‹ La philosophie de Charles RenouvierChapitre 4 sur 182 · LA PREMIÈRE PHILOSOPHIE DE RENOUVIER LES ANTÉCÉDENTS DU NÉO-CRITICISME · texte numérisé non relu

LA PREMIÈRE PHILOSOPHIE DE RENOUVIER LES ANTÉCÉDENTS DU NÉO-CRITICISME

La philosophie de Renouvier est une philosophie de la liberté. Une philosophie est un système, un ensemble de tbéories solidaires, dont l'une appelle l'autre, et qui toutes, dominées par des principes communs, conspirent. Prendre l'idée de la liberté comme centre de perspective, considérer l'esprit et le monde de ce point de vue, poser hardiment toutes les conditions qu'implique l'indétermination de la volonté humaine, pour cela limiter en les interprétant les lois de la pensée et les Iqis de la nature, voilà, en termes très généraux, ce qui caractérise une <( philosophie de la liberté ». Le progrès des sciences positives, l'application de leur méthode à la psychologie et aux sciences morales, en universalisant le déterminisme, a contraint le philosophe, pour sauver la liberté humaine, d'universaliser la contingence.

Il y a dans l'idée de la contingence quelque chose qui trouble lintelligence et semble répugner à ses lois : comment comprendre ce qui par hypothèse ayant été aurait pu ne point être, ce qui, par définition même rompt, avec la continuité des choses, l'ordre et la connexion des idées. La vraie difficulté d'une philosophie de la liberté, c'est de se faire accepter de l'intelligence.

Renouvier n'hésite pas à rompre avec la tradition philo-

Sèailles. — Renouvier. 1

sopliique qui lie le déterminisme à la pensée, il prétend se mettre franchement au point de vue de la liberté, pousser jusqu'au bout la logique de la contingence. Il sacrifie résolument tout ce qui, selon lui, fait entrer la nécessité dans le monde, l'infini, l'absolu, la substance, jusqu'au principe de raison suffisante. On oppose la liberté à l'intelligence, il se fait fort d'établir leur solidarité. Il se refuse à admettre que la raison spéculative soit panthéistique, unitaire : il accuse l'entêtement des philosophes à identifier le nécessaire et l'intelligible : loin^ d'être une exigence de.l'esprit, la nécessité est Tinintelligible, car elle implique par la régression à l'infini la violation de la première loi de l'esprit, du principe de contradiction. La liberté est à la racine même de l'intelligence. Penser, c'est affirmer, c'est juger ; le jugement est un acte libre : toute connaissance est croyance, toute croyance enveloppe une décision volontaire. C'est sur cette négation radicale du nécessaire, de l'infini, de la chose en soi, suivie dans toutes ses conséquences, c'est sur cette affirmation que la liberté est présente à toutes les démarches de la pensée et les garantit, sur cette intime pénétration de la raison spéculative et de la raison pratique que repose \enéo-cri(icisme.

M. Renouvier n'est pas entré en possession de sa méthode, comme Descartes, par une sorte de surprise du génie ; à la façon de Kant, qu'il met au premier rang de ses maîtres, il y est parvenu lentement, en s'y reprenant à plusieurs fois, en se corrigeant lui-même, à la suite de longs efforts, de réflexions patientes. Son expérience n'est pas étrangère à sa théorie de la croyance : il saiLxfî — __qu^exige de courage et de bonne foi la recherche de la ^vérité, et que sa possession récompense l'amour et la volonté. La vie de M. Renouvier est une belle vie de phi-

losophc, active, silencieuse, lentement écoulée dans une solitude qui ne fut pas un isolement, désintéressée sans inditTérence, toute consacrée à la pensée, remplie d'événements intérieurs, dont les principaux ont été, après s'être débarrassé des influences étrangères, des préjugés, de§.e. découvrir lui-même, de connaître sa vraie pensée, de la préciser ; cela fait, d'en multiplier les formules et les expressions. Il a conté lui-même les grandes péripéties de sa vie ijitellectuelle, il a noté les moments de son progrès vers les convictions définitives qu'il s'est formées, non pour se mettre en scène, mais dans une intention dogmatique, pour appuyer sa thèse de son propre exemple, pour montrer qu'une philosophie est une œuvre personnelle, oii la liberté a sa part et dont le penseur est responsable.

Il nous avertit que « ses études d'écolier en philosophie ne comptent pas pour lui » ; il les a faites dans la classe de M. Poret, helléniste distingué, versé dans l'histoire de la philosophie antique, la même année que Félix Ravaisson. Il avait dix-sept ans, il était à cette date « infecté par les prédications saint-simoniennes et lisait le Globe pendant les classes^ »; attendant la grande rénovation qui allait régénérer le monde, l'entrée dans l'âge d'or par la réforme combinée de la politique et de la science, il avait autre chose à faire qu'à suivre un modeste cours de philosophie. « Cette folie, dit-il, ne tint pas chez moi jusqu'à la vingtième année, mais elle me laissa en héritage un cruel désenchantement, et en même temps un goût maladif pour les synthèses absolues et un dédain puéril pour les procédés analytiques et les connaissances modestes. »

1 . Sur celte histoire desidéesdeM. Renouvier. voyez : Esquisse d' une classification systématique des doctrines philosophiques, t. Il, p. 353 sq. Renouvier est né en 1815, à Montpellier, comme Auguste Comte. Dans sa réédition du Manuel républicain, M. J. Thomas a raconté comment ce livre avait scandalisé la Chambre réactionnaire de 1849, et amené la chute de H. Carnot, ministre de l'Instruction publique. L'interpellateur, Bonjean, avait apporté à la tribune des citations tronquées et Jules Renouvier avait en vain pris la défense de son frère.

Candidat puis élève à 1 Ecole Polytechnique, il consacra quatre années à l'étude exclusive des mathématiques, qui n'a pas laissé d'exercer sur son esprit et sur ses idées une influence décisive. A sa sortie de TEcole, en 1836, il renonça au service public auquel il pouvait être appelé, et, guéri de ses premières illusions, mais non du haut souci de savoir ce qu'il convient à l'homme de penser et de faire, il se voua dès lors à l'étude de la philosophie. U débuta par la lecture des Principes, puis des autres ouvrages de Descartes, et cette application nouvelle pour lui de la méthode des mathématiques aux idées l'enchanta. « Avec une espèce de fougue philosophique », il lut rapidement l'Éthique de Spinoza, les principaux traités métaphysiques de Leibniz et de Malebranclie, et, pressé par le temps, en quelques mois, il rédigea un mémoire sur le cartésianisme qu'il soumit au jugement de FAcadémie des sciences morales et politiques. Bordas-Demoulin et Francisque Bouillier se partagèrent le prix ; sur le rapport de Damiron, une mention honorable fut accordée au travail de Renouvier « qu'on crut écrit par un étranger. » Kant plus tard lui montra les faiblesses et les lacunes du cartésianisme et la nécessité de fonder la philosophie sur d'autres bases que le rationalisme de l'évidence.

Entré dans la philosophie par cette rapide étude du cartésianisme, Renouvier n'en devait plus sortir. Tout en étudiant les systèmes du passé, il se mit à réfléchir sur les grands problèmes qui de tous temps ont tourmenté et opposé les penseurs. Dans le Manuel de Philosophie moderne (1842), oii il résumait le résultat de ses recherches sur le cartésianisme, dans le Manuel de Philosophie ancienne (1844), publié deux ans après, dans l'article qu'il donna vers la même époque à V Encyclopédie de Pierre Leroux et Jean Raynaud (article Philosophie)o\\ trouve l'exposé de ce qu'on pourrait appeler sa première philosophie. Il faut moins y voir un système arrêté qu'un moment du progrès d'une pensée inquiète qui se cherche.

LA PREMIERE PHILOSOPHIE DE RENOUVIER b

Assez confuse, assez mal définie, faite d'éléments hétérogènes, sans grande originalité, cette première philosophie de Renouvier ne nous intéresse que par ce qu'elle nous apprend de son esprit et par ce qu'elle présage de son système définitif. Les solutions qu'il apporte sont différentes de celles qu'il acceptera plus tard, opposées même, mais il est en face des difficultés qui ne cesseront d'occuper sa pensée, et il les aborde avec une sorte de parti pris violent qui restera comme un trait caractéristique de sa méthode, alors même qu'il aura renversé ses conclusions.

Déjà il se rattache à Kant, il reconnaît comme l'œuvre du philosophe de concilier l'expérience et les concepts à prioriques, en formulant un système de catégories de Fen^ jtendement qui.^ d'ailleurs, faites pour ordonner les phénomènes, ne sauraient nous perme.tti'e de sortir de leurs relations, d'atteindre l'Etre en spi^ Dieu, le monde, l'âme, par une intuition rationnelle. Dès qu'il prétend franchir Jjordre phénoniénaX définir la chose en soi, penser l'absolu, l'esprit se heurte aux antinomies redoutables qui lui opposent l'énigme d'une double solution contradictoire et nécessaire.

L'histoire de la philosophie fait, selon Renouvier, la preuve de la dialectique transcendantale, en réalisant ses conclusions : que les divers systèmes se contredisent, que l'un nie ce que l'autre affirme, qu'il n'y ait pas un principe constitutif qui ait rallié tous les penseurs, c'est une banalité de le constater ; mais la contradiction n'est pas seulement entre les systèmes qui s'opposent, elle est un élément intégrant de toute doctrine qui tente une synthèse universelle de l'Être, si habilement tissé que puisse être le voile des sophismes qui la dissimulent : chez les théologiens du moyen âge, vous avez la création et l'immutabilité divine, le changement de ce qui ne change pas; la prescience et la liberté humaine, la contingence du nécessaire : chez Leibniz, une composition formée d'éléments

sans fin, un tout donné de parties dont lo nombre n'est ni ne peut être donné; chez Spinoza la contradiction est le système môme, elle reparaît sous toutes les formes, la substance et le monde, l'étendue indivisible et ses modes multiples, l'entendement et l'imagination, à peine déguisée « par le précieux emploi du continuel quateniis ». Avouant tout à la fois que la philosophie ne saurait être la science de l'absolu et qu'elle ne peut se fixer, s'arrêter qu'à lui, Renouvier est amené à proclaaier dès lors la nécessité de la croyance, le rôle du sentiment, de la volonté, de l'éducation, du milieu, bref de tout ce qui concourt à faire l'esprit du philosophe, y compris son action individuelle, son effort, sa réflexion, dans la solution des hauts problèmes qui dépassent l'ordre observable des phénomènes. Si la contradiction est la condition de lintelligeiice des choses, au lieu de la dissimuler, de la déguiser, il faut l'avouer franchement : « le tort des systèmes est de se croire ennemis et de se combattre quand ils ne sont que contradictoires et que la contradiction siège dans la raison mème\ » Le postulat suprême que suppose toute théorie positive de l'Etre, tout dogmatisme, c'est l'acceptation résolue de la thèse et de l'antithèse des diverses antinomies que l'esprit rencontre au bout de toute spéculation transcendante. « La contradiction est de l'essence de la pensée, et si nous ne pouvions contredire et nier, nous ne penserions pas... On ne peut donc fonder exclusivement ni le savoir ni la réalité sur l'Etre, mais il faut invoquer aussi le néant pour l'explication du monde et repousser bien loin la vieille logique dont le principe est qu'une même chose ne peut pas être et n'être pas en même temps-. » L'antinomie n'est plus ce qui cache, mais ce qui révèle l'Être, « la vérité s'atteint par la reconnaissance des principes contraires dans l'affirmation simultanée de propositions contradictoires ». Opposition

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