Le Principe de la morale, p
se dirige. Il veut son bien, c'est-à-dire, dans la langue de notre métier, qui est la plus précise, il veut la réalité de son être, il veut qu'il soit tout ce qu'il peut devenir. Et comme, sans se juger favorablement luimême, l'être bon tient la bonté pour ce qu'il y a de plus précieux au monde, il s'efforce de rendre bon celui dont il cherche l'avantage. Il veut que tous les hommes, que tous les êtres deviennent bons, et dans l'imperceptible humilité de sa tâche, sur le point qu'il occupe une heure, c'est à cet objet infini qu'il se consacre tout entier.
« Sous l'empire de la charité, Tindividu tend en quelque sorte à s'absorber dans l'ensemble; cependant il ne veut point s'y anéantir, il s'efforce constamment au contraire d'accroître l'intensité d'une vie qui devient importante à ses yeux du moment qu'il la juge utile. Réciproquement, il voudrait pénétrer le tout pour se l'assimiler. Son être consiste à vouloir que les autres deviennent tous semblables à l'idéal qu'il porte en lui-même. Il veut donc qu'ils soient au degré le plus intense et dans la plus haute forme de l'être qu'il parvienne lui-même à concevoir. Et cette existence maximale, cette vie suprême, c'est que tous se consacrent les uns aux autres, que tous s'affirment et se réalisent les uns dans les autres. »
C'est par ce troisième amour que se concilient l'unité de l'espèce et la liberté de l'individu. Là est la solution de l'antinomie. c< Si le vœu des bonnes gens était accompli, si la charité régnait dans toutes les âmes, l'unité de l'humanité se trouverait réalisée en fait dans l'existence phénoménale. Animés du même désir, si tous les individus vivaient d'une même vie, laquelle consisterait à vouloir leur bien
mutuel, l'unité morale, l'unité de la volonté serait réalisée par la détermination libre des individus de la manière la plus complète qu'il soit possible d'imaginer. Et si la volonté est en nous le plus essentiel et le premier, cette unité de la volonté par la volonté, dans la volonté, sera la plus parfaite unité possible. Si la volonté constitue le fond de l'être et sa substance, seule thèse acceptable pour qui ne renonce pas à toute philosophie, l'unité morale, l'unité sociale produite par la liberté des individus sera l'unité vraie, Tunité sans épithète, suprême aspiration de la pensée. »
Quand on rejette le pur phénoménisme et qu'on fait consister la substance dans la volonté, on est obligé de reconnaître que l'unité réalisée par l'amour de charité manifeste la vérité de la nature humaine, et que, par conséquent, l'amour de charité est l'objet, la matière de la loi morale. « Suivre la nature des choses et sa propre nature en agissant comme une partie libre d'un tout, c'est vouloir ce tout, vouloir la réalité, le progrès, le bien, le bonheur de ce tout; c'est se vouloir soi-même, chercher sa propre réalisation, son propre perfectionnement, son propre bonheur dans la réalisation, dans le perfectionnement, dans le bonheur du tout, sans les séparer jamais. »
Ainsi le précepte de réaliser sa nature, c'est-à-dire d'agir comme élément libre d'un tout, se ramène clairement au commandement évangélique d'aimer Dieu et l'humanité. « Notre volonté ne peut avoir d'autre loi que de réaliser sa nature intime, elle ne doit affirmer que ce qui est. Elle doit donc affirmer Dieu, elle doit s'affirmer comme liée à Dieu : voulue de
Dieu, elle doit vouloir Dieu, c'est-à-dire aimer Dieu. Elle doit s'affirmer comme comprise dans l'humanité, inséparable de l'humanité : vivant de l'humanité et par l'humanité, elle doit vouloir l'humanité, c'est-àdire aimer l'humanité. Jésus a dit : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ion âme, de toute ta pensée^ et ton prochain comme toimême. La conscience se reconnaît dans ces paroles, qui mettent au jour ce qu'elle renferme, et qui déploient à nos yeux toute "la substance de la vérité morale'. »
C'est la métaphysique de la volonté, de l'unité substantielle, qui remplit la forme vide de l'obligation, en y versant l'amour. Nous devons aimer Dieu et les hommes, parce que la nature des hommes est une et qu'elle est divine, ayant sa racine en Dieu. La maxime Chacun chez soi, chacun pour soi serait légitime et vaudrait mieux que la charité, si l'individu constituait réellement un monde à part; « car on ne saurait concevoir ni la loi qui nous commanderait d'agir au rebours de notre nature essentielle, ni la force qui nous permettrait de détruire cette nature et de nous reconstituer nous-mème dans l'existence après l'avoir abandonnée -. »
Ainsi, pas plus dans sa matière que dans sa forme, le devoir ne peut être considéré comme une idée première et inexplicable. On a vu plus haut qu'il s'explique, dans sa forme impérative, par la volonté de Dieu intime à noire être. Dans sa matière, qui est l'amour de Dieu et du prochain, il s'explique par