Comment donc concilier son existence avec la perfection du Dieu créateur qui y répugne? 11 faut supposer que le mal est temporaire, que « le monde est bon à son origine et bon dans sa lin ». Dans cette hypothèse le mal s'explique franchement par la liberté. Notre expérience nous apprend que la liberté est l'origine du mal moral; comment maintenant le mal moral a-t-il été l'antécédent et la cause première et formelle du mal physique, nous l'ignorons; mais « nous
ne sommes pas obligés de le savoir, ni tenus de formuler sur ce sujet des hypothèses pour lesquelles trop de profondes données nous manquent^ » Le don de la liberté est assez précieux pour justifier l'œuvre de la création, quel que soit le mélange du mal qui s'y est introduit du fait des êtres libres, sous cette condition toutefois que le créateur des êtres libres n'ait pas abandonné le monde à toutes les possibilités, qu'il se soit réservé l'issue définitive des choses, et qu'au terme, par l'immortalité des personnes, il assure l'harmonie entre l'observation de la loi morale et le bonheur. La nécessité d'accorder la bonté de Dieu avec l'existence de la douleur, inséparable de la vie et de ses lois, nous conduit à regarder la nature, telle que nous la voyons, non comme l'œuvre immédiate de Dieu, mais comme un produit de la chute. En l'aftirmant nous ne faisons que répéter le postulat du Dieu à la fois créateur et bon : « mais par suite de quel usage de la volonté, et de quelles injustes volontés, et par quels moyens, à l'origine des relations conscientes, a pu s'établir un régime naturel sous l'empire duquel les êtres conscients et les inconscients souffrent et font souffrir, en vertu de leurs lois nécessaires, sans qu'aucune injustice actuelle en soit la cause, voilà ce que nous ne pouvons savoir... Dans cette ignorance, nous devons nous replier sur nous-mêmes, et, au lieu de spéculer sur un péché originel universel, dont nous n'avons pas les données, nous faire une juste idée du péché originel proprement humain, c'est-à-dire de la solidarité des personnes pour cette partie du mal , dont la source, à notre connaissance, est dans la détermination des volontés d'autres personnes, cette fois nos semblables. Borner ainsi non vues , comme nous le conseille notre position dans l'univers, puisque moralement non plus que physiquement, nous n'arrivons au fond de rien, ce sera nous occuper
1. Esquisse d'une classification sijslémaiique, t. II, p. 291.
388 LA PUII.OSOI'HIK l>K RENOUMER
de notre affaire d'homme et laisser à Dieu les affaires de Dieu\ »
Kenouvier reconnaît lui-même que le criticisme sous cette forme nouvelle, en étendant le postulat de la divinité jusqu'à l'affirmation du Dieu unique, personnel et créateur « fait un pas de plus à la rencontre de la religion et cette fois du christianisme. » Les méthodes diffèrent, les communs objets de croyance les rapprochent. « Une alliance pourrait se former entre la manière rationnelle et la manière religieuse de penser, c'est-à-dire ici entre le criticisme et le christianisme, sans aucune confusion de sujets, mais sur le fondement d'une commune croyance au monde moral, si, pendant que la méthode philosophique arrive à donner la place due aux fadeurs de la passion et de la volonté, par les postulats de la raison pratique, et ne nie point l'existence légitime d'un autre domaine encore de la foi, la foi chrétienne répudiait décidément de son côté toute la partie de surcharge ou scolastique, ou populaire et légendaire de son héritage, qui ne se défend plus sérieusement des atteintes de la critique historique et scientifique- ».
Obéissant au mouvement qui le portait à aborder et à résoudre les questions auxquelles il opposait, dans sa première philosophie, un aveu d'ignorance. Renouvier ne devait pas garder la mesure qu'il apportait encore dans l'Esquisse à la solution du problème du mal. Avec son imagrination concrète de savant et d'inuénieur, il se hasarda bientôt à s'expliquer sur le monde primitif et sur ses lois, sur les créatures qui l'habitaient, sur les révolutions qui en amenèrent la dissolution. Le néo-crilicisme, de moins
1. Esquisse d'une classification syslémalique, t. II. p. 344-5. C'est moi qui souligne; la derniùre phrase.
■1. Ihi(/., [). :5.^4
LA DKHNIKRI-: PHIl.OSOPHIK l)lî RENOUVIEH 389
on moins critique, nllait de plus en plus devenir non pas même une introduction rationnelle auchi'istianisme, mais une religion laïque, sans poésie, sans mysticisme, une mythologie abstraite, appliquant les résultats de la science aux gigantomachies des âges primitifs'.
C'est dans la deuxième édition des Pri/icipes de la Nature (1892) qucRenouvier pour la première fois expose sa théorie du monde primitif. Il part des idées que déjà il exprimait dans l'Esquisse, mais sans se risquer encore à des conjectures sans rapport au donné, donc nécessairement arbitraires. Nous ne saurions admettre comme le monde primitif, conçu et voulu par le Dieu de justice et de bonté, cette nature qui se dévore elle-même, qui a pour lois la guerre, la douleur et la mort, que les pires religions ont divinisée. «Rien de semblable n'est idéalement admissible dans-ce que le Dieu de justice et de bonté, s'il en est un, a pu vouloir et faire. » Le mal physique doit être l'effet du mal moral, il n'est pas l'œuvre de Dieu, il est l'œuvre des libeités créées. Le monde dans lequel nous vivons est le produit de la chute. La doctrine judéo-chrétienne, qui fait commettre le péché originel par l'homme sur la terre, ne peut avoir qu'une valeur symbolique, car elle suppose, avec notre planète, le système dont elle est un élément, c'est-à-dire une nature déjà mauvaise, et elle ne peut rendre compte du changement qui a dû survenir dans les lois physiques par l'etfet de la déchéance morale. Le mal est lié à l'existence même de notre monde et aux lois qui le régissent ; pour résoudre le problème du mal, il faut donc sortir de ce monde, imaginer hardiment une autre nature, que Dieu a pu vouloir et faire, parce qu'elle était bonne, et que l'homme, le véritable homme primitif, a changée parce qu'elle «'tait constituée pour lui et dans sa
I. Sur II' iiioiiilc primilit', sa naliin! i>t sa dissolution, voyez : Principes (le la nature, 2» édit., 189:2. p. '188-:2G8. — Philosophie nnaiijti(jue de l'hisloire. t. IV, p. 460 sq., p. 758 sq. La Nouvelle monadolotjie, 1899, p, 453, sij. — Le Pei'sonnalisme, 1903.
390 LA PHILOSOPHIF. I)K HKNOL'MF.R
dépendance. La mélliode des postulats n'interdit pas « les hypothèses les plus aventurées sur un monde d'expérience possible qui ne serait pas le monde de notre expérience ». Renouvier se croit autorisé à reconstruire « la terre et les cieux du premier jour de la création », à rétablir dans ses grandes lignes le plan de Dieu qui excluait la douleur et la mort. Dans cette fantaisie cosmogonique, comme autrefois dans ses conjectures sur les moyens physiques de l'immortalité, il demeure fidèle au phénoménisme ; il ne nous transporte pas dans un paradis de substances immatérielles, il reste dans l'espace, dans le temps, dans les catégories, dans ce que nous pouvons concevoir et imaginer ; il garde même nos forces naturelles et leurs lois ; il transpose l'expérience présente, à la manière d'un romancier qui promène ses héros dans la lune ou dans Mars.
Je ne crois pas nécessaire d'exposer longuement ce roman d'aventures cosmiques, écrit par un polytechnicien pour des pasteurs protestants. Les auteurs de contes fantastiques accumulent les détails d'un réalisme précis pour confondre insensiblement dans l'imagination le réel et l'impossible, mais il y aurait quelque naïveté, chez un philosophe, à penser qu'un objet existe dès qu'il l'a décrit et qu'il existe d'autant plus que sa description devient plus minutieuse. En imaginant la grammaire de la langue qu'auraient pu parler les hommes primitifs, Renouvier n'aurait pas encore établi qu'ils existaient et qu'ils avaient la parole. Le fait d'affirmer que, comme nous, ils avaient un visage, mais que l'absence de viscères et d'organes sexuels leur imposait une forme générale différente de la nôtre, n'équivaut pas à une preuve de leur réalité. Contentons-nous d'indiquer les grandes lignes nécessaires à l'intelligence de l'hypothèse. Les astronomes font sortir notre monde de la nébuleuse, mais, pour la philosophie de la conscience, la nébuleuse ne peut être l'état initial réel, elle ne peut être qu'un état initial relatif et nous
LA DEliMKRE PHILOSOPHIF, DF, RENOUVIER 391
devons « demander à des motifs d'un autre genre, à des motifs moraux, la détermination idéale d'un état antécédent et réellement premier, dont il aurait été la dissolution* ». La nébuleuse est donc le produit de la ruine d'un premier monde, disloqué par la loi de la gravitation détournée de ses applications harmoniques. Dieu n'ayant pu vouloir que le bien, il faut faire remonter la responsabilité du mal à l'homme qui n'en souffre que parce qu'il en est l'auteur. Les mômes hommes qui se succèdent sur la terre ont vécu sous une forme antérieure, dont ils ont perdu le souvenir, dans un monde parfait qu'ils ont détruit par leur faute ■. « Dieu a constitué la personne au sein d'un milieu parfait, qui était la société humaine parfaite, dans une nature entièrement harmonique en ellemême et appropriée aux qualités et aux besoins de l'homme^ ». La pesanteur et la chaleur, toutes les forces physiques, réglées dans leurs effets, étaient gouvernées par l'homme et accordées à ses fms. Les hommes euxmêmes composaient une sorte d'organisme social, où se conciliaient la liberté de chacun et la solidarité de tous. « Il suffit d'élever à l'idéal à la fois les deux termes opposés, liberté, solidarité, pour rencontrer leur accord. Le problème de la société parfaite, insoluble dans les conditions empiriques d'un ordre de chose irrémédiablement troublé, est résolu en vertu de l'hypothèse même, si l'hypothèse est celle d'un corps dont les parties sont liées et solidaires, mais ne sont telles que par un consensus de volontés libres. » La création nous apparaît ainsi comme une société d'agents libres obéissant à une même loi de juslice et d'amour qui les accorde. « La déchéance de l'homme,