La P/tilosopliie de la liberté, p
fondent. Le mot création désigne une production réelle, qui cependant n'apporte aucune modification chez son auteur. L'idée de création, pressée à la rigueur, implique donc en elle même que la création n'a pas sa raison d'être dans l'agent, en d'autres termes qu'elle est gratuite; et si elle n'a pas sa raison d'être dans le créateur, sans être toutefois dépourvue de motif, il faut chercher ce motif dans la créature, c'est-à-dire que la création est une œuvre d'amour '. »
La conclusion de cette analyse est le dilemme suivant : « Une Xois qu'on admet l'éternité de Têlre parfait, il faut ou le condamner à l'immobilité absolue et nier toute production réelle, sauf à expliquer tant bien que mal la production apparente; ou bien il faut arriver à la doctrine de la création libre et de l'amour gratuit -. » Ou l'éléatisme, ou la philosophie secrétaniste de la liberté.
Quelle idée maintenant doit-on se faire de la créature? La créature est voulue pour elle-même : cela veut dire qu'elle est voulue comme but; donc elle est son propre but; donc elle est libre. « Les buts dans la nature ne sont que des moyens et des symboles; l'être libre seul est véritablement son propre but; l'être libre a seul le droit et la puissance de du'e : je suis; et si la créature ne pouvait pas dire : je suis, elle ne serait rien pour elle même; elle ne pourrait donc pas, cela est trop évident, être voulue pour elle-même. En un mot, l'être libre est le seul
1. La Philosophie de la liberté, 2" cdit., t. I, XVIIT leron, p. 4:8.
•2. IbicL, p. 439.
être véritable... Ainsi l'idée essentielle de l'être créé est encore la liberté. L"amour pris en lui-même est la liberté faisant acte de liberté ; considéré dans son elTet, c'est la liberté posant la liberté. L'amour créateur, la liberté créée : tels sont les deux acteurs du drame universel. »
Prenons garde que, dans la théorie secrétanisle de l'absolu, ces mots : amour créateur^ liberté créée, sont parfaitement justifiés. L'absolu est tout; il ne peut donc rien ajouter à sa réalité ; il ne peut donc créer sans retrancher , sans séparer de son être quelque chose qui en soit indépendant, c'est-à-dire qui soit une liberté autre que la sienne; il faut donc qu'il se limite, qu'il se rabaisse pour faire place à cette liberté. L'acte créateur ne peut donc être qu'un libre sacrifice.
Avec la liberté créée apparaît la distinction du fait et du droit, l'ordre moral. On peut dire de la création qu'elle est la sphère du droit et du devoir. (( L'être libre n'est tel que parce qu'il se fait luimême ce qu'il est. La créature est donc appelée à se faire elle-même ce qu'elle doit être. La création d'un être libre est un appel : par le fait même que la créature est libre, elle est mise en demeure d'agir, de vouloir. Elle n'existera véritablement que lorsqu'elle aura voulu. La création d'un être libre est un engendrement, c'est-à-dire la production d'un germe destiné à se réaliser lui-même par son activité '. »
.\insi la créature libre est appelée, c'est-à-dire obligée moralement à se vouloir libre. Sa liberté a une loi, la loi de veiller à sa propre conservation, à
1. La Philosopfiie de la liberté, 2' édit., t. 1, lotjon XX, \.. 4ul.
MKTAl'HYSIQUt: 41
sa propre réalisation. « La créature libre se trouve, par le fait même de sa création, assujettie au devoir... La créature peut détruire sa liberté, elle doit la conserver; l'acte qui lui confère l'existence et la liberté lui impose le devoir de conserver, c'està-dire de réaliser la liberté qu'elle a reçue. Ce devoir résume en lui tous les devoirs '. »
Celte réalisation de la liberté, qui est le devoir de la créature, présente un caractère antinomique. D'une pari, il faut que la créature se pose, se reconnaisse, se veuille elle-même comme distincte de Dieu. D'autre part, comme la volonté est la substance, la racine de l'être, la créature ne pourrait être séparée de Dieu par sa propre volonté sans être séparée de lui dans sa substance, dans la racine de Sun être; ce qui, en raison de l'unité substantielle, est inconcevable; L'anéantissement serait l'inévitable conséquence de cet acte de séparation. Pour résoudre cette contradiction , il faut que la créature veuille Dieu en même temps qu'elle se veut elle-même. Il faut qu'elle se distingue de Dieu pour s'unir à lui. Mais se distinguer d'un être en s'unissant à lui par sa volonté, qu'est-ce autre chose que l'aimer? Ainsi l'amour de Dieu est la loi de la créature, comme l'amour de la créature est le motif de l'action créatrice. « La loi suprême est un reflet du fait suprême *. » L'amour attendant l'amour : voilà le sens de la création.
Par l'amour de la créature pour son auteur, le but de la création est atteint : tous les problèmes de la
I. La P/iilosop/iie de Ui liberté, p. 476. ■1. Ihid., p. 490.
pensée sont résolus. « Dieu s'est enrichi, s'étant donné la seule chose qui possède une valeur réelle. Lui, l'absolu, qui de son essence est tout, s'abaisse, en créant, à la sphère des relations; il consent à n'être pas tout, pour redevenir tout par le fait de la créature. Il consent à devoir quelque chose à la créature, et, merveille ineffable, il y réussit, car l'amour a toujours du prix. Dieu dans le mystère de son essence éternelle, — Dieu se limitant lui-même pour donner place à l'existence, à la liberté finie, et contredisant ainsi sa propre nature, parce qu'il est plus grand que sa nature, — Dieu se rétablissant dans l'absolu, sans toutefois absorber la créature, à la fois tout et seigneur de tout : tels sont les trois termes que l'amour unit incessamment . La formule de Hegel : l'affirmation, la négation et la négation de la négation; l'harmonie se réalisant par le contraste, cette admirable logique de tout développement, de toute histoire et de toute vie n'est qu'un pâle reflet du rapport réel entre Dieu et le monde *. »
Mais la créature a violé sa loi : appelée à déterminer sa nature et à réaliser sa hberté, elle s'est constituée en dehors de Dieu ; elle s'est voulue pour soi-même, et non pour Dieu. C'est en quoi consiste le mal. La condition actuelle de l'homme, qui n'est évidemment pas celle d'un être créé dans une intention d'amour, suppose cette détermination initiale de la liberté créée; en d'autres termes, elle ne peut s'expliquer que par la chute. La chute est prouvée, non seulement par la faiblesse, le besoin, la souf-